‹ Théorie de l'unité universelle (volume 2)Chapitre 82 sur 105 · PIN DE LA SEPTIÈME SECTION · texte numérisé non relu

PIN DE LA SEPTIÈME SECTION

LA DÉRAISON POLITIQUE ET MORALE , OU LE PIÈGE DES OUVRAGES BIEN ÉCRITS.

« Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime , » Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime. »

Si le bon sens est exigé même en poésie, à plus forte raison est-il exigible en prose. Dès lors on ne voit pas à quel titre les moralistes peuvent se croire affranchis des règles du bon sens et du sens commun, dans leurs théories de modération.

Surpris de l'apostrophe , ils vont répliquer que rien n'est plus sensé que la morale douce et pure, étayée de la froide raison. Quant à moi , j'y cherche vainement une lueur de raison, et je n'y trouve à chaque page qu'un tissu de folies. Choisissons pour preuve quelque fragment d'une de ces morales qui pont le todb du monde (noie, III, 420); la morale du divin Fénélon, ami des hommes et des dieux, oracle des saines doctrines de la simple nature. Voyons, dans cette courte analyse , à quel degré de folie les dogmes de modération peuvent conduire l'esprit humain.

Après avoir décrété de quelles couleurs les 7 classes de citoyens seront habillées à Salente, et avoir assigné aux dernières classes les couleurs rose, jaune et blanche; d'où il suit que les charbonniers,'cordonnicrs et fabricants d'encre seront en habit rose , jaune et blanc , Mentor continue par le décret suivant , qui serait assez mal accueilli dans notre siècle mercantile.

« On ne souffrira jamais aucun changement , ni pour la nature , ni « pour la forme des habits; car il est indigne que des hommes destinés » à une vie sérieuse et noble s'amusent à inventer des parures affectées " {voilà le congé de réforme pour les fabricants et ouvriers de mode) ; » ni qu'ils permettent qne leurs femmes, à qui ces amusemeuts seraient » moins honteux, tombent jamais dans cet excès. <•

Le décret est galant: ainsi, Mesdames, quand vous songez à vous parer d'un colifichet, votre époux, s'il est ami des saines doctrines, doit vous défendre tout changement dans les parures et vêtements ; jamais ni schall, ni bonnet de nouveau goût; ainsi l'exige la morale douce et pure du divin Fénélon.

« Il dérendit toutes les marchandises des pays étrangers , qui peuvent

» introduire le hue et la mollisse. » Qu'il sô garde bien de prêcher cette morale aux fabricants de Paris et de Lyon, ainsi qu'à ceux d'Angleterre, tous gens fort jaloux de Tendre leurs coquilles à l'étranger.

> Il régla de même la nourriture des citoyens 1 1 ! » Ceci devient intéressant : le sieur Mentor va nous prescrire et limiter nos mets à perpétuité. Quelques-uns se plaignent déjà du carême, qui établit cette gêne pendant six semaines : ici la philosophie va plus loin; elle veut régler la nourriture pendant tout le cours de l'année. Mais voyons ses statuts en cuisine.

• Quelle honte , disait-il , que les hommes les plus élevés fassent con- » slster leur grandeur dans les ragoûts par lesquels ils amollissent leur » âme et ruinent incessamment la santé de leur corps 1 II faut donc,

• ajoute Mentor, borner vos repas aux viandes apprêtées sans aucun » ragoût; c'est un art pour empoisonner les hommes. » Tout doux, seigneur Mentor ; on vous citera tels individus qui ne peuvent se nourrir que de ragoût, même à déjeuné. Voilà bien les moralistes : ils veulent non-seulement soumettre à leurs caprices tous les esprits, mais, qui pis est, tous les estomacs.

« Le roi Idoménée ( en vrai ami des saines doctrines) retranche donc « tous les ragoûts , et Mentor retranche ensuite la musique molle et » efféminée qui corrompait toute la jeunesse. Il borne la musique aux

• fêtes , dans les temples, pour y chanter les louanges des dieux et des » héros. » Voilà de saines doctrines musicales : défendons tons ces chants efféminés des Grétry, des Sacchini : n'admettons que les musiques mâles, comme la Carmagnole et le Tragala, si nous voulons être au ton de la morale douce et pure.

« Il défendit très-sévèrement la magnificence des maisons, et voulut » que chaque maison un peu grande eût un péristyle. ■ Y pensez-vous, seigneur Féuélon? un péristyle est une magnificence très-coûteuse. Voilà bien les moralistes : coûte qui coûte , Us veulent que chacun se conforme à leurs goûts, et un philosophe qui aura bâti un péristyle, ordonnera à tout citoyen d'en bâtir autant. Celui-ci veut • que chaque » maison ait de petites chambres pour les personnes libres.» Pourquoi, dans un pays très-chaud comme Salente (état de Naples), ne pas permettre les grandes chambres salubres et bien aérées? Mais notre moraliste aime les petites chambres ; il faudra que chacun se confine comme lui dans un réduit, tout en faisant l'énorme dépense d'un péristyle, qui suppose colonnes ou pilastres.

L'article d'où j'extrais ces sornettes ne s'étend qu'à une huitaine de pages, ce qui rend les contradictions d'autant plus plaisantes, qu'elles ne sont souvent qu'à un feuillet de distance, comme les suivantes, fort dignes de l'attention des commerçants et économistes.

• Il faut régler l'étendue de terre que chaque famille pourra posséder; » il ne faut permettre à chacune, dans chaque classe, que l'étendue » de terre ABSOLUMENT NÉCESSAIRE pour nourrir le nombre de

» personnes dont elle est composée » (C'est la loi agraire, l'arrière-

secret de la morale douce et pure.)

« Si l'on a planté trop de vignes, il faut qu'on les arrache ; le vin est » la source des plus grands maux parmi les peuples. Que le vin soit « donc conservé comme une espèce de remède , ou comme une liqueur

• très-rare, qui n'est employée que pour les sacrifices. » (Et ailleurs il dit ) • qu'on n'admette que le vin du pays. »

Ne garder du vin que pour les burettes!!! Voilà un moraliste bien endiablé contre les ragoûts et le vin : comment s'accordera-t-il avec Horace et Auacréon, et même avec les sacrificateurs ou prêtres, qui ne sont point d'avis qu'on limite aux burettes l'usage du vin ; Us aiment assez avoir du vin sur table : mais procédons au recueil des contradictions que notre moraliste va articuler, dès les pages suivantes , contre son précepte de loi agraire et destruction des vignes.

« D'ailleurs, la liberté de commerce était entière à Salente : bien loin » de le gêner par des impôts, on promettait une récompense à tout » marchand qui pourrait attirer à Salente le commerce de quelque nou- » velle nation. »

Eh ! sur quoi coromercera-t-on dans un pays qui, ne cultivant que la quantité de terre absolument nécessaire pour nourrir son peuple, n'a pas de superflu à exporter? Un pays qui, arrachant les vignes et n'admettant que les vins du cru, ne peut acheter ni vins étrangers, ni liqueurs, également prohibées, et qui défend toutes marchandises de pays étrangers, pouvant introduire le luxe et la mollesse; un pays où le savant politique Mentor « bbtbancha un nombre prodigieux de mar- » chauds qui vendaient des étoffes façonnées de pays éloignés ; des

* broderies, des vases d'or et d'argent, avec des figures de dieux, » d'hommes et d'animaux; des parfums, de beaux meubles, etc.* ( Mentor a ordonné plus haut de rassembler tous les meubles somptueux et de les vendre aux Peucètes , pour éviter la corruption et la renvoyer charitablement chez les voisins. )

Après tant de prohibitions, je ne vois pas sur quoi on pourra commercer daus une contrée qui ne veut rien acheter de l'étranger, et qui, n'ayant que les cultures absolument nécessaires, n'a rien à donner en échange, rien à livrer au commerce extérieur. <

Cet obstacle n'embarrasse pas notre moraliste , et il va d'un trait de plume créer dans Salente un commerce plus immense que celui de Londres : écoutons.

* Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts :

h le commerce de cette ville était semblable au flux et reflux de la « mer: les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre : » la franchise, la bonne foi, la candeur semblaient, du haut de ces » superbes tours , appeler les marchands des pays les plus éloignés ; » chacun d'eux vivait paisible et en sûreté dans Salente. »

Holà , Seigneur Fénélon ! vous avez dit plus haut qu'on retranchait, c.-à-d. qu'on excluait et pourchassait tous ceux qui vendaient les étoffes de pays éloignés, les vins, liqueurs, parfums, vases, meubles étrangers : que pouvaient donc faire à Salente ces marchands gui apportaient les trésors comme les flots viennent l'un sur l'autre ? Les marchands ne viennent pas pour la promenade, et ne livrent leurs trésors qu'à bonnes enseignes. Ils ne pouvaient pas vendre aux Salentins des subsistances, puisque Mentor avait pris des précautions pour que chaque famille en produisit le nécessaire : on pouvait encore moins vendre aux Salentins des étoffes même d'utilité, puisque Mentor avait employé aux arts nécessaires, comme draperie et toilerie, tous les ouvriers qui servaient aux arts pernicieux : ces navigateurs ne vendaient pas des épiccs dans un pays qui proscrivait les ragoûts, ainsi que toutes les productions lointaines et riches : le pays ne buvait que du vin du cru : sur quoi donc commerçaient ces légions de marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent l'un sur l'autre ? Venaient-ils faire emplette de

VertllS? DE LA FRANCHISE, LA BONSE FOI, LA CANDEUR , que Mentor pldCC

au haut des tours de Salente? Ces denrées morales n'ont rieu qui puisse tenter les marchands : il faut laisser la franchise , la boune foi et la candeur au-dessus des tours superbes; si elles en descendaient pour venir à la bourse, elles se trouveraient furieusement dépaysées.

Singulière science que la morale ! Quel étrange privilège que celui d'enseigner gravement des inepties , des contradictions stupides qu'un enfant de tO ans rougirait'd'avoir écrites I Horace dit que les peintres et les poètes peuvent tout oser : il me semble que les moralistes usent largement de ce droit. Quel dommage qu'on ne rencontre plus de ces rois dociles, comme Idoménée, à qui un moraliste pourrait dire : « chauge tes passions, rédime ta table : point de ragoûts, ils amollissent » lame; point de vins étrangers, ils ruinent le corps; point de su-

* creries, ni café, ni liqueurs; point de beaux meubles ni de beaux » appartements : borne-toi à une petite cellule, selon le sage Mentor : » point de couverts d'argent ni de vaisselle plate ; mange dans nue » cuiller de bois, selon la morale douce et pure de Salente , qui défeud » les vases et meubles d'argent ; obéis aveuglément aux ordres des phi-

* losophes ; réprime tous tes désirs ; fais arracher les vignes ; bouleverse » les cultures et les propriétés ; établis la loi agraire, et tu seras digne » du beau nom de Roi philosophe. » Voiià en résumé la morale que

Mentor fait adopter au bon prince Idoménée : bonne pâte de roi ; on n'en fait plus de cette trempe l

« Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain e.\- » cellent (pourquoi si bon? le pain bis serait plus moral), du Tin » du pays, qui est agréable et fort, avec des Tiandes simples. Personne » n'osa se plaindre d'une RÈGLE que le roi s'imposait lui-même ; et » chacun se corrigea ainsi de la profusion et de la délicatesse où l'on » commençait à se plonger par les repas. »

Ladite règle prescrite et pratiquée par le roi ne s'accorde guère avec la règle précédente, qui veut qu'on réserve le vin pour les sacriflees et les médicaments ; qu'on n'en cultive que le nécessaire pour ces deux emplois. Voilà les Salentius réduits , selon l'usage moral , à opter entre plusieurs règles contradictoires ; celle de Mentor, qui ne veut point de vin à table, et celle du roi qui se fait servir sur tabîe du vin agréable et fort, comme exemple à suivre. Ici les Salcntins se rangeront à l'avis du roi , et avec d'autant plus de raison que Mentor, après avoir dit d'une part qu'il faut arracher les vignes, parce que le vin est la source des plus grands maux, dit, aux précédentes pages, qu'il faut en cultiver beaucoup : voici le texte.

« Mettez des taxes, des amendes, sur ceux qui négligent leurs cul- » tures; et Bacchus, foulant sous ses pieds les raisins, fera couler du » penchant des montagnes des ruisseaux de vin plus doux que le » Nectar j et les creux vallons retentiront des concerts des bergers. »

Nul doute que les bergers et paysans ne chantent miracle, quand ils verront les ruisseaux changés en vin aussi bon que du Nectar. La joie sera la même qu'aux noces de Cana. Mais il faudra bien leur permettre de boire de cet excellent vin , puisqu'on les punit par des taxes et amendes, s'ils en négligent la culture.

Un célèbre fabuliste blâme les médecins , Tant pis et Tant mieux . d'ouvrir deux avis contradictoires dont le malade est victime. Ces médecins ont au moins l'excuse de la dualité d'individus. Ici le moraliste étant seul ne devrait avoir qu'une opinion , et il en a non pas deux , mais trois bien distinctes : en effet,

1°. Il veut d'abord faire arracher les vignes, source des plus grands maux ; n'en laisser que pour les sacrifices religieux , contre l avis des prêtres mêmes, qui ne sont pas fâchés de voir du vin sur table.

2°. Après avoir condamné l'usage du vin, il excite le roi à donner l'exemple de boire chaque jour, à l'ordinaire, du vin agréable et fort . c'est vouloir que le roi invile à l'immoralité , puisque le vin et les ragoûts sont la source des plus grands maux.

3°. Oubliant ses diatribes contre le vin , il finit par changer les ruii- IV. 2 1

seaux en vin délicieux comme du Nectar, dont les paysans ne manqueront pas de se gorger au point de tomber morts-ivres et se livrer dans l'ivrognerie à tous les déportements.

Toutes ces contradictions sont applaudies moyennant le passe-port de morale douce et pure. Un écrivain sensé et non philosophe aurait adopté une seule opinion , un parti raisonnable , comme de permettre qu'on bût modérément du vin, chose assez nécessaire au cultivateur, sous un climat brûlant comme celui de Naples.

Fénélon, dans un autre chant de son livre, fait l'éloge desdoitx présents de Bacchus pour charmer les soucis des hommes : pourquoi vouloir en priver le cultivateur qui en a besoin , non pour se charmer, mais pour prévenir des maladies et réparer ses forces épuisées parles feux de la canicule? Un pauvre moissonneur brûlé pendant une journée par le soleil de Naples aurait besoin d'un peu de vin pour se soutenir : il n'en aura point; cela ne convient pas à la morale : il faut que les moissonneurs deviennent philosophes, qu'ils s'exposent à une bonne fièvre, plutôt que de se restaurer par un verre de vin I risum teneaUs.

Le Télémaque est vanté comme oracle des saines doctrines de l'éducation philosophique : je n'y vois, ainsi que dans tous les livres de morale , qu'un tissu de fadaises faites pour fausser l'esprit des jeunes gens, les conduire à la perdition s'ils suivent seulement le quart de ces préceptes , que tout père a bien raison de démentir par institution cupide , ( 202). Un enfant imbu de tels principes ne serait qu'un pédant hébété : arrivant à la table de son père, il y verrait, comme dans tous les ménages , un ragoût des restes de la veille : il faudrait donc qu'il sortit de table en disant au père : « Je ne veux pas amollir mon âme ni faire

• consister ma grandeur dans les ragoûts. » Si c'est un prince élevé selon le Télémaque, il faudra qu'en montant au trône de France, il dise à ses I>euples : « Habitants de Bordeaux et Cognac, de Languedoc et Provence, » de Bourgogne et Champagne, arrachez toutes vos vignes ; n'en gardez » que de quoi dire la messe ; le vin est la source des plus grands maux. » Quand il n'y aura plus ni vins ni eaux-de-vie à vendre dans Bordeaux

• et la Rochelle, dans Marseille et Cette, vous verrez les vaisseaux y

• accourir de toutes parts , et les trésors y entrer comme les flots » viennent l'un sur l'autre. »

« C'est mal interpréter, réplique-t-on : Fénélon disait cela au figuré. • INou vraiment: d'ailleurs, à quoi servent des préceptes qu'il ne faut prendre qu'au figuré? Il ordonne très-positivement, avec des augures sinistres contre ceux qui n'obéiront pas : toutefois , si l'on doute du ridicule de ses doctrines, examinons-en pièce à pièce quelques-unes . d'où il sera évident que l'auteur veut anéantir la civilisation ; ce qui serait fort sage s'il indiquait une meilleure société (Gar autisme, n*. 6,

II, 25); mais semblable à tous les philosophes, il veut détruire saus saToir édifier. Démontrons par des citations.

Éducation des Cretois : « On ne leur propose jamais d'autre plaisir - que celui d'être invincibles par la vertu. » Quelques-uns penseront qu'avec la vertu il faut de l'artillerie; encore n'est-on pas sûr d'être invincible avec des vertus et des canons. Si je ne craignais les longueurs, je voudrais analyser au moins vingt balourdises dans cette proposition de plaisir moral, où il est impossible de trouver un sens. Allons plus loin.

« En Crète, on met le courage à fouler aux pieds les trop grandes « richesses. » Encore une vingtaine de balourdises dans ce genre de courage, comme dans le plaisir précédent. Tous les riches Crétois sont donc occupés à fouler aux pieds des sacs d'argent! S'ils le méprisent tant, pourquoi ont-ils pris la peine de le gagner? La belle chose que les idées morales , quand on les met en parallèle avec le bon sens.

« En Crète, on punit trois vices qui sont impunis chez les autres . peuples, l'ingratitude, la dissimulation et l'avarice. » Eh! ce sont les colonnes de la civilisation. Egoïsme, fausseté, cupidité. Si Fénélon ne veut pas de ces trois vices , il ne veut pas de la civilisation.

• En Crète, tout le monde travaille et personne ne songe àYenrichir. » De plus fort en plus fort l Comment se fait-il donc qu'il y ait tant de gens trop Hclies, mettant leur courage à fouler aux pieds les trop grandes richesses? Ile fortunée! on s'y enrichit à l'excès, sans songer à rien gagner ! Le seigneur Fénélon a rêvé ici un effet de l'Harmonie sociétaire; il ne lui restait qu'à en inventer la théorie.

« On n'y souffre ni meubles précieux, ni festins délicieux, ni habits . magnifiques, etc., etc. Ou y boit peu de vin (c'est dommage, dans le » pays de malvoisie). Tout au plus y mange-t-on de grosses viandes, » sans ragoûts. » Encore la guerre aux ragoûts et au vin ! mais les Mahométans qui ne boivent pas de vin, sont-ils meilleurs que nous? Voyez les massacreurs de Scio , les bourreaux ottomans occupés à faire périr une nation entière dans les supplices ! Sont-ils donc moins vicieux que les buveurs anglais qui leur aident à exterminer les Grecs? ( 1822. J Parlant du roi de Crète, il dit: « Les lois peuvent tout sur lui . il a les miiks liées dès qu'il veut faire le mal ( voici les principes jacobites dans un traité de morale douce et pure et d'éducation vertueuse). Les lois, en Crète, ne veulent pas que tant d'hommes servent par leur misère et leur lâche servitude, à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Lb boi ne doit bien avoib au-dessus des autbes; il doit être plus sobre, plus exempt de faste qu'aucun autre; il ne doit pas avoir plus de richesses et de plaisirs (la sainte égalité) : ce n'est

AU

> point pour lui-même que les Dieux l'ont fait Roi , il ne l'est que pour » être l'homme des peuples. Quelle horrible inhumanité de leur arra- » cher les doux fruits de la terre qu'ils ne tiennent que de la nature " libérale et de la sueur de leur front ! »

En substance, il veut qu'on supprime les impots, qu'on rédime la liste civile , qu'on lie les mains au Roi , et que l'autorité passe au peuple. Voilà en propres termes l'argot de la jacobinière , le pendant de la loi agraire conseillée plus haut. Cependant c'est Fénélon qui parle; c'est le livre sans pareil, la boussole d'éducation, la quintessence de morale doute et pure. Eh ! trouve-t-on dans la morale autre chose que l'esprit démagogique allié aux rêveries de folles vertus? Tel est le piège des ouvrages bien écrits : déraison politique et morale ; pas une phrase où l'on puisse concilier l'auteur avec lui-même; pas un précepte compatible avec le sens commun] Tout à l'heure Meutor a retranché (478) la musique molle et efféminée gui corrompt toute la jeunesse, et plus loin il met ses bergers en quête pour aller chercher des chansonnettes l

» Le berger revient avec sa flûte , et chante à sa famille assemblée les » nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux voisins. » Quoi , seigneur Fénélon! vous voulez (477) qu'on mène uue vie sérieuse et noble, sans aucuue musique molle et efféminée ; et vous conseille» de perdre le temps à s'occuper de chansons , en changer tous les jours i A telle page vous n'admettez que la gravité et la constance, puis au feuillet suivant vous prêchez la frivolité et la nouveauté à ces misérables Salentins. Vous dites : « Ils n'auront que du pain et des fruits de leur » propre terre , gagnés à la sueur.de leur visage. L'époux avec les cbers » enfants doivent revenir fatigués ; tous les maux du travail finissent » avec la journée. » Les voilà donc harassés, ne songeant qu'à trouver leur soupe aux choux et leur châlit, n'ayant pas le temps de courir les villages voisins, pour s'y meubler l'esprit de chansons efféminées, et interdites selon vos dogmes, qui (478) « bornent la musique aux fêtes » des temples, aux louanges des Dieux et des Héros. »

Pour en finir de ces billevesées morales, voici le vertueux Narbal prouvant qu'il vaut mieux mourir que de mentir; soutenant qne Téléinaque et lui doivent aller à l'écnafaud plutôt que de dire un petit mensonge qui leur sauverait la vie. Mais si nous avions raisonné de la sorte en 93 et 94, où en serions-nous? Chacun, pour sauver sa vie, a dit force mensonges aux comités révolutionnaires ; pour mon compte , j'ai trompé trois fois en un jour le comité et la visite domiciliaire : dans ce seul jour j'ai trois fois échappé à la guillotine par de bons mensonges, et je crois avoir bien fait, n'en déplaise aux moralistes. Je pense même qu'un bon civilisé doit (202) exercer ses enfants au mensonge et à la dissimulation. Le beau galimatias qu'on verrait, si les diplomates et

les courtiers prenaient font à conp fantaisie de dire la vérité. De bonne foi, est-elle faite pour la mercantile civilisation?

Eh l si ces docteurs moraux sont si amoureux de la vérité , pourquoi avoir tardé 3000 ans à faire le calcul de la vérité supposée , 5e. issue de civilisation (11,142)? Je n'ai pas employé d'autre procédé pour découvrir le mécanisme des Séries pass. Ils y seraient parvenus de même en spéculant sur la vérité collective, combinée avec l'industrie interne et externe ; tandis qu'en préchant la vérité individuelle , isolée des emplois industriels , ils n'ont pu aboutir qu'à enraciner la civilisation , engouffrer le genre humain dans les sept fleaux lymbiques ( II, 98) et dans la déraison politique et morale.

Je viens d'appuyer la thèse par un aperçu des sottises dogmatiques du Télémaque ; le bon homme Fénélon ne se doutait guère des résultats qu'aurait, en 1789, sa doctrine essayée en France. Fénélon n'est pourtant pas suspect de perversité : qu'est-ce donc des auteurs écrivant bien comme lui et n'usant de ce talent que pour exciter le désordre, s 'enlever aux fonctions publiques en bouleversant le système social? Ne suffirait-il pas de cette considération , pour apprendre enfin aux modernes qu'il faut, en politique sociale, se défier des ouvrages bien écrits, recourir aux inventions bien raisonnées, reconnaître enfin à quels travers systématiques, à quel degré de folie les dogmes de modération et les jongleries oratoires peuvent conduire la politique , lorsqu'elle se confie aux systèmes des philosophes qui , en feignant de vouloir modérer les passions , ne veulent que se livrer à leurs fantaisies et y asservir tout ce qui existe?

Je reprendrai ce sujet au Post-Logue , où je traiterai d'une erreur capitale des modernes , qui pensent que le bel esprit , les charmes du style sont le seul guide à suivre en politique sociale, sans aucun accès pour le bon esprit et le sens commun.

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