CHAPITRE PREMIER
Formule générale des Équilibres de compensation.
Nous touchons au plus important problème de l'Harmonie, celui de répartition équilibrée et graduée en raison des trois facultés industrielles, Travail, Capital et Talent. Le lien sociétaire serait rompu dès la lre. année, s'il échouait sur ce point , et si chaeun des sociétaires , homme, femme ou enfant, n'était pas persuadé qu'il a été rétribué équitablement, dans les trois sortes de dividendes alloués à ces fonctions.
Le débat sera fort peu scientiGque ; la solution sera plus sentimentale que savante. Cependant , pour déférer autant que possible aux rigoristes , je vais préluder par un chapitre de théorie sur les compensations , qui jouent le plus grand rôle dans ce mécanisme. Les répartitions y étant toujours inégales, il faut bien que chacun se trouve suffisamment compensé, et qu'on ait à cet égard des règles fixes, opposées à l'arbitraire, au système dérisoire des compensations civilisées.
* Il faudra, selon l'usage, attaquer le vice incorrigible de notre politique, le simplisme, l'obstination à vouloir fonder les accords passionnels sur des ressorts simples. J 'opposerai à cette erreur une formule applicable à l'équi-
libre do compensation composée, en toutes sortes de passions.
Les optimistes, secte d'embranchement en morale, ont de tout temps mis en scène des compensations chimériques et illusoires. Selon leurs théories , un pauvre qui n'a ni feu , ni lieu , pourrait trouver dans son dénùmcnt autant de bonheur qu'un riche dans ses palais.
Jusqu'ici les pauvres ne sont guère de cet avis , et les riches encore moins, car on ne voit aucun Crésus faire échange de condition avec le pauvre, son voisin. Les compensations n'existent donc que dans les rêves de la morale qui prétend , selon Delille , que la nature est un échange perpétuel de secours et de bienfaits. On ne voit pas quels bienfaits elle répand sur la populace affamée d'Irlande, sur les nations trahies et livrées aux bourreaux, comme les Grecs.
Certains riches, pour pallier leur égoïsme, aiment à se persuader que le peuple est heureux, que ses misères sont compensées. On entretient les monarques dans cette Hlusion , et tout sophiste est bien venu lorsqu'il suppose des compensations dont il n'existe pas une ombre dans l'étaè civilisé.
La véritable compensation doit être sentie et avouée. Or, combien rencontre- t-on, dans l'état actuel, d'hommes qui se trouvent compensés du manque de richesse ? Qu'on fasse l'appel nominal sur cette question; il donnera, pour un homme fhtîsfait de sa fortune, cent mécontents qui se plaindront du défaut d'argent, de l'injustice des hommes et des rigueurs du sort. Ils ne sont donc pas compensés par un bien-être senti et avoué! Leurs passions sont hors d'équilibre compensalif, puisqu'elles souffrent des privations.
L'équilibre passionnel est un ordre dans lequel chacun trouve un dédommagement réel et suffisant à l'endemniser des inégalités de fortune et de facultés. La théorie sociétaire enseigne l'art d'établir subitement ce bien-être parmi les 900 millions d'hommes qui peuplent ce globe, et leur procurer le charme compensatif sur chacune de leurs douze passions. Mais auparavant, apprenons à quelles conditions il peut régner parmi neuf hommes, sur une passion quelconque ; ensuite nous étendrons le procédé d'une passion à toutes les douze, et du petit nombre de neuf hommes à l'ensemble des 900,000,000.
Soit pour exemple , un festin de neuf personnes bien assorties , bien amicales , qui dans celte réunion auront joui de la 12e. passion, la composite, exigeant le concours d'une affective et d'une sensitive.
Chacun dans ladite réunion aura joui d'une sensitive par la bonne chère, et d'une affective par l'amitié et la gaieté qui auront régné entre les convive*.
Chacun des neuf aura donc joui de la composite , mais en variétés graduées et contrastées; car tel aura plus joui en gourmandise qu'en amitié ; tel autre, plus en amitié qu'en gourmandise. De celte différence graduée nous allons déduire la formule de l'équilibre compensatif-composé.
Noms des neuf convives. L. M. N. 0. P. Q. R. S. T.
Les exposants 4 , 2, 3, indiquent les échelons ou degrés de plaisir , c'est-à-dire que T est celui qui a le plus joui de l'amitié, de la conversation; L est celui qui a le plus joui de la bonne chère.
Degrés de plaisir , EA GOCRiUXDISt.
T est donc au premier rang en essor d'amitié, et au neuvième en essor de gourmandise; L est au premier rang en essor de gourmandise, et au neuvième en essor d'amitié.
Pour expliquer l'équilibre de compensation entre ces neuf personnages , il suffira d'examiner le mécanisme sur trois des convives, les deux extrêmes et le moyen : L Apicius , P Mécène, T Virgile.
Le convive P, Mécène r est le seul qui ait goûté en égale dose les deux plaisirs , amitié et gastronomie : il les a ressentis en 5e. degré, moyen essor de chaque passion.
Le convive L, Apicius, préoccupé de la chère, n'a joui du plaisir amical qu'au degré 9e., qui est le dernier ornais il s'est élevé au 1er. degré en plaisir gastronomique ; c'est lui qui a le mieux fait honneur aux mets et aux vins. On trouve son contraste dans le convive T, Virgile , qui a donné peu d'attention au matériel du repas; aussi est-if au 9e. et dernier rang en plaisir gastronomique ; mais il a fait une dépense de bel esprit; il a brillé; son amourpropre est flatté; il a fait le charme des convives» et goûté le plaisir amical au plus haut degré, au 1er.
Ses deux jouissances, amicale en 1er. degré,
gastronomique en 9e. degré, font compensation ou équilibre avec celles d' Apicius, dont l'essor passionnel donne plaisir amical en 9e. degré,
plaisir gastronomique en 1er. degré.
Le convive P, Mécène, qui a développé de niveau les deux ressorts passionnels, amitié en 5e. degré,
gourmandise en 5e. degré, n'a ni plus ni moins joui que les deux précédents ; car chez tous trois les doses réunies des deux plaisirs donnent parité d'essor : 5 et 5 équivalent à 9 et 1 , & 1 et 9.
Il en est de même des six convives,
M, N, 0, en dominance de gourmandise, Q, R, S, en dominance d'amitié.
On voit à l'inspection du tableau que les doses contrastées et graduées de leurs deux plaisirs, ont dû procurer à chacun compensation de jouissances, mais sans égalité d'essor chez aucun des 9 ; tous ayant développé leurs deux passions en degrés inégaux, sauf le convive P, dont les deux essors, quoiqu'égaux entre eux, ne sont pareils en degré à aucun essor des 8 autres convives.
Cette formule d'équilibre compensatif est un germe auquel on donnera l'extension nécessaire au traité âes sympathies et antipathies. Nous n'en sommes ici qu'aux leçons élémentaires ; sur quoi il faut observer que [comme celle (111,569) plus complète que celle-ci] l'Harmonie pass. n'exige pas des groupes aussi régulièrement équilibrés et gradués; mais dans les formules on spécule toujours sur un équilibre de pleine exactitude en tous échelons, sauf à en approcher le plus qu'il se peut dans la pratique.
On voit, par ladite formule, que l'équilibre pass. des groupes n'admet ni égalité ni simplicité , car il exige 2 ressorts développés en gradation et en contraste, avec variante ou inégalité d*un individu à foutre , jeu combiné des deux ressorts dans chacun et dans la masse entière. Un tel ordre composé en tout sens est fort loin de la simplicité.
Toute simplicité ou monalité de ressorts ne produirait qu'une absence d'équilibre compensatif: en effet, si nous supposons une réunion bornée à l'un des deux plaisirs, à l'amitié seule (mode simple spirituel), aux charmes du bel esprit, le personnage T, Virgile, pourra trouver grand
plaisir dans cette séance ; le personnage I, Apicius, y tombera dans l'ennui ; P, Mécène, y sera moyennement satisfait ; et en résultat il n'y aura dans celle séance, au lieu d'équilibre passionnel, qu'une disparate choquante , selon la table suivante.
T S S2, R *, flattés , contents de leurs frais de bel esprit, le premier surtout.
Q\ P 5, 0 6, moyennement contents en ce genre , 0 médiocrement au-dessous du moyen terme.
N 7, M 8, L 9, le premier affadi de la conversation , le 2e. ennuyé, le 3e. fatigué de n'y jouir d'aucun plaisir matériel.
Ces 3 derniers, dans un repas (plaisir composé), auraient goûté du plus au moins les saillies des beaux parleurs, grâce à la diversion faite par la bonne chère ; mais ici, réduits au plaisir simple de la conversation, ils n'y attacheront plus le même intérêt ; ils seront en un quart d'heure saturés de bel esprit, surtout le troisième L, Apicius, qui au bout de 5 minutes donnera au diable les faiseurs de phrases.
Même disparate aura lieu en sens contraire, si on spécule en mode simple matériel, sur le seul plaisir de la gourmandise, et qu'on place les 9 individus chacun à une table isolée, comme les Chinois et les Parisiens, avec bonne chère, mais privation de compagnie et de babil.
Apicius , L , sera ici au premier degré de jouissance , quoique moins satisfait qu'il ne l'eût été au banquet des 9 convives. Mécène, P, ne sera que moyennement content, malgré l'excellence des mets : quant à Virgile, T, privé d'étaler sa faconde et les trésors de son esprit, il s'ennuiera malgré l'art du cuisinier. Ce plaisir de goinfrerie solitaire lui paraîtra ignoble; il se hâtera et fera un triste repas.
Au résumé, [dans un groupe régulier,] trois conditions distribulives et deux fondamentales sont nécessaires à l'équilibre de compensation collective et individuelle ; « ce groupe > doit être [ d'abord conforme au vœu des trois passions : ]
Selon la Comp. 1. Composé, c.-à.-d. formé de deux ressorts développés simultanément, et non d'un seul.
Selon la Cab» 2. Echelonné [et Nuancé], applicable en doses graduées à tous les membres de la société qu'on veut équilibrer.
Selon la Pap. 5. Contrasté [et Engrené] par divergence conjuguée des deux ressorts dans la série d'individus.
Y. INTERNE plein, c.-à.-d. senti et reconnu par tous les membres de cette société collectivement et individuellement, [en dose graduée] avec bienveillance réciproque pour la coopération de chacun au plaisir de tous.
^. EXTERNE plein, lié aux autres fonctions antécédentes et subséquentes des personnages à équilibrer dans cette séance.
Lesdites conditions, sauf la \, sont remplies dans le repas des 9 convives qu'on vient de citer : il reste à étendre cet équilibre aux autres séances de leur journée; problème de bien haute importance : car si l'on peut parvenir à composer le bien-être et équilibrer les passions de 9 inégaux pendant le court espace d'une journée, on connattra par suite l'art de compenser le sort et équilibrer les passions de 900 millions d'inégaux pendant leur vie entière. L'opération sera la môme du. petit au grand.
Quant à la méthode à suivre dans celte sorte d'accords, c'est celle déjà suivie dans tous les autres qui ont été décrits ; c'est toujours l'emploi combiné des trois passions distribuées : elles sont les agents exécutifs de toutes
les Harmonies , notamment de la fondamentale , celle des Séries pass., qui doivent être, ainsi qu'on Ta vu : «Exaltées* par la Composite 12; t Nuancées » par la Cabalùte 10; « Engrenées > par la Papillonne 1 1 .
Ce n'est que par le concours de ces trois ressortsqu'on arrive à l'unité ; aussi n'en ai-je pas employé d'autres dans l'équilibre de compensation. On voit plus haut les trois passions distribuées accolées aux trois conditionsessentielles, 1, 2, 5, d'où naissent les deux eûets unitaires Y interne et externe.
Dans chacun des 16 ralliements, l'on trouvera de même par analyse, le jeu des trois distributives d'où l'Harmonie sériaire ne s'écarte jamais. Boussole aus^i commode en opérations qu'en éludes! il suffit de se rappeler des 5 passions proscrites par la philosophie :
10e. , Esprit cabalistique, obstination de parti;
11e. , Manie depapillonnage, et raffinements en plaisirs;
12e. , Aveugle enthousiasme , ennemi de la réflexion. Qui aurait pu penser que ce trio de prétendus vices fût la voie de la véritable sagesse ou unité sociale ? Cependant si Dieu nous donne ces trois passions, il faut qu'il les ait jugées utiles : on peut en pressentir l'excellence en arguant du contact des extrêmes; d'où il suit que les voies de l'extrême folie dans l'état insociétaire doivent être voies d'extrême sagesse dans l'état sociétaire.
11 est entendu qu'en fait de compensations, comme en fait de ralliements, tout est subordonné à la condition primordiale, au régime sociétaire des Séries pass. , et aux quatre bases essentielles indiquées (586).
Par exemple , sans la 2e. de ces bases ( 586 ) , celle du minimum proportionnel, quelle compensation assigner
aux malheurs du pauvre entouré d'enfants affamés ? Nos philosophes lui offriront en dédommagement les beautés du commerce et de la charte : inutiles verbiages ; il n'y a point de compensation là où il n'y a pas de minimum garanti. Aussi, plus la civilisation fait de progrès, plus elle est dépourvue de compensations , ne fût-ce que par le défaut de minimum.
Même obstacle aux compensations dans les petites choses, dans le défaut d'éducation unitaire, l'une des bases de ralliement (387 ). Il est difficile de concilier nos réunions sur la nature des conversations; les femmes surtout qui sont très-peu initiées aux sciences, aux arts, et qui s'ennuient dès que la conversation sort du cercle des futilités. Beaucoup d'hommes sont dans le même cas : cet obstacle aux liens accidentels se trouve levé par l'éducation harmonienne qui, du plus au moins, initie chacun à toutes les branches de sciences, arts, cultures , fabriques, etc.; de sorte qu'homme ou femme, chacun peut participer à une conversation quelconque, y 6gurer en 9e. degré, et y former partie intégrante d'un équilibre compensatif tel que je viens de le décrire.
Ajoutons que les compensations doivent s'étendre à toutes sortes de passions. Telle femme à 60 ans est encore amoureuse, mais dédaignée des jeunes gens. Quelle compensation lui fournir? Un sophiste répondra qu'à 60 ans une femme doit devenir philosophe, renoncer à l'amour et ne s'attacher qu'aux beautés de la morale douce et pure : mais ce raisonnement ne satisfait point la passion ; il faut, ou la contenter par la jouissance de l'objet désiré, ou faire diversion compensative par un autre amour, ou foire contre-poids par substitution absorbante (111,353).
L'ordre sociétaire opère dans tous les cas par un de ces trois moyens, et souvent par deux et trois & la fois, mais au moins par un seul. C'est sur quoi échoue h civilisation qui, tout en reconnaissant la nécessité des compensations et des contre-poids, n'en fournit en aucun cas, ou n'en donne que d'illusoires et dérisoires ( 226 )> et organise le jeu des passions, notamment en ambition et en amour, de manière a donner tout aux uns et rien aux autres.
J'avais préparé un chapitre sur les fausses compensations, mais il exigeait des formules, des parallèles, etc. : il ne faudrait pas moins d'une ample section pour traiter méthodiquement des compensations réelles et illusoires. Il en eût fallu deux autres encore pour traiter des contrepoids de substitution, et des sympathies en essentiel et en occasionnel, qui exigent aussi un long formulaire.
Il suffît d'avoir démontré que tous ces bienfaits rêvés par la philosophie, équilibres, compensations, contrepoids, sympathies, doivent être l'objet de calculs réguliers dont on ne peut trouver la voie que dans la théorie de l'attraction ou art de développer les passions ; art tout opposé à la philosophie, qui ne nous enseigne qu'à les contraindre.
J'ai donné sur une seule branche de leurs équilibres, sur le ralliement d'extrêmes divergents, une section assez complète pour dénoter que la théorie sera régulière et satisfaisante sur les autres branches dont je suis obligé de différer le traité ; nous pouvons après cela passer à l'équilibre unitaire, qui est le résultat de tous les autres.
Il se divise en interne ou répartition, et externe ou commerce véridique. Ce deuxième seul exigerait un volume de contre-preuve ou analyse du commerce libre et
mensonger (III, 219 ; IV, 19). Par défaut d'espace, nous nous 6xerons à l'objet primordial en théorie, à l'accord unitaire interne ou domestique, fondé sur la répartition équilibrée en raison des trois facultés.