CHAPITRE IL Formule d'un groupe d'équilibre industriel
On se rappellera que les formules sont des modèles à suivre approximativement, et que l'équilibre n'exige pas une échelle d'assortiments aussi réguliers que ceux des formules. Il suffît de les prendre pour guides en distribution, et d'en approcher autant que possible, par une exacte proportion des 810 caractères (page 439), et de leurs compléments (III, 440).
La Phalange de Gnide est célèbre par la culture des œillets : elle a la prétention d'être la première du globe en ce genre. La fabrication des parfums à l'œillet est une des branches d'industrie qui distinguent celle Phalange ( les parfums sont gérés par une Série distincte de celle qui cultive la fleur ) : celle Série se compose de trois groupes ;
Un pour les grosses espèces, Un pour les moyennes à parfum r Un pour les petites.
Je ne disserterai que sur un seul de ces trois groupes, celui des grosses espèces en uni et panaché. Il est composé de 32 sectaires, selon le tableau suivant :
ŒILLETTISTES. groupe de plein kqlilibrh. Sectaires. Ages. Fortune. Chefs d'emploi en
Hécube et Théophraste , 80. Médiocrité. Connaissances théoriques.
Itaucis et Philémon , 65. Pauvreté. Connaissances pratiques.
Zénobie et Crésus, 50. Opulence. Cabale extérieure.
Araminte et Damon , 40. Médiocrité. Correspond, et comptabilité
Artemise et Cléophas , 30. Opulence. Cabale intérieure.
Amaryllis et Tityre, 25. Pauvreté. Tentes et serres.
Aréthuse et Atys, 22. Médiocrité. Étalage, vases, pots.
Galatée et Endymion , 18. Pauvreté. Apparat et culte.
Sélima et Nisus, 14. Pauvreté. Marcottes et graines.
Chloé et Lycidas , il. Médiocrité
Clitie et Astyanax , Zélis et Hylas.
i 1 . aieuiocnic. \ 8. Opulence. ( 6. Pauvreté. )
Menus soins, \ arrosage, tentes,] encartage.
Plus, 4 aspirants non compris au tableau, et de divers âges : car le goût d'une culture peut naître à 50 ans comme à 5.
Plus, 4 auxiliaires ou émérites qui ont quitté le groupe, mais qui, experts à ce travail, s'y rendent en cas d'urgence.
Tous les sectaires de ce groupe, sans distinction d'âge, sont violemment passionnés pour leurs carreaux d'oeillets : chacun d'eux est disposé à faire des sacrifices de toute espèce pour soutenir la renommée du groupe. Crésus et Cléophas, Zénobie et Arlémise, malgré leur grande fortune, mettent la main à l'œuvre et encouragent à l'envi les travaux : enfin ces 24 sectaires sont 24 maniaques , perdant la tôle pour leurs œillets , dont la patriarche Hécube est aussi engouée que la chérubine Zélie. Ils ne souffriraient pas dans leur compagnie un sectaire modérément passionné , ils ne l'admettraient pas même pour aspirant : ils n'accordent ce titre qu'aux novices ardents à l'ouvrage et brûlants d'enthousiasme. Si tel enfant qui postule en admission, négligeait, aux approches d'un orage, d'accourir pour couvrir de tentes les carreaux d'œillels, on le
rejetterait comme élève glacial, incapable de soutenir la renommée de ce groupe célèbre.
Ces 24 sectaires et leurs aspirants ou auxiliaires, malgré l'inégalité de fortune , se considèrent comme famille cabalistique, et s'entr aident en toute occasion; propriété que n'ont pas les familles. Les quatre enfants pauvres, Sélima et Kisus, Zélie et Hylas, ont des protecteurs zélés dans Crésus et Zénobie, dans Cléophas et Artémise, dont les véritables enfants n'ont pas pris parti dans le groupe des œilleltistes. La nature croise les penchants et les fait alterner du père au fils, [ pour ménager des chances d'adoption industrielle.]
En conséquence , Crésus âgé de 50 ans aime de prédilection la jeune Sélima, âgée de 14 ans, parce qu'elle est un autre lui-même aux travaux de l'œillet ; elle s'y est emparée de tous les soins matériels que Crésus, au retour de l'âge, commence à négliger. Les plaisants diront que ce penchant de Crésus pour Sélima est suspect de quelqu'autre affinité; il n'importe : si Crésus conçoit de l'amour pour elle, il ne l'en aimera que mieux sous le rapport cabalistique, à litre d'héritière de ses penchants et fantaisies industrielles ; et il ne testera pas sans lui assigner un legs dans la classe des lots d'adoptifs , classe qui obtient communément un tiers dans tous les testaments des harmoniens.
Nous supposons que Thalès, riche sectaire de ce groupe, mort l'année précédente, aura laissé des legs à quelques-uns des quatre enfants pauvres, et à plusieurs des sectaires.
Chacun des huit enfants trouve des instituteurs aussi doctes qu'empressés, dans Hécube et Théophraste, dans Baucis et Philémon. Il importe de remarquer, au sujet
des œillets, ce mode d'éducation amicale et passionnée qui s'étend à tous les travaux de l'Harmonie.
Le hasard a bien servi les œillettistes de Gnide, en enrôlant avec eux Galatée qui est la plus belle vestale de la contrée. Elle contribue puissamment à attirer les curieux au magniGque parterre de ce groupe. Tous les sectaires sont flattés que, dans les cercles et fêtes, elle paraisse quelquefois en costume d'Hamadryadede l'œillet; qu'elle soit leur bannerette dans les parades, leur déesse mythologique dans les festivités, leur organe dans les réceptions d'étrangers et d'amateurs.
Arrêtons-nous un instant & observer les convenances qu'offre à tout étranger un groupe régulièrement gradué en séries d'inégalités contrastées. Celui-ci est disposé de manière que chacun, en l'abordant, trouve à s'y assortir. Si un monarque vient visiter les œillets de Gnide , on ne lui adjoint pas, selon l'usage, des beaux esprits pour l'endormir; on lui donne pour introducteur la vestale Galatée. Si c'est une Reine, elle est accompagnée par le damoiseau Endymion. Si c'est un patriarche, il aura pour compagne la jeune Aréthuse, de l'ordre des Faquiresses qui protègent la vieillesse. Une vieille dame sera accueillie par le jeune Atys, de l'ordre des Faquirs; un chérubin de 5 à 6 ans sera reçu et informé par les patriarches; et ainsi des autres.
Un groupe régulièrement gradué a cette propriété d'offrir pour chaque âge des liens de contraste et d'identité. L'étranger, en l'abordant, y trouve toujours des introducteurs assortis à ses convenances ; à défaut de quoi il n'y aurait que plaisir simple ou philosophique. On viendrait admirer l'œillet pour l'œillet même , sans autre stimulant qui formât plaisir composé, selon le vœu de la 42e.
passion nommée composite, qui n'opère que par double et triple ressort.
Celle règle est méconnue de nos sages, qui veulent faire aimer la vertu pour elle-même , sans l'appuyer de la fortune, de la considération et du plaisir.
Crésus et Zénobie n'ont pas voulu se contenter des modestes édifices que fournit la Phalange, pour hangars de chaque groupe agricole. Us songent moins à orner leur appartement que leur parterre chéri. (J'ai dit ailleurs, qu'en Harmonie personne ne se tient à son appartement , à moins de maladie ou rendez-vous , et qu'on reçoit une visite dans les sérislères du palais , ou les belvédères et caslels des groupes agricoles.)
Crésus a fait les frais du pavillon où se réunit la secte des'œilleltistes ; Zénobie , les frais de la serre et du hangar, les marbres et colonnades y sont prodigués ; Àrtémise a fourni les statues qui décorent le parterre; Cléophas a fait construire le château d'eau. Enfin le défunt Thalès a fourni un matériel aussi somptueux que le mobilier d'un prince. Le dais des patriarches, les costumes de travail et de feslivité, tout est du plus grand éclat. Les folies des harmoniens sont folies industrielles pour charmer les travaui.
Il est entendu que ce faste ne régnera ni dans l'Association simple, ni dans les premières années de la composée. Je décris l'Harmonie en 5e. et 4e. génération, et formée de sectaires élevés dans cet ordre. Il faut se garder aussi de confondre ce que j'ai dit des costumes de feslivité, avec les vêlements industriels. On peut penser qu'au travail, une femme n'arrivera pas en costume d'Hamadryade, mais en tunique de couleur peu salissante , et sans autre parure que les signes distincts du groupe,
tels que pompon, collier, panache ou autre objet d'uniforme qui puisse s'allier avec les travaux.
Il est des lecteurs assez simples pour confondre ces emplois de costumes , et croire qu une déesse va aller au travail avec des franges d'or, comme dans l'assemblée de festivité ; il faut pour la seconde fois les désabuser bien positivement , et quant à ce luxe industriel , répéter que pour bien faire comprendre le mécanisme de répartition en Harmonie simple, il faut décrire celui qui existera en Harmonie composée, et retrancher ensuite ce qui ne sera pas applicable à l'ordre simple.
Déjà il a fallu de la théorie préparatoire éliminer la portion la plus intéressante , celle des amours libres et ralliements d'amour, si puissants pour absorber la cupidité et établir au moment des partages , la générosité ou propension du riche à soutenir le pauvre, qu'il ne cherche aujourd'hui qu'a spolier. Je n'ai pu faire valoir en ce genre que des ralliements de moindre influence , comme la protection fédérale inverse (page 415), et autres liens moins forts que ceux d'amour. Ne négligeons donc pas d'énoncer les accessoires de luxe et autres qui excitent la bienveillance collective des sectaires , et les préparent à n'élever en séance de répartition, que des luttes de générosité (381 ), et jamais de sordide intérêt.
Augure de visionnaire , dira-t-on ! Les hommes sont vertueux à l'intérêt près : je le sais ; mais on verra au chap. 7 (équilibres hypo-unitaircs) que c'est par intérêt et par raison ccmulativement, que les harmoniens atteindront à cette générosité collective, dont l'augure fait sourire de pitié les mercantiles civilisés.