DIFFICULTÉS DE RÉALISATION
Etude à faire de la courbe du prix de la richesse sociale en le numéraire et la monnaie. Nécessité d'une entente internationale.
24. Pour aller jusqu'au bout de la question de la monnaie, il y aurait encore beaucoup à faire. Il me resterait à indiquer en détail , et sur un exemple emprunté au passé, comment, à quels moments, en quelles proportions, il eût fallu eflFectuer l'introduction ou le retrait du billon régulateur pour maintenir aussi horizontale que possible la courbe du prix de la monnaie en la richesse sociale ou son inverse la courbe du prix de la richesse sociale en la monnaie. Or il y a là des difficultés. On m'en a signalé quelques-unes ; je ne sais si l'on n'a pas omis la plus sérieuse de toutes. Est-il , oui ou non, possible de prévoir le mouvement de la courbe dont il s'agit, au moins jusqu'à un certain point, d'après des indices directs et sûrs tels que des variations dans la quantité ou dans l'utilité des métaux précieux? Et, sinon, qui nous garantit que nous n'introduirons pas du billon régulateur dans la circulation à la veille d'une hausse des prix et que nous n'en retirerons pas à la veille d'une baisse, exagérant ainsi , au
Hi) THÉORIE
lieu de les rcistreiiitlre , les oscillations du marché ? 11 me faudrait expliquer aussi qu'un système tel que le mien ne saurait être pratiqué par une nation isolée, ni môme par une union limitée de nations comme l'Union latine ; qu'il doit être universel dans une certaine mesure. Autre difficulté très grave. L'Allemagne et les Etats-Unis sont déjà, de fait, comme l'Union latine, au régime de la monnaie d'or avec billon d'argent complémentaire : l'ancienne pièce d'argent de 1 tlialer qui * circule encore, aussi bien que la nouvelle pièce de y marks, la pièce d'argent de 1 dollar, toutes pièces dont la frappe est ou suspendue ou limitée, sont du billon comme la pièce d'argent de 5 francs. ÎSi l'on veut réserver la question de l'adoption d'une monnaie universelle, si l'on veut réserver même la question, moins compliquée et plus pressante, de l'adoption d'un rapport universel entre la valeur de la monnaie d'or et la valeur du billon d'argent régulateur, il faudrait au moins que l'Angleterre consentît à reprendre la frappe de la pièce d'argent de 1 couronne ou de ô shillings comme billon spécial, et que l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis fussent d'accord avec l'Union latine pour faire de tout ce billon spécial et complémentaire d'argent un billon régulateur qui serait frappé en quantités déterminées pour chaque pays par des conventions internationales. Autrement, si l'Union latine reprenait seule la frappe des écus, le premier effet de cette reprise serait de faire passer tout son or à l'étranger et de la laisser dépourvue de monnaie. Ce n'est pas tout : il faudrait aussi que les ]^rincipales puissances
monétaires s'entendissent pour réglementer leurs émissions de monnaie de papier et surtout de billets de banque à cours forcé. Autrement, toute régularisation de la variation de valeur de la monnaie serait illusoire. Je n'aborderai pas ces parties de la question, non seulement parce que , dans le cadre que je me suis aujourd'hui tracé, l'espace me ferait défaut, mais parce que, je dois l'avouer franchement, je n'en ai pas fait une étude assez approfondie. Je ne veux pas me laisser entraîner à affirmer des choses dont je doute encore; je veux, au contraire, m'en tenir aux points dont je suis sûr. J'ignore ce qui sera possible , je sais seulement ce qui serait désirable. Autrement dit, je ne me flatte pas d'avoir résolu le problème, je prétends seulement l'avoir posé, et voici exactement dans quels termes.
En tout cas, il faut renoncer à roptimlsme monétaire.
25. Il faut absolument renoncer à l'optimisme qui a régné jusqu'ici et qui règne encore dans les sphères officielles de l'économie politique. Cela est dur; car rien n'était plus commode et plus agréable qu'un tel point de vue auquel toute la science pure consistait à célébrer les harmonies providentielles de la richesse sociale, et toute la science appliquée se réduisait, en conséquence, à cette formule : Ne rieu faire! Malheureusement cette conception reçoit tous les jours, sous nos yeux, de la réalité, de trop accablants démentis. Sans doute, le système des phénomènes économiques tend de lui-même à l'équilibre sous le régime do la
libre concurrence, comme le système des phénomènes astronomiques sous Tinfluence de l'attraction universelle ; mais , au lieu que les corps célestes gravitent régulièrement et paisiblement le long de leurs trajectoires , les services et les produits subissent des changements de prix brusques et violents dont il faudrait connaître bien plus à fond que nous ne les connaissons les causes et les conséquences afin de les prévoir et peut-être de les prévenir. Laissons de côté les troubles de la production pour nous en tenir à ceux de la circulation. Jamais les monométallistes ne consentent à le» avouer, — « Rien, disent-ils, ne fait prévoir la diminution de la quantité de l'or. Et si cette quantité venait, contre toute attente, à diminuer, le développement de& compensations suppléerait, et au delà, à l'absence de la monnaie métallique, etc. etc. ». Les bimétallistes ont certainement étudié la question de la monnaie plus sérieusement ; ils font intervenir l'Etat pour fixer un rapport de la valeur de Por monnaie à la valeur de l'argent monnaie. Ils sont des hétérodoxes , mais combien encore imprégnés d'optimisme ! On a entendu M. Cernuschi : — u La production de l'or est très irrégulière, très irrégulière celle de l'argent, tandis que la production additionnée des deux métaux évalués à la proportion légale est très suffisamment régulière ». Voilà qui tient lieu d'une analyse scientifique des effets des variations dans la quantité de la monnaie sur les prix ; voilà la base fragile de tout le système. Hélas, non! La production de l'or est très irrégulière, très irrégulière celle de l'argent, et très irrégulière aussi.
SI0118 rayons constaté , la production additionnée des deux métaux évalués à la proportion de 15 1/2. Puis sur cette économie politique pure si succincte, toujours la même économie politique appliquée simple et facile. — « La monnaie, dit M. Cernuschi, doit être automatique ». Voilà la règle posée. £h bien, non! La monnaie doit être d'une valeur réelle égale à sa valeur nominale ; elle doit être, en outre, d'une valeur aussi régulièrement variable que possible. C'est là ce qu'elle doit être. Et si, pour la rendre telle, il est besoin que l'Etat intervienne un peu plus que vous ne l'avez déjà fait intervenir, la monnaie ne doit pas être et ne sera pas automatique.
Et il faut agir sar la nature des choses dans l'ordre social comme dans Tordre industriel.
26. Nous sommes , en présence des variations dans la quantité des métaux précieux qui alimentent la circulation monétaire , comme les habitants d'une vallée en présence des variations dans la quantité de l'eau du fleuve qui les arrose. Nos Bernardin de Saint-Pierre s'extasient sur la beauté et la majesté de ce grand courant qui finit toujours, tôt ou tard, par rentrer dans son lit quand il en est sorti par hasard. Us nous adjurent de ne pas toucher à l'œuvre de la nature, de ne pas substituer (c'est une de leurs phrases favorites) les conceptions de notre faible cerveau aux plans admirables de la Providence. Mais si , négligeant cette rhétorique, nous procédons à un examen attentif des faits, nous constatons les ravages exercés par le fleuve à
l'époque des crues, les inconvénients de la sécheresse absolue qui vient ensuite; et, très froidement, mai» très fermement, nous nous demandons si, au moyen d'un système de bassins et de réservoirs qui recevraient les eaux au moment de leur surabondance et les rendraient lorsqu'elles sont insuffisantes , nous ne pourrions transformer un torrent dévastateur en un canal d'irrigation et de fertilisation. On nous objecte que cette opération sera difficile et coûteuse, que, si nous ne sommes pas renseignés sur un grand nombre de phénomènes physiques et météorologiques, nous risquons de remplir nos réservoirs et de les vider mal à propos ; qu'il n'y a rien à faire que d'un commun accord avec les riverains qui sont en amont et ceux qui sont en aval. Soit ! Nous sommes toujours un peu plus avancés que ceux qui ferment les yeux pour ne rien voir. Impossible aujourd'hui, l'exécution des travaux peut devenir possible dans quelque temps d'ici. Mais est-elle bien réellement impossible V Que d'entreprises gigantesques et fécondes ont été accomplies, dans Tordre des sciences physiques et naturelles et de leurs applications au génie civil , qui seraient encore à commencer si, de ce côté, on eût toujours fait preuve d'autant d'ignorance et de timidité que nous en montrons dans l'ordre des sciences morales et politiques et de leurs applications au progrès social. Portons , une fois pour toutes , dans cet ordre de recherches et d'efforts la méthode qui consiste à faire d'abord avec soin la science pure et à aborder ensuite avec énergie la science appliquée. Peut-être, ayant un peu plus de
lumières, aurons-nous aussi un peu plus décourage. Et peut-être cesserons-nous de donner le triste spectacle de la plus complète impuissance à mener à bien les réformes économiques et sociales les plus urgentes et, en toute première ligne, la réforme de notre système de monnaie.