CHAPITRE XIII
Seconde observation, dans laquelle l’autopsie a démontré ce que la première observation laissait encore ignorer.
Plusieurs mois après le cas que je \iens de rapporter d’un empyème amené a une heureuse guérison , je trouvai sur le cadavre d’un soldat l’occasion d’éclaircir mes doutes et de parvenir à connaître la formation du pus. Parmi les malades chroniques et incurables qu’on transportait de temps a autre de l’hôpital militaire de Mantoue a celui de Milan, j’en reçus un qui avait eu une pneumonie très grave et était réduit au même état de maigreur que celui de l’empyème; il expira quelques heures après son arrivée. Explorant le thorax . sur le cadavre de la manière tantôt indiquée, c’est-
h-dire par la percussion , je crus reconnaître au côté gauche quelque fluctuation, quoique très obscure. Je permis qu’un élève s’exerçât à pratiquer l’opération de l’empyème. 11 en sortit aussitôt une certaine quantité de matière purulente fluide ; mais a chaque instant l’o-uverture était à demi bouchée par quelque chose de solide qui finit par empêcher entièrement la sortie du pus; et après avoir essayé, sans succès, de désobstruer le passage avec un stylet, nous enlevâmes le sternum pour examiner la cavité thorachique. Tout le côté gauche était inégalement recouvert par des flocons blanchâtres qui se fondaient entre les doigts par la plus légère pression; je ne doutai pas que ce ne fut de la matière purulente , seulement un peu plus concrète, et nous reviendrons sur cela tantôt. Dans quelques endroits cette matière avait a peu près un travers de doigt d’épaisseur et formait des masses irrégulières semblables a de petites stalactites. Après avoir attentivement examiné la surface interne du thorax , dans laquelle on voyait aussi de la matière purulente fluide , mais encore assez
épaisse , je la fis nettoyer très soigneusement avec
de l’eau. Alors nous pûmes voir la plèvre costale couverte de vaisseaux capillaires plus ou moins gros , parmi lesquels il y en avait de très minces à peine visibles a la loupe, tous gorgés de sang, et, comme d’ordinaire, arrangés sous forme de réseau ; en un mot , c’était un réseau capillaire inflammatoire des plus épais qu’on puisse rencontrer. Au milieu de tout cela on n’apercevait point de poumon , en sorte que les assistans étaient convaincus qu’il avait été décomposé et entièrement réduit a cette matière qui remplissait le thorax. Je proposai alors a mes élèves, parmi les doutes qui avaient surgi dans mon esprit en observant le cas précédent , ceux que je croyais avoir le plus de rapport avec celui que nous avions sous les yeux; mais de toutes les solutions qu’ils proposèrent,. il n’y en eut pas une qui fût satisfaisante. En attendant, j’examinai attentivement toute la cavité thorachique gauche, et je m’aperçus que la colonne vertébrale déviait un peu a gauche en décrivant une légère courbe qui , en haut et en bas , c’est-kdire a la partie supérieure et inférieure du thorax , allait peu a peu en diminuant. J’en conclus qu’il
ne pouvait y avoir la que le poumon en quelque sorte concentré et refoulé contre la colonne vertébrale par une forte compression. Je dis aussitôt a ceux qui discutaient de cesser toute discussion, attendu que j’allais leur montrer le poumon. En observant, en effet, plus attentivement encore cette grosseur de la colonne vertébrale , je m’aperçus qu’en la saisissant elle cédait aux doigts et était élastique; en l’examinant ensuite a la loupe, je vis une surface recouverte par un grand nombre de petits boulons pas plus gros que la tete d’une épingle; ils ressemblaient a des papilles. C’était
une pseudo -membrane , et je ne fus nullement étonné, au reste, d’y trouver une surface grumeleuse et comme remplie de papilles, car j’en avais déjà rencontré d’autres semblables auparavant, et j’en ai vu encore par la suite avec des papilles plus fortes. A l’aide du manche plat d’un bistouri , je cherchai tout doucement a la détacher du corps des vertèbres auxquelles elle adhérait, et j’y réussis sans difficulté ; dans quelques points elle se déchira un peu , cependant je pus l’enlever tout-a-fait de l’endroit oii elle était collée. C’est la précisément
qu’était le poumon, mais tellement rapetissé qu’il n’avait pas plus de six a sept travers de doigt de longueur et deux ou trois de largeur. Mais, quoique réduit a un aussi petit volume , il n’avait pas perdu un atome de substance, de sorte que la plèvre qui en recouvrait la surface était encore parfaitement intacte. La couleur du poumon, vu a une certaine distance, paraissait plus foncée que celle du foie ; de près on voyait la plèvre recouverte par un réseau capillaire très fin et très serré , auquel il fallait réellement attribuer la couleur rouge foncée de l’organe. La pseudo- membrane , que j’avais détachée et renversée , avait a peu près un tiers de ligne d’épaisseur, lisse en dedans et arborisée par ci par là en forme de ramifications capillaires ; on aurait pris toutes ces arborisations pour autant de vaisseaux capillaires gorgés de sang. Voulant vérifier s’il n’y avait pas plus d’altération en dedans du poumon que nous n’en avions trouvé en dehors, j’y fis introduire de l’air a l’aide d’un tube poussé dans la trachée. Plus- de la moitié de sa partie supérieure se dilata très aisément ; en le coupant ensuite, nous le trouvâmes gorgé de sang
noir, surtout inférieurement. Rien donc n’avait été détruit de l’organe pulmonaire , de sorte que l’on ne pouvait pas dire qu’il eut contribué pour quelque chose a former la matière fluide et la demifluide qui remplissaient la cavité thorachique gauche. Les vaisseaux sanguins , les bronches et le peu de tissu cellulaire qui les réunit, étaient dans toute leur intégrité. Il faut même croire , en voyant avec quelle facilité on a pu dilater le poumon par l’insufflation , qu’une bonne partie des bronches était parfaitement intacte dans son organisation. Quant a sa partie inférieure qui était certes la plus petite , il faut attribuer la résistance qu’elle a montrée a se dilater au grand engorgement sanguin et aux cellules pulmonaires qui, par cette résistance même , indiquaient un commencement d’hépatisation. Toute cette portion de l'organe était donc également solide et n’avait aucune lésion interne, ni aucune cavité , en un mot , aucune solution de continuité.
Ayant examiné aussi le thorax du côté droit , nous ne trouvâmes que la plèvre pulmonaire assez enflammée , quelques pseudo-membranes qui atta-