‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 22 sur 66 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Genèse de la matière purulente. Elle ne saurait être le produit d’une sécrétion. Deux élémens seuls du sang concourent à sa formation. Explication sur la différence de sa densité et de sa couleur. Fluide purulent observé pendant sa formation. Embryon , car on peut l’appeler ainsi, de la matière purulente hors du corps. Expériences que l’on pourrait tenter pour le convertir en matière purulente. Conditions qui peut-être en empêcheraient la réussite.

D’apres ce que nous avons déjà exposé, il résulte que la genèse de la matière purulente n’a pas lieu aux dépens des solides. Ceux-ci, en effet, ou restent intacts , ou lors même que par des effets secondaires de l’inflammation ils se gâtent et se divisent en petits fragmens qui se mêlent ainsi à la matière purulente, ces fragmens ne se convertissent pas pour cela en fluide purulent, et paraissent au mi-

lieu du pus comme de véritables corps étrangers. La matière purulente n’est pas non plus le produit d’une sécrétion, car toute sécrétion exige un organe approprié , et le pus au contraire peut se former partout. On ne peut pas penser d’ailleurs que l’inflammation puisse produire un organe qui par la suite sécréterait la matière purulente , car l’inflammation ne peut pas produire une seule fibre organisée. Tel est assurément le raisonnement qu’on doit se faire , à moins qu’on ne veuille admettre un mode de sécrétion tout différent de celui des organes sécréteurs connus, ce qui serait ajouter une nouvelle inconnue a un problème qu’on n’a pas pu résoudre jusqu’à présent. Mais nous reviendrons plus tard sur cela.

La genèse de la matière purulente ne peut donc être attribuée qu’aux trois élémens immédiats du sang , soit à tous les trois à la fois , soit à un ou deux seulement , de sorte que la quantité du pus doit correspondre à la quantité des élémens qui entrent dans sa composition. Mais des trois élémens du sang , pour ce qui est de là formation du fluide purulent, il faut absolument en exclure un,

car, pour peu qu’il y en eût, sa couleur rouge foncée trahirait promptement sa présence au milieu de la couleur claire , presque d’un blanc laiteux , propre a la matière purulente. Si parfois il s’y mêle un peu de cruor, il faut le considérer comme élément étranger qui , loin d’être partie nécessaire et intégrante du pus , n’a rien de commun avec les conditions de cette matière. Et en effet, ou le cruor est épars au milieu de la matière purulente , et alors précisément il la salit et la rend plus foncée, de sorte qu’elle n’a plus sa couleur laiteuse , ou il se borne a la marquer a sa surface par des taches , par des stries ou par de petits points rouges , et l’on voit alors toujours mieux que la partie rouge du sang, c’est-à-dire le cruor, est entièrement étrangère et inutile à la formation de la matière purulente. Je ferai observer à ce sujet que dans les crachats purulens produits par l’inflammation aigiie ou chronique du poumon , surtout lorsqu’ils sont globuleux et tenaces , on aperçoit des stries sanguinolentes formant une arborisation très marquée. Cette arborisation est parfois dessinée avec tant de vérité et tellement marquée* même pour des

yeux peu exercés , qu’on serait tenté de la considérer comme une ramification réelle de capillaires solides sanguins , dont quelques-uns assez gros, détachés du réseau capillaire ; mais une telle apparence n’est réellement due qu’à une extravasation de cruor des capillaires eux-mêmes, déposés sur la surface du crachat purulent qui était en contact avec ces capillaires. Quelques fois j’ai vu , au lieu d’une ramification , une ou plusieurs lignes rouges, pas trop minces, tantôt droites tantôt tortueuses, simulant assez bien un petit vaisseau sanguin. Et ici également les personnes peu expérimentées se trompent, si elles croient chose difficile que le sang fluide puisse représenter de petits vaisseaux solides assez bien conformés , quoique non rameux ; un examen attentif met le fait hors de doute. Nous dirons , en un mot , que sur la surface de la matière purulente l’extravasation opérée par les capillaires enflammés produit le phénomène que nous avons noté plus haut en parlant de la fibrine solide qui est restée en contact avec le réseau capillaire. Tout cela confirme ce que nous avons*avancé , c’est-à-dire que lors même

que le cruor s’extravase de quelque point du réseau capillaire où la suppuration se forme , il n’entre pour rien dans la formation du pus , et y reste , pour ainsi dire , comme partie hétérogène. Que si cependant on voulait supposer que le cruor concourt lui aussi a la formation du fluide purulent , sans toutefois donner indice de sa présence par sa couleur, croyant peut-être que l’inflammation pourrait le décomposer et le décolorer; dans ce cas , on ferait une supposition tout-a-fait chimérique. Nous savons , en effet, que le cruor conserve sa couleur long-temps et avec ténacité, même dans la putréfaction ; et il serait bien difficile d’indiquer dans le corps vivant un agent assez efficace ou une opération assez puissante pour transformer le cruor de manière a ce qu’on ne puisse plus reconnaître en lui sa principale qualité visible , la couleur rouge.

Il nous reste maintenant a voir de quelle manière les deux autres élémens , c’est-a-dire le- sérum et la Gbrine , parviennent a constituer le fluide purulent. Appliquons-nous aux faits les plus simples , et la Gliation des idées sera également claire et

simple. Nous considérerons le sérum dans son intégrité, tel qu’on le voit lorsqu’il s’est séparé du sang, et sans avoir égard aux élémens primitifs qui le composent. Le sérum donc est fluide et se montre tel en dedans et en dehors du corps , dans tous les temps , lorsqu’il est abandonné a lui-même . Il faut ajouter encore que le sérum est la source principale de la fluidité de toute la masse du sang , tandis que la fibrine , par le seul refroidissement , tend a se séparer du sérum et à se consolider. Nous rappellerons aussi que, des trois élémens, le sérum et la fibrine sont précisément les seuls qui ont entre eux un peu d’affinité. Enfin le sérum ainsique la fibrine sont tous les deux plus propres que le cruor pur a s’extravaser séparément l’un de l’autre , et tous les deux sans le cruor , abandonnant les capillaires du réseau inflammatoire ; d’où provient, selon les cas, l’hydropisie ou l’hépatisation du poumon à la suite de l’inflammation de ce viscère , ainsi que nous l’avons démontré. J’ai dit tantôt cruor par , parce que dans l’hémoptysie , dans l’épistaxis et dans toutes les autres hémorrhagies , ce n’est pas du cruor seul et pur qui s’ex-

travase , mais toute la masse du sang avec ces trois

élémens , comme nous l’indique sa fluidité ; le

cruor par lui-même n’étant point fluide. Une fois admis comme préliminaires tous ces faits incontestables , nous sommes sur la voie qui nous mène a découvrir la formation de la matière purulente.

A mesure que ces deux fluides , sérum et fibrine , suintent par les pores des parois des capillaires, ils se trouvent en même temps , en dehors du torrent circulatoire dans un état de repos , condition très favorable pour faciliter l’exercice de cette affinité réciproque, quelle qu’elle soit, dont ils sont doués. La chaleur ensuite, qui dans la partie enflammée est toujours plus élevée que dans l’état normal , contribuant elle aussi au même effet , il on résulte que les deux fluides s’amalgament en une seule substance, où le sérum perd un peu de sa fluidité , et la fibrine de sa tendance a se consolider. Il en est de même pour la couleur ; elle tient à la fois et de la couleur de la fibrine presque blanche , et de celle du sérum qui est verdâtre. La fibrine pure , en effet , est plus blanche que le fluide purulent , qui prend une teinte légèrement verdâtre lorsque

le sérum participe de la couleur verte , et paraît au contraire jaunâtre lorsque le sérum est un peu jaune.

La genèse de la matière purulente étant telle que nous venons de le dire , il est aisé de comprendre comment il se fait que parfois elle a une certaine densité au point de paraître sous forme de grumeaux , tandis que d’autres fois, et c’est ce qui arrive plus souvent , elle est réellement fluide , quoique toujours dense. Dans le premier cas c’est la fibrine qui abonde, et dans le second le sérum. On comprend également pourquoi a lajsurface des plaies, qui est le lieu oîi le réseau inflammatoire engendre le plus de matière purulente , si l’on découvre cette surface peu de temps après le pansement , on trouve au lieu d’une matière purulente toute formée et d’une densité ordinaire , on trouve, dis-je, un fluide subtil diaphane, qui est presque du sérum pur ; et en effet , le sérum , par cela seul qu’il est plus fluide que la fibrine et même plus copieux , s’extravase le premier et en plus grande quantité que la fibrine; si, au. contraire , on ne découvre la plaie que quelques heures après le

pansement , la fibrine ayant pu s’extravaser en quantité suffisante, et une chaleur prolongée ayant facilité l’amalgame des deux élémens, on trouve la matière purulente avec sa couleur, sa densité et son opacité ordinaires.

En examinant attentivement les cas d’inflammation intense des méninges, c’est-à-dire lorsque le réseau inflammatoire présente beaucoup de turgescence dans les capillaires et même dans les vais-

seaux qui par leur grosseur ne peuvent plus être appelés capillaires et vont presque s’aboucher aux sinus, j’ai pu saisir le travail naturel dans l’acte même de la formation du pus. On voyait très distinctement le fluide purulent étendu tout au long de ces vaisseaux , principalement a leurs parties latérales et un peu aussi supérieurement , ce qui prouve que les élémens s’étaient amalgamés immédiatement après avoir été épanchés; et cette matière était en bien plus grande quantité autour des vaisseaux d’un plus gros calibre, sans qu’il y eût aucune altération ou ulcération dans les méninges : tout se bornait donc à la présence de ce fluide purulent, dont il était facile de voir la source. J’ai éga-

Tomc II.

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lement observé dans ces cas, ainsi que je l’ai noté ailleurs, que lorsque la fibrine seule était extravasée et consolidée sur toute ou sur une partie seulement de la surface de la dure-mère, en détachant adroitement cette fibrine , j’y trouvais fort souvent l’empreinte arborisée opérée par le cruor extravasé des capillaires sous-jacens , ou seulement quelques taches et des points irréguliers , lorsque l’arbre n’était pas bien dessiné. Ceci prouve que , de même que le cruor ne fait point partie de la matière purulente^ il ne se réunit pas non plus a la fibrine lorsqu’elle s’extravase seule et se consolide sans mélange de sérum.

J’ai déjà dit ailleurs (*) que dans le sang extrait dans des maladies inflammatoires très intenses, j’ai vu quelquefois la séparation se faire en deux élémens : le cruor presque noir, et le sérum uni a la fibrine, formant ensemble une espèce de gélatine très molle. Cet amalgame imparfait doit être considéré comme un embryon de la matière purulente a laquelle il ne manquait que d’être élaborée

(<) Lir. i, chap, Vffi.

par le calorique ; élaboration qui ne saurait avoir lieu lorsque ce sérum gélatineux est hors du corp3 et abandonné a lui-même. Le sang, immédiatement après être sorti de laVeine , se trouvait dans une condition apparente de fluide uniforme; et la séparation , qui s’était opérée en deux seuls élémens , dépendait du cruor qui s’était précipité et des deux autres élémens imparfaitement unis par la légère affinité qui existe entre eux; aucune portion de fib/ine ne s’était d’ailleurs consolidée. Si l’on eût soumis pour quelque temps cette masse de liquide a un degré convenable de chaleur , elle se serait peut-être élaborée et aurait pris de plus en plu» les caractères de la matière purulente. Je dis ‘ peut-être , par cela même qu’il y manquerait toujours une condition importante , celle que le suintement des deux élémens s’opère très lente* ment par les pores des capillaires; condition qui i ajoutée a celle de l’application continuelle du calorique, doit faciliter leur union plus intime. Je n’ai pu observer qu’un petit nombre de fois cette séparation insolite, et les circonstances ne m’ont pas permis de tenter cette expérience. Cependant elle

mérite qu’on s’en occupe, quoique dans le cas où Ton ne réussirait pas faute de la condition sus-indiquée, cela n’infirmerait aucunement notre théorie sur la genèse de la matière purulente. Il est utile, je crois , de rappeler ici , pour encourager ceux qui voudraient tenter cette expérience, deux fonctions très importantes de la physique animale réalisées par Spallanzani hors du lieu où la nature les produit, et en mettant seulement en œuvre les agens dont la nature se sert : ce sont la digestion moyçnnantles sucs gastriques extraits de l’estomac , et la fécondation des œufs de grenouille par le simple contact de la liqueur séminale, même après l’avoir délayée dans beaucoup d’eau , sans la présence du mâle. Ces faits qui, par la raison qu’ils semblèrent extraordinaires du vivant même du grand naturaliste, furent souvent tournés en dérision par l’envie et par l’ignorance , et n’en restent pas moins maintenant inébranlables dans l’histoire de la science, à la gloire de celui qui les a découverts.

Au point où nous en sommes déjà sur cette question , on aurait tort de s’attendre a ce que nous terminions par une analyse chimique la dé-

monstration de la genèse de la matière purulente. La méthode avec laquelle nous avons examiné les faits et tiré les inductions, a été si rigoureuse qu’elle ne peut avoir donné lieu , ce me semble, a exiger que le résultat obtenu soit encore confirmé. D’ailleurs , la seule analyse chimique applicable dans ce cas serait celle qui parviendrait a séparer le fluide purulent en ses élémens immédiats , tels qu’ils étaient avant de s’unir pour former une troisième substance , c’est-à-dire à le séparer en sérum et fibrine dans leur proportion respective. La chimie , à la vérité , pourra décomposer la matière purulente et la réduire aux quatre derniers élémens des autres substances animales , c’est-à-dire en carbone , oxigène , hydrogène et azote ; derniers élémens qui, sauf la différence ùe proportion , sont les mêmes que ceux de la fibrine , de l’albumine , de la gélatine et de la matière caséeuse. Mais il ne nous serait pas d’une. très grcneL utilité de connaître ces derniers résultats de \inalyse chimique. Il nous suffirait, à nous, de pouvoir démontrer par cette analyse que deux des élémens du sang, le sérum et la fibrine, se réunissent inti-

mément et , selon les divers cas , dans des proportions différentes , pour former la matière purulente avec toutes ses variétés; mais, quelque modeste que soit cette prétention , nous ne pensons pas qu’elle puisse jamais se réaliser.

Puisqu’il n’est pas bien utile a notre but de connaître les derniers élémens de la matière purulente, on se demandera peut-être maintenant si une analyse chimique , limitée aux élémens les plus immédiats , ne serait pas plus avantageuse. Parmi les essais déjà tentés et qui sont h ma connaissance, le plus estimable de tous est, k mon avis , celui du docteur Pearson , inséré dans les Transactions philosophiques et publié par nous dans les Annali cli Scienze e Lettere de l’année 1813. Cependant les lecteurs qui voudront le consulter pourront se convaincre qu’il ne conclut pas grand’ chose relativement au sujet qui nous occupe ici. Il en a retiré trois substances distinctes : un oxide animal blanc , opaque , mou au toucher ; un fluide limpide semblable au sérum ; une très grande quantité de petites molécules sphériques, visibles seulement au microscope , contenues dans l’oxide opaque

et dans la liqueur limpide. Le même auteur avoue ensuite avec franchise qu’il n’a jamais pu réussir, par quelque moyen que ce fût , a distinguer la matière purulente du mucus par des indices certains ; circonstance qui suffit a elle seule pour démontrer toute l’impossibilité qu’il y a de parvenir à un résultat utile a l’aide d’une pareille analyse.

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