OBSERVATION PREMIERE
Une dame, grande et bien faite, d’un bon tempérament et d’un âge moyen , souffrait de douleurs rhumatismales vagues et sans fièvre. On lui con-
scilla quelques purgatifs ordinaires, de ceux que Ton nomme rafraîchissans , et autres remèdes analogues , et elle suivit ces conseils. Peu de temps après, les douleurs augmentèrent; il survint une forte fièvre , et la malade fut obligée de garder le lit. La maladie fut déclarée un rhumatisme inflammatoire ,- et l’on employa plus copieusement encore Les purgatifs et les saignées ; cellesci , au nombre de dix -huit, sans compter les sangsues appliquées aussi en grande quantité , furent si copieuses , que la pauvre malade , ayant perdu presque tout son sang, touchait à sa fin et voyait déjà autour d’elle l’appareil religieux , précurseur d’une mort prochaine. Le médecin qui la traitait, persuadé d’avoir fait tout ce qu’il fallait, jugeant d’ailleurs inutile tout autre secours de l’art, dit ouvertement aux parens de la malade et a moimême , appelé a donner mon avis dans un moment aussi critique , qu’il regardait le cas comme désespéré, puisque , malgré toute l 'intelligence qu’il avait mise en œuvre ( et a la vérité il n’en avait pas
beaucoup ) pour maîtriser une affection inflammatoire aussi grave , il n’avait pu y réussir. A cette
époque il pensait que la maladie était compliquée par une altération profonde dans la cavité du crâne et au cœur , et ici, d’après lui, l’origine du mal devait dater de loin. Quoi qu’il en soit, les symptômes plus graves actuels étaient : des douleurs très aiguës à la tête et des palpitations extrêmement fortes au cœur, avec beaucoup de gêne dans la respiration; ces symptômes cessaient alternativement, mais ils revenaient promptement et tour a tour. Ajoutez a cela un pouls très faible et fréquent *au point de donner plus de cent trente pulsations par minute , et une si grande faiblesse musculaire qu’a la moindre agitation des membres la malade tombait en défaillance. Je soupçonnai un épanchement dans la poitrine. J’examinai par conséquent les jambes et je les trouvai visiblement enflées , surtout du côté gauche ; on me dit ensuite que dans les jours précédens il y avait eu aussi un peu de gonflement aux mains. L’anasarque était donc évidente pour quiconque y voyait clair , et l’hydrothorâx pour le moins probable. Sur ces entrefaites, le médecin ordinaire abandonna la malade après l’avoir réduite à toute extrémité, et
m’en laissa tout le fardeau. Laissant maintenant de coté toutes les considérations qui devaient m’amener a employer un traitement tout-à-fait opposé 'a celui qu’on avait suivi jusqu’alors, considérations qui viendront plus a propos ailleurs , je dirai ce que j’ai fait et les résultats obtenus , ce qui tend ici plus directement à notre but. Je prescrivis une mixture de quelques onces contenant a peu près trois grains d’opium, un peu d’éther sulfurique et de l’eau de cannelle; je permis en outre a lamalade de prendre de temps en temps une gorgée de vin pur généreux qu’elle désirait ardemment. Au bout de douze heures elle avait déjà achevé la potion et pris encore du vin , et leur action stimulante n’avait provoqué aucun indice fâcheux, ni a la tête, ni à l’estomac. On ne pouvait pas dire non plus que ces remèdes eussent produit un bon effet ; tout au plus on aurait pu les croire inutiles, si la malade toutefois, malgré la peur qu’elle avait de l’opium , ne s’était louée de son effet , attendu qu’il lui semblait avoir éprouvé un peu de soulagement dans les plus forts symptômes qu’elle ressentait. On augmenta peu à peu la dose des stimulans, et l’utilité de leur action ainsi
que la diminution des symptômes morbides devinrent de plus en plus évidentes. Les urines aussi, d’abord très rares , commencèrent a couler plus copieusement, et les enflures se dissipaient. Encouragé alors par ce résultat, j’augmentai rapidement la dose des remèdes, et je parvins promptement a administrer jusqu’à seize grains, et plus encore, d’opium, quelques gros d’étber sulfurique et quelques onces d’eau de cannelle dans les vingt-quatre heures ; on n’abandonna pas non plus l’usage du vin généreux, et l’on s’en remit même a la volonté de la malade. Aux remèdes on joignit promptement l’alimentation , d’abord avec des bouillons et des soupes, et ensuite avec de bonnes viandes. Les choses marchèrent toujours de mieux en mieux ; tous les symptômes sus-indiqués se dissipèrent peu à peu, les forces musculaires revinrent, et vingt jours après un pareil traitement , la malade put se lever. Pendant la convalescence aussi , il fallut qu’elle continuât l’usage des stimulans; la dose d’opium , a la vérité , fut diminuée , mais la malade ne pouvait se dispenser, quoique la convalescence fut avancée , d’en prendre six a huit grains par jour.
En moins de deux mois elle put se rendre à la campagne pour y compléter sa guérison; toutefois elle dut continuer pendant long-temps encore l’usage des stimulans , et en quantité de beaucoup supérieure 'a celle à laquelle elle était habituée avant d’être atteinte par les douleurs rhumatismales. Il vint bientôt l’époque où l’action de l’opium devint trop forte par cela même que la capacité morbide étant détruite , ce médicament produisit les mauvais effets que la malade n’avait pas ressentis jusqu’alors. Elle était encore à la campagne, et se rappelant ce que je lui avais conseillé., elle suspendit entièrement l’usage de l’opium et s’en trouva fort bien. Peu de jours après , s’étant hasardée d’en prendre un seul grain , à son grand étonnement elle en éprouva de suite des vertiges et un malaise général.
Si maintenant on réfléchit à l’effet salutaire produit par les stimulans employés a haute dose et pendant long-temps ; si l’on pense que par ces remèdes la malade a été arrachée à une mort certaine , peut-on douter que si l’on n’eût pas changé complètement de méthode curative , la maladie
aurait marché indubitablement vers une terminaison funeste? Les deux méthodes opposées ont été , chacune dans son sens, très énergiques ; chacune doit donc avoir obtenu des effets respectifs proportionnés : une nuisible, et l’autre salutaire. Je me suis toujours rappelé a ce sujet un propos très expressif tenu par un ecclésiastique, homme doué d’un jugement droit et bon observateur, qui assista la malade depuis le moment où la maladie prit un caractère grave jusqu’à la fin : « J’ai vu, disait-il, » que le premier médecin faisait descendre chaque » jour à la pauvre dame un degré de plus vers la » tombe, et le second la ramenait chaque jour à la » santé. » Et que l’on ne se figure pas que l’augmentation progressive du mal, dans le premier cas, et l’amélioration successive dans le second , soient dues à la marche même de la maladie; car les deux traitemens opposés ont été employés avec tant d’énergie, qu’il devait en résulter nécessairement deux effets opposés.
On pourrait tirer de cette observation un grand nombre d’inductions claires et importantes , relative à la grande loi de la capacité morbide ; mais