OBSERVATION II
Une jeune demoiselle, d’une famille noble, d’un tempérament délicat, mais cependant avec assez d’embonpoint et ayant de belles couleurs , fut prise par un mal de gorge avec fièvre, dans un couvent où elle faisait son éducation. Le médecin , ayant déclaré la maladie inflammatoire , la traita immédiatement par cinq saignées , quelques purgatifs et une diète rigoureuse. Par la suite, soit qu’il revînt de son premier jugement, soit qu’il crût avoir affaibli la malade plus que de besoin, et qu’il voulût la soumettre a un traitement, selon lui, for-
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ti fiant, soit enfin qu’il pensât que la maladie participait de la nature des fièvres périodiques ; quel que fût son motif, en un mot, qu’il est fort inutile de deviner, il prescrivit à la malade un peu de quinquina pendant quelques jours, et cessa enfin de la visiter, la disant guérie. Il s’en fallait cependant, et ceux qui en avaient soin le voyaient bien; elle maigrissait en effet et perdait chaque jour de ses forces et de sa fraîcheur; elle devenait de plus en plus mélancolique, et son intelligence ainsi que sa mémoire s’étaient tellement affaiblies qu’on ne pouvait plus reconnaître dans cette jeune personne ni l’esprit , ni la gentillesse qui la distinguaient auparavant. Ce changement lui était, au reste, très sensible à elle-même, qui, malheureusement, s’en apercevait avec regret , surtout dans l’étude de la
musique qu’elle cultivait avec prédilection. Enfin
a cette décadence toujours croissante de sa santé se joignit le mal de gorge ordinaire, qui la força de nouveau a garder le lit. Son père, mécontent du premier médecin , confia la jeune malade aux soins Je deux autres, dont l’un était le plus ancien et le plus estimé de notre temps. Eux aussi déclarèrent
qu’il s’agissait d’une inflammation grave , et non seulement au gosier, mais , qui plus est, aucerveau. lin certain mucus blanchâtre qui recouvrait l’arrière-bouche fut regardé comme une transsudation de lymphe coagulable , et , conséquemment , on n’hésita point a suivre les traces du premier médecin, ayant encore recours a la lancette et a tout ce qui constitue un traitement anti-phlogistique. Les saignées surtout furent employées abondamment, au point qu’en peu de jours on réduisit la malade à toute extrémité ; et les amis de la famille tachaient déjà de disposer le père a se résigner a la volonté du ciel , puisqu’il n’y avait désormais plus rien a attendre des secours de l’art. Sur ces entrefaites, le plus ancien des deux médecins se dit indisposé et se retira , et le père , qui aimait tendrement son enfant et ne pouvait renoncer a tout espoir, m’envoya chercher. L’autre médecin me rendit compte le mieux qu’il put de la maladie; il concluait qu’il s’agissait toujours d’une inflammation qui avait successivementpassé du gosier au ventre, du ventre a la poitrine et de la poitrine était montée au cerveau où elle avait, pour ainsi dire, pris domicile.
et que s’il restait encore quelque chose a faire, c’était une autre saignée , et continuer de même tant qu’il y aurait vie. Le même avis fut émis le jour suivant, a mon insu cependant, par le premier médecin qui avait soigné la malade , et qui ne savait pas que j’eusse été consulté. Les principaux symptômes étaient des convulsions musculaires, des défaillances et de fréquentes plaintes pour un violent mal de tête qu’elle ^ressentait , lorsqu’il n’y avait ni assoupissement, ni délire; le délire se résolvait par fois par des chants, et le plus souvent par des pleurs et par des images effrayantes. Le pouls donnait plus de cent vingt pulsations par minute, très faibles et très irrégulières ; la faiblesse musculaire était extrême. Les choses en étaient a un tel point que, m’appuyant, d’ailleurs, sur tout ce qui avait été fait, je n’hésitai pas a convenir eii moi-rilême qu’il s’agissait ici d’une affection asthérïique. Mais si jte n’eus pas grand’peine a résoudre le problème sur la nature de la maladie , en revanche les circonstances me chagrinaient infiniment : la maladie, en effet, présentait un danger imminent et peut-être irréparable , et d’un autre côté il ÿ avait l’opinion
unanime des trois médecins, entièrement opposée h la mienne , et qui étaient cependant en grande vénération , deux d’entre eux surtout , dans le couvent. Cependant , comme je m’aperçus que l’institutrice h laquelle était particulièrement confiée l’éducation de la jeune fille , faisait grand cas d’une certaine marche périodique de la maladie, et croyait que le quinquina administré par le premier médecin avait soulagé la malade, je consentis a prescrire six grains de sulfate de quinine a prendre pendant la nuit, et un grain chaque fois. Mon hut était aussi de m’assurer toujours davantage de la diathèse de la maladie et prendre ensuite un parti prompt en administrant l’opium , comme la seule ancre de salut a laquelle on pût se fier en ce cas. Mais dans les premières heures de la nuit, dès que cette petite dose de sulfate de quinine fut achevée, la pauvre malade empira tellement qu’on dut lui administrer l’extrême-onction. Le lendemain de hon matin , je prescrivis une mixture alcoolique avec quatre grains d’opium, et j’ordonnai qu’on lui donnât encore de temps en temps du Pajarelej vin qu’elle aimait beaucoup lorsqu’elle était en
bonne santé , et qui lui avait été ènvoyé par son père. La capacité morbide pour les stimulans put se déduire d’abord de ce qu’ils ne produisirent aucun mauvais efTet. Bientôt meme de bons effets se manifestèrent, puisque les symptômes encéphaliques, le délire et l’assoupissement, commencèrent a s’apaiser, tandis qu’au contraire on les aurait vu bientôt augmenter et meme la mort s’en serait promptement suivie , si l’opium et les autres stimulans avaient été contre-indiqués par la nature du mal. L’opium, administré en teinture alcoolique, fut porté a la dose de douze grains dans les vingt-quatre heures. La guérison fut plus pénible qu’on ne devait s’y attendre, grâce aux faux bruits qu’on faisait courir sur le traitement qu’on qualifiait d 'incendiaire , et sur l’opium spécialement, dans une communauté de femmes qui est, de sa nature, un vaste foyer de préjugés et de bavardage. Dès qu’on le put, mais pas avant un mois, on fit sortir cette jeune personne de sa triste prison et on l’amena dans la maison paternelle , où s’acheva le traitement, moyennant toujours l’usage continuel des stimulans. Jamais guérison parfaite n’a été
obtenue plus en dépit des médecine qui opinaient tout le contraire, et malgré toute une comtnunauté qui faisait de son mieux pour seconder l’opinion de ces memes médecins. On continua encore à bavarder contre les efïets de l’opium lorsque la guérison fut assez avancée , et après que ces fâcheux symptômes qui se présentèrent a la tête furent dissipés. L’absurdité alla au point d’affirmer que je guérissais le corps aux dépens de l’intégrité des fonctions intellectuelles, qui , disait-on , resteraient lésées et dérangées. Cependant la malade recouvra toutes ses facultés dans toute leur intrégrité , et, au moment où j’écris , il y a déjà douze ans qu’elle est mère de famille et qu’elle donne continuellement des preuves de son bon jugement dans l’admiiiistration de ses affaires domestiques. Je me suis un
peu arrêté a cette circonstance parce que j’ai plu-
sieurs fois entendu attribuer à l’opium un pàreil effet, sans distinguer les cas ou , pour mieux dire, sans connaître la grande loi de la capacité morbide.