‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 30 sur 66 · OBSERVATION III · texte numérisé non relu

OBSERVATION III

Une jeune fille, grande, bien faite et robuste, mais un peu pâle, ayant toujours joui parle passé d’une bonne santé, commença à souffrir d'un violent mal de tête dont elle ne fit d’abord aucun cas. Cependant le mal persistant et augmentant même, on appela un médecin qui , après avoir inutilement essayé plusieurs remèdes, s’en tint aux saignées, à la suite desquelles l’affection ayant encore empiré, il déclara qu’il s’agissait d’un rhumatisme inflammatoire opiniâtre qui avait envahi la tète et même le cerveau. D’après lui , en effet , les symptômes de la céphalite se montraient déjà , et le mal de tête surtout avait tellement augmenté que la malheureuse souffrait horriblement et alternait, pour ainsi dire, entre les convulsions et une profonde léthargie. Le médecin , toutefois, assurait à la famille qu’il y avait beaucoup de fièvre et que le

pouls était toujours dur et vibrant ; conséquemment il ne cessait pas de saigner la malade. D’après ce que j’appris ensuite, on lui avait fait au moins dix-huit saignées, sans compter les sangsues qu’on appliqua plusieurs fois , ainsi que des vésicatoires; on employa, en un mot, le traitement anli-phlogistique le plus énergique. Par cette méthode , que l’on ne discontinua pas , la malheureuse enfant touchait a sa fin. La léthargie constituait en ce moment le symptôme le plus saillant, de sorte que pendant les trois quarts de la journée la malade restait dans un assoupissement profond , et le reste du temps elle était en proie aux convulsions, aux défaillances et a des douleurs atroces, surtout au sommet de la tête. Cette léthargie se prolongea tellement une fois et fut si profonde, qu’on crut la malade trépassée, le pouls ne transmettant plu? d’ailleurs aucun mouvement perceptible; le son lugubre de la cloche paroissiale l’annonçait déjà, comme cela est d’usage, lorsqu’elle se réveilla , l’entendit et comprit parfaitement a qui cela était destiné. Un ecclésiastique, homme de mérite et ami de la famille, ayant pris quelques informations sur

le cas précédent (obs. ii), les rapporta au médecin et lui conseilla d’avoir recours à l’opium; ce dernier y consentit, comme nous le verrons plus loin , plutôt par force peut-être que par persuasion. Je fus, peu après, appelé en consultation. En cherchant, autant qu’il était en moi, les causes primitives de la maladie , je trouvais les suivantes : la malade avait éprouvé beaucoup de chagrins , et ayant par suite perdu l’appétit, elle s’était très peu nourrie et avait bu de l’eau en grande quantité ; elle s’était beaucoup exposée aux courans d’air froid, et avait souvent fait usage de purgatifs. Du diagnostic du médecin et de ce qu’il avait fait jusqu’alors, je pus déduire ce que j’ai brièvement rapporté plus haut. Quant h l’opium en particulier, remède auquel ce médecin n’avait eu recours qu’a contre-cœur, il me dit en avoir administré huit grains, et cela était vrai , dans le court espace de deux heures; mais que, n’ayant pas aperçu que cette dose eût produit aucun effet, il en concluait que l’opium ne pouvait être d’aucune utilité, de même que les autres anti-spasmodiques employés d’abord et toujours inutilement. La vérité est qu’il

regardait déjà la malade comme entièrement perdue, et cela étant, il pensait que les remèdes ne pouvaient plus produire aucun effet. Cependant il convenait, ainsi que les parens, que si les huit grains d’opium n’avaient produit aucun bon résultat, ils n’avaient pas non plus été nuisibles. Lors même, au reste , que le corps eût perdu toute son aptitude a sentir l’action des remèdes, selon l’avis du médecin ordinaire, celui -ci rie pouvait avoir aucune difficulté à continuer cet essai , puisque du moins il n’avait a craindre aucun mal , tandis que moi , au contraire, j’en espérais beaucoup de bien. Que si, en effet, une petite quantité d’eau ne suffit pas pour éteindre un incendie , on y parviendra sans doute en employant une quantité d’eau suffisante. Tels furent a peu près les raisonnemeris grossiers que je tins a ce médecin, et il eût réellement été inutile de lui dire qu’il fallait baser le traitement s ur la capacité morbide, car il en savait srir ce point autant qu’aurait pu en savoir un médecin de la Chine ; cependant nous étions tous les deux Di que che un muro ed una fossa serrai1).

(1) De ceux qu'entourent un même mur et un même fossé.

Quoi qu’il en soit, j’obtins qu’on expérimentât encore l’opium, commençant par huit grains en deux heures, comme le médecin ordinaire avait fait d’abord, et huit autres encore dans les deux heures suivantes. De cette manière la malade devait prendre seize grains d’opium dans l’espace de six heures , qui étaient les seules pendant lesquelles il n’y avait point de léthargie ; et il convient de faire observer que pendant la léthargie il était impossible de lui faire avaler quoi que ce fut. On commença donc par administrer huit grains d’opium dès que la malade sortit de son assoupisseme^ et deux heures après on lu; en donna huit autres, L expérience nous prouva aussitôt que nous étions dans la bonne voie , car la léthargie revint plus tard que d ordinaire , elle fut moins profonde et se termina plus tôt. La malade même fit comprendre qu elle apercevait quelques objets environnans, et put répondre par quelques monosyllabes aux soins empressés de sa mère. En augmentant de jour en jour la dose d’opium, on parvint a lui en donner trente grains dans les vingt-quatre heures; laléthar-

gie diminua de plus en plus, et le délire ainsi que les

convulsions se dissipèrent. Dès le commencement on joignit le vin généreux 'a l’opium , et , dès qu’on le put, on permit un peu plus d’alimens. Il serait difficile de donner une idée de l’étonnement des

parens et des amis de la malade en voyant que l’opium , qu’on regarde comme le premier des narcotiques , administré a une aussi forte dose qu’elle aurait Suffi pour endormir du sommeil éternel l’homme le plus sain , avait produit ici précisément tout le contraire et éloigné de la malade ce profond assoupissement dans lequel elle était plongée. Depuis l’usage, en effet, de ce médicament, elle fut toujours bien éveillée, et il ne lui resta plus que ce repos nocturne qu’on nomme sommeil réparateur chez les personnes saines. La malade guérit donc complètement , pour ce qui est des symptômes observables de la maladie; mais la capacité morbide n’était pas encore entièrement détruite , car douze grains d’opium étaient toujours tolérés sans occasionner le moindre malaise. La malade buvait, en

outre, assez de vin pour fournir a lui seul plus

de force stimulante qu’elle ne pouvait certainement n en supporter auparavant lorsqu’elle était dans son

état normal. D’où je concluais qu’il y avait encore un reste d’afTection asthénique, quoique cela ne parût point au dehors. Par conséquent, je recommandai vivement aux parens, qui voulurent l’envoyer a la campagne, de lui faire continuer encore l’usage de l’opium , puisque cette substance ne lui était point nuisible , et j’indiquai a la malade a quels signes elle s’apercevrait qu’il fallait suspendre le remède. En effet, tant qu’elle n’abandonna point l’usage de l’opium et qu’elle suivit pour tout le reste aussi mes conseils , elle jouit d’une bonne santé , et ce fut pour tout l’été et l’automne suivant; mais, s’étant enfin ennuyée de prendre de l’opium, écoutant peut-être aussi un peu trop ceux qui ne manquent jamais d’effrayer, ne s’abstenant d’ailleurs ni de fruits, ni de boissons aqueuses , et négligeant aussi les règles que je lui avais prescrites, au lieu de se rétablir toujours davantage, elle finit par perdre de jour en jour tout ce qu’elle avait gagné. C’est ainsi qu’k l’entrée de l’hiver elle fut de nouveau assaillie par de violentes douleurs au sommet de la tête, parles convulsions, par les lipothymies et par ce terrible

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assoupissement, semblable à celui de la première atteinte , $’il n’était plus grave encore et presque mortel. On pppsa alors a m’envoyer chercher de nouveau , quoique l’on désespérât presque que jje pusse en venir à bpqt, attendu que la maladie semblait avoir redoublé d’intensité. Je me décidai prpmpte.ment et j’pus encpre recours a l’opium , dont la première dose fut de vingt grains, et je piofîtai pour 1 administrer de l’intervalle ordinaire qu il y avait en£ïe un assoupissement et l’autre. Le second jour je portai la dose a trente grains, mais ni celle-ci, ni la précédente ne produisirent aucun résultat, et la maladie suivait la même marche que la première fois , même avec plus de gravité. Cependant je voyais clairement que la capacité moi'bide avait augmenté , ce qui indiquait qu’on n’était pas encore parvenu , comme l’autre fois , a la plus forte dose de médicament que la malade pût supporter. Continuant a augmenter la dose d’opium , j’arrivai bientôt a en donner soixante grains , et alors seulement je commençai à apercevoir quelque diminution dans l’intensité et dans la durée de l’assoupissement; mais ce ne fut qu’après avoir porté la

dose à soixante-quinze grains que l’assoupissement cessa, et avec lui disparurent aussi tous les autres symptômes. Je continuai pendant quelques jours a administrer l’opium a une aussi haute dose , et ensuite je commençai a la diminuer peu a peu jusqu’à trente grains et puis a vingt, et la malade abandonna en moins d’un mois le lit , aussi bien portante qu’avant sa rechute. Toutefois elle ne put pas encore suspendre complètement l’usage de l’opium; elle dut continuer à en prendre douze grains par jour pendant quelques mois encore , après avoir échappé pour la seconde fois a un danger aussi imminent. Depuis lors , et il y a déjà une dizaine d’années , elle n’a plus eu aucune récidive et jouit d’une bonne santé.

Cette observation est féconde en belles induc-

tions , soit pour prouver la grande loi de la capacité morbide, soit pour démontrer d’une manière pratique comment il faut manier la force propre à la saturer , dans les cas où elle est très intense ; et ici il ne faut point épargner la dose pas plus que le temps. Mais ce n’est pas maintenant que nous devons nous occuper de ces inductions; il nous suffit

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