‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 31 sur 66 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

L’observation que je vais rapporter ici , et dont j’ai été le sujet, remonte a une époque bien antérieure aux trois observations tantôt citées. On verra par cela qu’avant même la fin du siècle dernier, j’avais déjà entre mes mains les faits fondamentaux qui servent de base a la science et de guide a la pratique de l’art, desquels je n’ai jamais dévié et ne dévierai jamais.

Au commencement de l’automne de 1 798, j’eus

un

petit rhume , et , nonobstant tout l’ennui que me causait la toux , je n’employai aucun remède un peu actif, et je me bornai a diminuer mes alimens qui , selon mon habitude , n’étaient pas déjà très copieux, et a boire beaucoup de boissons aqueuses agréables au goût. Au bout de quinze jours je n’avais éprouvé aucun soulagement et je me trouvais à peu près au meme point qu’auparavant, si ce n’est cependant qu’il m’était survenu un certain poids a la tête et comme des étourdissemens , de sorte que toute application a l’étude m’était impossible. 11 me parut que j’avais déjà trop persisté dans un traitement aussi peu actif, et voulant en finir plus vite , je me fis tirer seize onces de sang , sur lequel j’aperçus bien une mince couenne , mais , a dire vrai , beaucoup plus mince que je n’aurais cru. Dans la journée je prenais de temps à autre un peu de miel d eBormio , blanc et solide comme du beurre, très agréable au goût et auquel j’avais reconnu une certaine efficacité contre - stimulante , due spécialement a l’arôme des plantes; ce qui donne a ce miel beaucoup d’odeur. Il me relâcha beaucoup le ventre , et me

causa surtout un malaise continuel et de fréquentes douleurs dans les intestins. Cependant la toux augmentait au lieu de diminuer, et j’étais bien plus encore ennuyé de cet étourdissement qui me faisait soupçonner l’existence d’une maladie plus grave. Une fois l’étourdissement fut si fort que je faillis tomber; ce qui me laissa une très grande inquiétude dans l’esprit. De temps à autre aussi j’éprouvais h la nuque une sensation de serrement, et l’endroit où cette sensation avait été perçue me restait ensuite engourdi. Je craignis qu’une céphalite se déclarât, d’autant plus que je me rappelais avoir demeuré , avant la maladie , pendant quelque temps exposé au soleil dans un jardin. Je me fis donc pratiquer une seconde saignée ; mais le chirurgien ouvrit mal la veine , et c’est à peine s'il put en sortir quatre ou cinq onces de sang. Pour calmer un peu mon impatience et pour encourager aussi le chirurgien , qui paraissait fort contrarié de l’accident qui lui était arrivé , je le décidai a m’ouvrir immédiatement une autre veine, d’où il sortit encore seize onces de sang et plus peut-être ; de sorte qu’en ajoutant le tout ensem-

bk, j 'avais perdu , en trois jours , plus de quarante onces de $ang. Dès ce moment mon état empira de toutes les manières , surtout a la tète ; car à l’étourdissement ordinaire se joignit une sensation de serrement beaucoup plus douloureuse et plus étendue qu’auparavant, qui s’étendait de l’occiput au sommet de la tête , et même était devenue continuelle. La frayeur et l’inquiétude augmentaient en moi en même temps que ces symptômes ; chose tout-a-fait étrangère a mon caractère , car j’ai constamment su faire bonne contenance dans les circonstances malheureuses, et je ne me suis jamais laissé gagner par la peur dans les dangers. Récapitulant alors tous les sympômes de la maladie depuis son début , et l’effet des remèdes que j’avais pris, et ne pouvant pas trouver en moimême des causes assez puissantes pour produire une diathèse de stimulus capable non seulement de résister au traitement actif que j’avais employé , mais d’aller toujours en augmentant, je décidai de ne plus rien faire et de voir comment les choses iraient. Je commençai déjà a douter de m’être égaré et de m’éloigner du but au lieu de l’atteindre.

Jusqu’à ce moment, quoique mon état s’aggravât, je ne m’étais jamais trouvé assez faible pour ne pas me tenir, péniblement il est vrai, levé; mais dans la soirée, prêt à me coucher à l’heure ordinaire , toutes les forces me manquèrent comme si j’allais mourir. Cependant je ne perdis point les sens, le courage ne m’abandonna point, et le jugement non plus. Je me fis donner immédiatement, par ceux qui m’assistaient , la teinture opiacée et l’éther sulfurique dont j’étais toujours pourvu; j’avalai de suite, quoique assez difficilement, trente gouttes de cette teinture dans une cuillerée d’éther pur. La mixture me parut de feu dans la bouche , dans le pharynx et tout le long de l’œsophage ; mais je ne la sentis point dès qu’elle fut parvenue dans l’estomac. J’éprouvais une oppression excessive à la région cardiaque , et je ne pouvais mieux l’expliquer à ceux qui m’entouraient, qu’en leur disant qu’une main de fer semblait me saisir la poitrine. Je repris peu après la même mixture, et je me sentis un peu soulagé ; le pouls, autant que je pus en juger, était petit, très fréquent et irrégulier. Pendant que l’on me portait au lit , je m’aperçus que les muscles

du dos et ceux des extrémités inférieures commençaient a se roidir , et le tétanos paraissait imminent ; j’augmentai par conséquent la dose du remède , et j’en pris a des intervalles encore plus rapprochés, jusqu’il ce qu’enfin je me sentis la poitrine plus déga gée , ainsi que la tète , et se dissipèrent encore les signes précurseurs du tétanos. Je compris alors la nature de l’affection morbide il laquelle je m’étais réduit , et je vis que je ne pouvais compter, pour la guérison, que sur des remèdes stimulans. Dans l’espace de quatre heures j’avalai environ trois gros de teinture d’opium et six gros d’éther. Je goûtai quelques heures de repos si ce ne fut pas de sommeil , pendant lesquelles je ne pris point de remèdes; mais peu après, m’étant senti encore de l’oppression a la région cardiaque et toujours le même étourdissement, j’eus de nouveau recours ii la teinture opiacée et à l’éther, et j’en répétai la dose jusqu’à ce que le calme fût revenu. Je continuai ainsi pendant quatre jours , et le calme se soutenant de quatre a cinq heures par jour, je prenais 'a peu près une demi-once de teinture d’opium et plus du double , au moins ,

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d’éther dans les vingt -quatre heures. Etant un peu dégoûté de la saveur désagréable de la teinture d’opium , je la changeai en pilules d’opium pur, et je parvins a en prendre quarante grains par jour et quelquefois plus. Mon régime se composait spécialement de jaunes d’œuf, et il me fallait boire , en outre, des vins généreux. De jour en jour les paroxismes diminuaient et perdaient de leur force, et au bout de vingt jours ils me quittèrent complètement. Toutefois je dus continuer encore l’usage de l’opium, et j’en pris meme dix a douze grains par jour , et parfois plus , pendant plusieurs semaines. Il arriva un moment enfin où quelques grains pris dans la matinée me mirent dans une gaité extraordinaire ; d’où j’argumentai qu’il fallait en diminuer encore la dose , et ' c’est ce que je fis.

Non seulement pendant le traitement, comme je l’ai déjà dit , mais par la suite encore je fus obligé de suivre un régime animal très nourrissant et de boire abondamment des vins fins et généreux ; chose d’autant plus extraordinaire en moi que par goût et par habitude j’ai toujours préféré les végé-

taux aux viandes, et quant au vin, on peut me dire pour les trois quarts de l’année : Vina fugit, gau detque maris abstemmius undis. Deux mois après encore, lorsque la violence de la maladie avait de beaucoup diminué par rapport aux symptômes les plus graves , et lorsque j’eus complètement abandonné l’usage de l’opium , cette grave affection morbide n’était pas complètement détruite; et en effet , je m’en apercevais par quelques malaises que de temps a autre j’éprouvais à la poitrine et à la tête , et plus encore par la manière prompte avec laquelle je pouvais me soulager, c’est-a-dire en prenant quelque remède stimulant ou pour le moins des boissons spiritueuses. Je parvins enfin à me rétablir complètement , au point que , vers la fin du printemps suivant , je pus quitter la Lombardie et suivre , en qualité de médecin , l’armée française qui à cette époque évacuait l’Italie.

Il est donc probable que je me trompai dès le commencement en jugeant ma maladie , et il est hors de doute que je me suis trompé par la suite pendant le traitement anti-phlogistique. Je dis que je me trompai dès le commencement parce que je

me trouvai réduit a un très mauvais état après avoir perdu , tout au plus , quarante onces de sang ; perte qui ne saurait être considérée comme très grave. Dans beaucoup de cas , et sous le traitement d’autres médecins , j’ai vu l’erreur plus long-temps prolongée , et le malade résister a une perte de sang quatre fois plus forte avant de succomber. On peut s’en assurer par les observations que nous venons de rapporter et par d’autres que nous rapporterons plus tard. Il m’est arrivé , 30 ans après, de me faire tirer plus de cent onces de sang dans une affection catarrhale très grave accompagnée de bronchite , et j’y joignis encore beaucoup de contre-stimulans

très actifs. Cependant cette observation nous fait voir que c’est par la grande attention portée à l’action des remèdes plus que par la seule considération nosologique des symptômes, que j’ai pu me tirer d’affaire et changer encore a temps la méthode curative établie. La source principale de cette erreur vint de ce que je n’avais pas accordé assez de valeur aux causes qui depuis long-temps agissaient sur moi : des chagrins profonds et multipliés, un régime complètement végétal , et l’abus conti-

nuel des boissons aqueuses , surtout de thé et de café, substances que je regardais alors comme de légers stimulans , tandis que l’expérience m’a ensuite démontré tout le contraire. Au reste, quant au danger qui me menaçait, je pense que je n’aurais pas pu résister a une perte de sang égale à celle que j’avais eue déjà; et je crois également que d’autres médecins ou auraient continué a saigner, ou auraient pris tout autre parti peu convenable. Je me traitai a mon gré depuis le commencement „ jusqu’à la fin de la maladie. Je transcrivis moimême dans le temps cette observation avec beaucoup plus de particularités , et j’en tirai encore différentes autres inductions dont elle est susceptible et que je laisse maintenant de coté. Il me suffît d’indiquer une erreur de diathèse qui indubitablement m’aurait tué, et un changement de méthode fait à propos qui m’a sauvé la vie.

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