OBSERVATION V
Une jeune fille très robuste, à peine âgée de neuf ans, forte de taille, bien colorée, et ayant joui jusqu’à ce moment , a ce qu’on disait , d’une santé parfaite, commença a souffrir de quelques douleurs de ventre, peu intenses, mais fréquentes. Une fois cependant ces douleurs furent- plus violentes que de coutume et lui durèrent plus long-temps. On la purgea alors â différentes reprises , sans consulter aucun médecin , et sans que la malade en éprouvât aucun soulagement ; il faut dire même que les douleurs continuèrent plus fortes que jamais. Ses parens pensèrent que l’air de la campagne pourrait lui être favorable , et l’envoyèrent dans une terre qu’ils avaient tout près de Milan. Elle y était a peine arrivée qu’elle avala une grande quantité de lait dont elle était très friande , et qui, â son avis, devait la rafraîchir ; mais il arriva, au contraire , que les douleurs devinrent si violentes qu’on dut la ramener immédiatement a la ville. Le médecin de
la famille déclara sans hésiter que la maladie était une colique inflammatoire ; il prescrivit sans retard des évacuations sanguines, et s’y prit de manière que dans le court espace de vingt-quatre heures on enleva a la malade pas moins de soixante onces de sang. Les choses empirèrent très promptement, de sorte qu’on fit appeler un second médecin , qui approuva tout ce que le premier avait fait et y joignit encore une saignée copieuse. On n’épargna pas les purgatifs et l’on donna la préférence aux purgatifs doux et aux huiles , vu la crainte qu’ont ordinairement les médecins d’employer les autres en pareille circonstance. Par ce traitement la jeune fille se trouvait réduite a toute extrémité quarantehuit heures après son retour a Milan. Cependant le médecin , ne revenant pas sur le premier diagnostic , voulait pratiquer encore une saignée, proposait une nouvelle consultation , et pour consoler la mère de la malade qui avait en horreur la saignée , il lui disait que bien certainement tout autre médecin aurait approuvé son opinion et persisté dans les évacuations sanguines , l’inflammation étant très aiguë et près de se terminer par la gangrène.
Je tus appelé au moment où Ton venait d’administrer à la malade l’extrême-onction. De temps en temps elle avait des convulsions extrêmement fortes dans les membres, puis après elle tombait en défaillance ou délirait, et par fois elle était tellement assoupie , qu’on aurait pu la croire morte : la face était cadavéreuse , la respiration très courte. Cependant depuis plusieurs heures déj'a elle ne- se plaignait point du ventre , et je le trouvai non seulement sans tension ni météorisme, mais souple et mou comme pourrait l’être celui d’une personne saine. On me dit que les légers purgatifs qu’on lui avait donnés avaient produit de suffisantes évacuations. Le pouls était petit , très fréquent et irrégulier, de manière que l’on ne pouvait pas compter les pulsations; la peau était couverte d’une sueur froide, la langue humide et dans un état normal. Le médecin ordinaire, préoccupé toujours de l’inflammation , la voyait déjà transplantée du ventre au cerveau , et croyait que l’entérite s’était changée en céphalite. Je fis en sorte et j’obtins en effet que le médecin consentît , sans se compromettre , à changer complètement la méthode curative , et il
est tout-à-fait inutile d’en dire ici davantage. Je
commençai donc par prescrire immédiatement six
grains d’opium dissous dans l’alcool, a prendre dans les vingt-quatre heures alternativement avec du vin de Malaga. Cette dose assez forte de stimulus , chez une jeune personne qui d’habitude ne prenait que peu de vin très léger à ses repas, n’ayant produit sur elle aucun mauvais effet , je pus en conclure que la capacité morbide de stimulus était ici bien positive. J’augmentai donc l’opium, au point qu’au bout de trois jours elle en prenait déjà dix grains dans les vingt-quatre heures . Les convulsions , le délire , l’assoupissement se dissipèrent peu a peu , le pouls se releva , et la malade n’éprouvait aucune douleur dans le ventre où l’on croyait y avoir eu une forte inflammation. Mais il arriva qu’ayant continué pendant quelques jours ce traitement stimulant , que la malade paraissait suivre avec grand plaisir, surtout pour le vin , et d’un autre côté ceux qui l’assistaient , encouragés en la voyant , pour ainsi dire , ressuciter, ayant un peu trop élevé la dose du vin, il arriva qu’on fut plus loin qu’il ne fallait, et la malade entra dans un
délire beaucoup plus fort que celui d'auparavant . Et en effet , c’était un délire d’un tout autre genre ; délire d’ ivresse qui la faisait chanter a haute voix et réciter des psaumes et des prières sur un ton déclamatoire. Il lui arrivait meme de maltraiter ceux qui l’entouraient ; elle avait des convulsions dans les membres et le hoquet. Par fois aussi on l’entendit parler un langage tout-a-fait inconnu aux parens et aux personnes familières dans la maison , ce qui étonnait et chagrinait beaucoup sa mère qui la croyait folle : c’étaient, en effet, des mots français estropiés que la jeune fille avait quelquefois entendus et se rappelait dans le moment, les prononçant pendant le délire et conséquemment
sans s’en douter. Je ne fus guère intimidé par tous ' ’» ^
ces symptômes , et je les considérai seulement
comme effet d’un peu trop d’action de l’opium et
du vin. Le pouls était un peu fort , mais moins
fréquent et moins irrégulier qu’auparavant ; la
respiration était libre et le ventre souple et sans
douleurs. Pendant deux jours je fis suspendre les
stimulans et je prescrivis une boisson acidulée
légèrement purgative. Cette suspension raomen-
lanée de stimulans et ce peu de force contre-stimulante suffirent pour rendre a la malade ses facultés intellectuelles, et il fallut même revenir à l’usage de l’opium et du vin , mais plus modérément. Et . ce qui me détermina précisément a en agir ainsi , c’est la promptitude avec laquelle se dissipèrent les effets produits par l’excès d’action des stimulans ; le succès ensuite m’y confirma encore davantage. En effet, les remèdes stimulans furent de nouveau administrés à la malade sans inconvéniens , et elle marcha si rapidement vers la santé , qu’en peu de jours elle put quitter le lit, et la guérison fut complète.
Le fait me démontra ici que le tempérament de cette jeune fille réclamait plus de stimulans qu’elle n’en usait habituellement , et je recommandai à ses parens de la nourrir plus abondamment que d’ordinaire , de manière a lui éviter désormais ces douleurs intestinales qui trompèrent le médecin et la conduisirent presqu’au tombeau. Je l’ai vue ensuite quelques fois et même plusieurs années après cette maladie , toujours en bonne santé et beaucoup engraissée.
Tomt II.
Dan9 ce cas-ci, la diathèse de contre-stimulus préexistait au traitement médical employé , par cela meme qu’elle constituait déjà la maladie lors de son apparition et lorsque le médecin n’avait encore rien prescrit. Et cela soit dit ici en passant pour noter un fait que j’ai vérifié a uifférentes reprises , c’est que la diathèse de contre-stimulus n’est pas toujours la conséquence de l’abus des saignées dans le traitement des maladies inflammatoires , comme le prétendent ceux qui affirment n’avoir jamais eu a traiter, dans leur pratique, cette diathèse, par cela seul qu’ils ne multiplient pas trop les saignées dans les maladies inflammatoires. Admettons encore qu’il en soit ainsi jusqu’à un certain point au moins, il n’en est pas moins vrai que lorsqu’on rencontre des tempéramens qui, comparativement aux autres, nécessitent une plus grande quantité de stimulus , il suffît d’une petite soustraction de stimulus nécessaire à l’état normal pour déterminer une diathèse morbide de contrestimulus. Il est hors de doute pour moi que de pareils tempéramens existent, et celui de la jeune fille dont nous venons de parler en est un exemple.
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Au reste , j’en ai vu d’autres encore plus remarquables; mais nous en avons déjà assez dit. 11 me suffit
de noter que si la diathèse de contre-stimulus n’a
pas été occasionnée par le traitement, elle a été de suite augmentée par les saignées. Quelques verres de vin , lorsque les douleurs de ventre parurent, auraient épargné une maladie grave et la honte pour le médecin qui s’était trompé. Mais la dernière conclusion utile a mon but, c’est que si le premier traitement avait été continué jusqu’à extinction de la vie, on n’aurait pas trouvé d’inflammation dans le cadavre , tandis qu’on a obtenu une guérison complète en employant une méthode curative entièrement opposée à celle qui avait été mise en usage d’abord.