OBSERVATION VI
M. N. N..., âgé d’une cinquantaine d’années , d’une taille moyenne, d’un tempérament robuste ,
n’ayanl jamais fait aucun excès , et doué cependant d’un caractère très actif et entreprenant , après avoir joui d’une sanlé parfaite jusqu’au moment où se rapporte cette observation, commença a éprouver un certain malaise a la tète : c’étaient tantôt des spasmes, tantôt des extases , et parfois quelques vertiges passagers. Ayant consulté quelques médecins de campagne qui étaient dans le voisinage, ils ne surent lui conseiller rien de bien efficace , et se bornèrent a le dissuader d’une saignée qu’il voulait se faire pratiquer. Cependant le malaise augmentant , et étant d’ailleurs un peu effrayé , il fit appeler un des médecins les plus estimés de la ville, qui, considérant au contraire tous ces symptômes comme autant de prodromes d’une apoplexie menaçante, lui conseilla de suite une saignée et l’engagea même a y revenir sans retard toutes les fois qu’il se sentirait la tête un peu lourde ; il lui prescrivit en outre de se purger souvent, de manger peu et de s’abstenir complètement devin. Le conseil du médecin de la ville fit autorité pour ceux de la campagne, et dans l’espace de peu de mois ce malade , pressé par les ups et par les autres, se fit •
souvent saigner, et jusqu’à trois ou quatre fois par mois. Cependant, malgré toute sa docilité à suivre ponctuellement les conseils qu’on lui avait donnés, il empirait à vue d’œil, au point que non seulement il souffrait plus que jamais de la tête , mais encore il y avait chez lui perle d’appétit avec tous les autres symptômes qui accompagnent la dyspepsie , et une grande prostration des forces musculaires avec affaiblissement des facultés intellectuelles ; et il lui devint désormais impossible de vaquer à ses affaires. Il consulta encore le médecin de la ville, et lui ayant fait observer que , en peu de mois et après le traitement qu’il avait commencé , son état s’était beaucoup aggravé , les malaises étaient devenus plus forts et plus fréquens, et il s’y était joint encore quelques autres incommodités, il le pria d’avoir pitié de ses souffrances et de bien examiner s’il n’y aurait pas un autre moyen de le soulager que les saignées, car il avait beaucoup de répugnance a s’y soumettre de nouveau , d’autant plus que lors de la dernière saignée il avait éprouvé un grand dérangement, comme si la mort lui eik couru outre les épaules : c’est l’expression du malade.
Le médecin , a ce qu’il paraît, le plaignit beaucoup
et l’exhorta a la patience; mais il l’effraya plus que • •
jamais parle spectre menaçant cle l’apoplexie contre laquelle il n’y avait absolument autre remède que la saignée; et au bout du compte, ajouta-t-il , puisque d’ailleurs on ne pouvait rien autrement , il lallait se contenter de vivre a force de saignées , plutôt que de succomber à une apoplexie.
Le malade , après avoir reçu une sentence aussi peu rassurante , vint s’adresser a moi. Je l’engageai d’abord a persister dans la résolution qu’il avait prise de ne plus se soumettre aux saignées, et après avoir bien examiné son état, je crus apercevoir une affection asthénique , aggravée par l’abus des sai-
gnées et des purgatifs, et par la longue et rigoureuse abstinence qu’il avait observée , se privant jusque de l’alimentation nécessaire. Le malade croyait avoir reconnu dans la marche de sa maladie
une certaine régularité périodique, et de mon côté
n’étant pas fàclié d’explorer la nature de l’affection morbide par quelques doses de 'sulfate de quinine , je prescrivis ce médicament pour mieux fixer mon opinion. J’en ordonnai huit grains par jour, tout
en lui recommandant de continuer pour peu encore le régime auquel il était dès long-temps soumis, et je rengageai a me donner des nouvelles de son état trois ou quatre jours après. Le résultat fut que," malgré toute la confiance que le malade avait placée dans ce médicament, il ne ~>ut le supporter à cause d’une sensation incommode qu’il lui déterminait a l’estomac , et vu que les symptômes céphaliques augmentaient considérablement. Cela étant, j’eus recours a l’opium ; je permis au malade le vin dont il se privait depuis quelques mois, et lui recommandai de se nourrir un peu mieux, autant que pouvait le permettre toutefois un estomac trop long-temps inactif et incapable par conséquent de produire assez de sucs gastriques pour digérer tous les alimens que le malade aurait pu y introduire. Je dus prescrire la teinture thébaïque, attendu que le malade ne pouvait point avaler de pilules. On administra d’abord, et dans l’espace de vingt-quatre heures , une mixture spiritueuse avec un scrupule de teinture thébaïque ; et cette première dose ne produisit aucun effet. On la doubla le second jour et on continua ensuite a l’augmenter, et non seule-
ment la capacité morbide de stimulus fut évidente , mais en peu de jours quelques effets salutaires se firent apercevoir par la diminution des symptômes graves que le malade éprouvait a la tête , et par le retour des forces musculaires et intellectuelles. Ces mêmes médecins qui d’abord , et sans savoir pourquoi , se déclarèrent contre la saignée , et qui par la suite, et sans en savoir davantage , auraient voulu saigner sans cesse, dès qu’ils surent le jugement que j’avais porté sur ce malade, et l’intention que ce dernier avait de s’en tenir a mon opinion , l’en blâmèrent hautement, et s’attendaient d’un jour a l’autre à ce qu’il fut atteint par l’apoplexie pronostiquée : il n’y a pas moins de dix ans qu’ils attendent. Ils auraient sans doute fait preuve d’un meilleur esprit, et auraient fait voir plus d’amour pour notre art et plus de respect pour l’humanité qui souffre, si, après avoir été informés de l’opinion que j’avais émise sür ce malade , et sans même la partager, ils eussent commencé par observer avec soin et avec franchise le nouveau traitement que j’employais , et noter les effets bien clairs qui promptement s’ensuivirent. Ces effets furent tout-
a-fait différons de ceux auxquels ils s’attendaient ; car on suspendit complètement les saignées, seul et unique moyen , disait-on , de s’opposer h une apoplexie imminente, et néanmoins l’apoplexie ne parut pas. On employa des remèdes d’une action opposée aux saignées, tels que l’opium , le vin et un régime succulent, tous propres a hâter l’apoplexie si elle avait dû avoir lieu , et cependant l’apoplexie ne parut pas; et même il faut dire qu’en continuant ce traitement , le malade finit par se trouver infiniment mieux qu’il n’était lorsqu’il commença a se faire saigner. Aujourd’hui encore il continue a prendre la teinture thébaïque a la dose d’un gros ou un gros et demi par jour, selon ce qu’il lui en faut pour apaiser ces malaises à la tête, qu’il peut même parfois prévenir par une dose de cette teinture. Il s’est du reste assez bien rétabli ; sa marche est assurée et il peut mieux que par le passé vaquer a ses affaires ; il a seulement la digestion toujours un peu difficile , quoique moins qu’auparavant. Il est évident que la diathèse de contrestimulus existait depuis le commencement de la maladie , et on doit lui attribuer les symptômes
que le malade éprouvait a la télé. En effet , avant de commencer aucun traitement et avant d’avoir recours a la saignée, ces symptômes s’étaient déjà aggravés, et ils s’aggravèrent bien plus encore du moment où l’on commença a saigner le malade , a lui donner des purgatifs et a le tenir a la diète ; d’où l’on voit clairement qu’il n’y a pas eu changement de diathèse et qu’elle s’est toujours conservée asthénique jusqu’à la fin. Le premier essai fait avec une faible dose de sulfate de quinine a été immédiatement suivi, comme il devait l’étre , par un effet nuisible. La teinture ihébaïque et les autres stimulons ont ensuite montré clairement leur effet salutaire, ainsi qu’on devait s’y attendre. Quant aux contre-Stimulans qui ont pu déterminer un pareil état morbide , il est fort difficile de savoir les reconnaître. Les fortes et longues occupations auxquelles cette personne se livrait journellement et une grande tension d’esprit sont peut - être du nombre, car la perte de l’appétit en est ordinairement la suite , et il advient que l’individu se nourrit beaucoup moins qu’il ne le devrait. Si l’on avait bien exploré, et à l’aide cl’une des deux actions,
stimulante et contre-stimulante , le début de la maladie, on aurait aisément reconnu de quel coté était l’excès ou le défaut, et on aurait avec peu rétabli l’équilibre. Au lieu de cela, on employa une méthode regardée comme curative et qui en réalité ne faisait qu’augmenter la maladie, et on s’y tint obstinément, se guidant uniquement sur les symptômes persistans qui, seuls et isolés, trompent le médecin comme je l’ai souvent vu, comme je l’ai plus souvent encore démontré, et ainsi qu’on le voit journellement en suivant les erreurs de la pratique commune.
Il faut encore remarquer une autre circonstance dans cette observation, c’est la nécessité où se trouve la personne qui en est le sujet de continuer encore aujourd’hui l’usage de l’opium ; il y a déjà plusieurs années que cela dure, et il paraît qu’il ne pourra
pas discontinuer de long-temps, etpeut-etrejamais.
Des cas de ce genre ne sont pas rares, il faut même
dire qu’il y en a beaucoup, et nous en rapporterons ailleurs et plus opportunément de très remarquables. Il y a d’autres cas, au contraire, et ceux que nous venons de rapporter en sont des exemples ,
dans lesquels l’opium, ou lot ou tard, non seulement n’est plus nécessaire, mais encore il devient nuisible. Nous reviendrons ailleurs sur cette différence. On doit enfin remarquer que dans ce cas comme dans le précédent , la diathèse de contrestimulus préexistait depuis long-temps déjà avant de commencer le traitement.