OBSERVATION VII
M. N. N..., âgé de cinquante-cinq ans, grand, bien portant et robuste , accoutumé a une bonne table et aux meilleurs vins de nos pays , commença ii éprouver quelques symptômes de dyspepsie , ce qui le détermina à diminuer son ordinaire , sans en retirer cependant aucun profit. Il fit usage encore de temps a autre de quelques purgatifs ; il continua a diminuer de plus en plus son régime , et je ne sais s’il se soumit aussi à quelques évacua-
lions sanguines. Cependant, aulieudese rétablir, il perdait chaque jour davantage; sa famille le voyait maigrir et pâlir de plus en plus, et lui-inéme finit par éprouver une grande lassitude musculaire, et surtout une inaptitude complète pour la direction de ses affaires et de celles qui lui étaient confiées. Tous ces symptômes augmentèrent tellement, que dans Pespace de quelques mois il fut réduit a ne pouvoir se tenir sur ses jambes et passait les trois quarts du temps couché ou, tout au plus, assis sur son lit , tâchant de se débarrasser de quelques affaires dont il pouvait encore s’occuper. Il avait déjà , mais inutilement , consulté quelque médecins, et se croyant atteint d’une affection grave de l’épine dorsale , il se jugeait lui-même incurable et se résignait au sort malheureux qui le menaçait et qui semblait prochain. Il voulut cependant faire une dernière tentative et me consulter. Je ne pus d’abord émettre aucun jugement bien positif; néarv moins la faiblesse du pouls , l’absence de fièvre, l’abstinence complète de tout ce qui avait été, dès le commencement, regardé par le malade comme cause de sa maladie , étaient autant d’argumens qui
me faisaient penser que, lors meme que c’eut été une diathèse de stimulus , elle ne pouvait pas avoir été bien forte, ni avoir produit de graves lésions dans la moelle épinière. Au reste, la cavité thorachique pas plus que la cavité abdominale n’indiquaient aucune lésion dans leurs viscères. Pendant un de ces longs examens auxquels je le soumettais pour éclairer autant que possible le diagnostic, j’appris qu’il souffrait aussi de quelques douleurs vagues dans les membres et au thorax; et comme je savais qu’il habitait souvent une maison de campagne située aux bords d’un de nos lacs , je regardai comme chose probable qu’il se fut plusieurs fois exposé a l’action d’une atmosphère humide. Cette idée lui convint assez ; et m’ayant d’ailleurs fait observer que tous les jours il éprouvait une augmentation périodique dans ses souffrances, je profitai de cette circonstance pour lui proposer le sulfate de quinine, dans le but au moins de mieux m’assurer de la nature de la diathèse; ce a quoi il consentit volontiers et non sans quelque espoir de succès. Après quelques jours d’un usage modéré du sulfate de quinine et des eaux artificielles ào.Recoaro
que j’ordonne souvent avec le suïfate de quinine, dont elles augmentent beaucoup l’efficacité , je m’aperçus bientôt que l’effet en était nuisible , et le malade ne se sentait pas en état de le continuer, malgré toute la bonne volonté qu’il avait d’abord montrée. Je persuadai alors au malade, avec difficulté il est vrai , d’essayer un traitement tout opposé : opium , vin , et tout ce qui constitue la méthode stimulante. Je prescrivis d’abord de très petites doses, et le seul résultat que j’en obtins fut de me convaincre que les remèdes stimulans n’étaient point nuisibles; mais cela suffit pour m’encourager a les prescrire encore et a des doses plus fortes, car il y avait, a n’en pas douter, beaucoup de capacité morbide. Le malade parvint ainsi a prendre vingt grains d’opium par jour, et associa le vin h l’opium, et souvent encore une certaine dose de liqueur très spi ri tueuse , telle que le rhum. Il regagna bientôt ses forces musculaires et toute son . activité intellectuelle, et il put laisser la ville où il était depuis quelques mois et s’en retourner à la campagne.
Il lui fallut cependant continuer encore l’usage
de l’opium, quoique pendant son trajet de la ville a la campagne ee remède eut déjà commencé a donner des signes d’un excès d’action ; car une fois entre autres il éprouva une somnolence assez forte pour l’obliger a dormir beaucoup plus que de coutume. Je n’étais pas alors auprès du malade, mais il me tenait.au courant, par lettres, de tout ce qu’il éprouvait et des doses auxquelles il prenait le remède. Toutefois l’opium n’a jamais produit sur ce malade assez d’effet pour le faire délirer, comme cela est arrivé a la jeune fille dont nous parlions tantôt (obs. v.); et ceci est un nouvel exemple d’une diathèse très grave de contre-stimulus , déterminée en apparence par des causes peu importantes, comme une simple diminution des stimulans habituels , et peut-être aussi par l’action affaiblissante de quelques chagrins. Et comme cette personne avait ordinairement besoin d’un régime très nourrissant et de vins choisis , on peut en déduire que pour jouir d’une bonne santé il lui fallait autant de stimulus qu’il en suffirait pour être nuisible a un tempérament opposé. Nous pouvons tirer de ce cas la même conclusion que nous avons déduite de
quelques autres qui précèdent, et c’est qu’il y a des tempéramens pour lesquels il faut plus dé stimulus qu’on n’en use communément. Les personnes peu expérimentées attribuent cette nécessité à X habitude et la disent ensuite une seconde nature : consuetudo est altéra nalnra. On pouvait, en effet, parler ainsi du temps de l’orateur romain; mais aujourd’hui ces deux mots sont deux inconnues dans un problème, et loin de se résoudre l’une par l’autre , elles restent cachées , du moins jusqu’à ce que l’induction soit bien appliquée aux faits auxquels elles se rapportent. En attendant, et pour revenir à notre sujet , nous déduirons de cette observation la conséquence ordinaire : une maladie qu’on a cru déterminée par trop de stimulus , et traitée long-temps pour telle par un traitement anti-phlogistique qui la conduisait vers une terminaison funeste, a été guérie par un traitement stimulant énergique. Que si la mort, en effet, avait eu lieu par la continuation du premier traitement employé , nous pouvons dire avec certitude que le cadavre n’aurait offert nulle part la moindre trace d’inflammation.