‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 35 sur 66 · OBSERVATION VIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION VIII

Dans l’été de 1795, peu après mon retour d’Angleterre, un de mes amis, médecin et mon ancien condisciple a Pavie, chez lequel j’étais logé, après quelques jours de malaise et de faiblesse générale dont il n’avait fait aucun cas, fut obligé de garder le lit et suivit pendant quelque temps un régime anti-phlogistique. Cependant, comme le mal augmentait, il me pria de vouloir bien le traiter moi-même. Je voulus d’abord, et autant que possible, chercher les causes de sa maladie, et l’ayant interrogé dans ce but, il me parla de certains individus qui, peu de temps avant, avaient été transportés a l’hôpital de je ne sais quelle rue de Porta Orientale , tous de la même famille et tous atteints d’une fièvre dite nerveuse > langage alors très usité. Ces malades furent déposés dans la salle qu’il fréquentait, et comme on attribuait à cette fièvre une nature contagieuse, il croyait

l’avoir prise a ce foyer, puisque son indisposition datait de cette circonstance. Au reste, tous ces malades-la étaient morts sans qu’on en sût davantage. A cette époque, je croyais, moi aussi, avec la plupart des médecins, qu’il y avait en effet de ces sortes de fièvres dites nerveuses , de diathèse asthénique , et qu’on devait par conséquent traiter par les stimulans. C’était un mélange de brownisme et d’autres erreurs qui avaient été en vogue en médecine même avant Brown. Dans ce temps (il y a déjà quarante ans), engoué de cet amalgame d’erreurs de la médecine ancienne et moderne, théorique et pratique, j’avais également dans l’idée l’existence de la fièvre nerveuse et la nécessité de la traiter par des remèdes stimulans.

Je jugeai donc qu’il s’agissait réellement ici d’une fièvre nerveuse, et, laissant de coté les remèdes anti-phlogistiques, j’eus recours a ceux d’une action opposée. Les principaux symptômes me

paraissaient garantir le diagnostic : malaise inex-

primable, pouls fréquent, petit et faible, sueur gluante, prostration musculaire, esprit abattu et fonctions intellectuelles très affaiblies. J’avais

apporté de Londres de la teinture d’opium le plus exquis, et je commençai par lui en administrer dans une certaine eau spiritueuse qu’il avait chez lui et que lui-même avait préparée. 11 prit environ cinq grains d’opium solide dans les premières vingt-quatre heures, et il s’en trouva déjà un peu mieux; en continuant ce médicament , au bout de quatre jours, l’effet produit fut si salutaire, qu’on pouvait déjà pronostiquer une prompte guérison. Mais un de ses oncles, ayant appris qu’il était atteint d’une maladie mortelle, fut le visiter, et ne jugea pas prudent qu’un seul médecin et jeune soignât ce malade. A mon insu donc, il y introduisit un vieux médecin , auquel le malade , qu’on pouvait dire déjà en voie de guérison, raconta le traitement que je lui avais fait suivre, disait-il, à la Brown , langage commun à cette époque.

Ce vieux médecin avait plus d’extravagance que de talent, et par dessus tout il avait grand besoin de renommée , de quelque manière qu’il put l’obtenir; de sorte que lui aussi se disait brownien , ne comprenant pas plus , de la doctrine de l’Écossais , le peu qu’il y a de bon que tout ce qu’il y a de

mauvais. Il approuva donc le diagnostic que j’avais porté sur ce malade , mais il blama l’opium et les boissons spiri tueuses, affirmant que l’on obtiendrait promptement la guérison moyennant une simple décoction de cannelle préparée dans la maison. Lorsque je revins auprès du malade, on me rapporta tout ce qui s’était passé ainsi que la prescription faite, et, ce qui est pis, je trouvai le malade disposé a suivre les conseils de l’autre médecin. Je laissai aller les choses et je me bornai a être spectateur de ce qu’il en résulterait. Dans quarantehuit heures l’état du malade empira tellement que tous les ’assistans et le malade lui-même durent s’en apercevoir. Celui-ci me pria alors de reprendre son traitement , et je crus remplir un devoir d’amitié en y accédant , d’autant plus que l’insuccès de l’innovation devait l’avoir corrigé. Je lui prescrivis de nouveau la teinture thébaïque et la boisson spiritueuse , et en peu de jours le malade quitta le lit. Pendant la convalescence il dut se nourrir copieusement, et aimant a boire les vins du pays, il avait besoin de prendre les plus exquis et les plus forts, dont il avalait une bonne quan-

tité dans le courant de la journée, quoiqu’il n’eût jamais été grand buveur. Cette circonstance , de laquelle étaient journellement témoins d’autres médecins, ses amis, dissipa tous les doutes possibles sur l’action de l’opium , en général , comme stimulant , et en particulier sur l’efficacité de la teinture dont je m’étais servi. Quant à la qualité et a la quantité du vin qu’il buvait dans la journée ,

non seulement sans détriment, mais encore avec

avantage et sans pouvoir s’en dispenser, ces mêmes médecins et tous les assislans pouvaient s’en assurer a volonté. La guérison était déjà si avancée que je conseillai au malade d’abandonner entièrement l’opium et de s’en tenir seulement a l’usage abondant du vin et a un régime succulent. Cependant, comme avant de tomber malade il s’était longuement occupé de la préparation de nombreux insectes dans leurs trois métamorphoses, et comme il s’agissait de les nettoyer encore pour les conserver, il commença dès ce moment a s’occuper sans relâche de cette seconde partie de son travail , ce qui usa un peu trop ses forces musculaires. Aussi, d’un côté , l’opium ayant été trop tôt abandonné et le

malade ayant d’ailleurs trop abusé de ses forces, il éprouva une rechute, qui l’obligea de revenir k l’usage de l’opium pour quelques jours, jusqu’à ce que la guérison fût complète et stable.

Cette observation nous fournit, elle aussi, un exemple de ces cas dans lesquels on trouve une diathèse grave de contre-stimulus, qui n’a point été précédée par l’abus des saignées, mais seulement par l’action d’abord de causes contre-stimulantes inconnues, et ensuite par la méthode antiphlogistique employée et aidée par la soustraction des stimulans ordinaires indispensables au maintien de la santé. Or, dans le cas dont il s’agit ici , quelle a été la cause contre-stimulante qui a d’abord donné lieu a la maladie? La contagion de ces malades qu’on a cru morts de fièvre nerveuse , est une supposition qui n’a aucune probabilité. Il ne régnait, a cette époque, aucune maladie contagieuse a Milan ; ces malades étaient cependant de la ville, et on n’a pas vu d’affection semblable, ni avant ni après, a l’hôpital. Aucun exanthème ne fut observé chez le malade que j’ai soigné ; personne de la maison n’a pris la maladie, ni aucun

des nombreux amis qui le visitaient et qui cependant restaient long-temps auprès de lui.

Après avoir bien examiné toutes les circonstances propres a cette observation, je ne crois pas me tromper aujourd’hui en attribuant la maladie à 1 action d’une cause contre-stimulante qui m’avait jusqu’à présent échappé. Ainsi que je l’ai dit tantôt, mon ami s’occupait beaucoup alors de la préparation des insectes, et conséquemment il maniait sans trop de précaution les substances qu’on emploie h cet usage, et qui sont toutes des contre-stimulans actifs, surtout l’arsenic, qui est l’agent principal dans les compositions de ce genre. Voilà sans doute ce qui a pu produire une diathèse de contre-stimulus ; les purgatifs , la diète et l’abstinence de toute boisson spiritueuse contribuèrent à l’augmenter, et la mort même s’en serait suivie si l’on n’avait pas eu recours à un traitement stimulant, .l’ai vu , dans ces dernières années, quelques tristes exemples de l’action délétère de l’arsenic sur ceux qui sont forcés de s’en servir pour embaumer les animaux ou pour faire quelques préparations sur les muscles de gros animaux

qu’on veut conserver. Un de ces cas se termina par la mort; un autre malade que j’ai eu a soigner fat long-temps sujet h l’hypocondrie, et je ne trouvai pas de remède qui put mieux le soulager que l’opium ; mais il y avait une autre cause morbifique qui compliquait la maladie et en rendait

le traitement plus difficile ; nous n’avons pas , au reste, a en parler ici.

Pour en revenir donc a l’observation que nous venons de rapporter, on peut avancer que le malade serait mort si je n’avais pas changé a temps la méthode curative, et telle est l’induction ordinaire que nous voulons déduire de ces observations. Mais on peut en tirer une autre induction encore très utile aux médecins praticiens , et c’est que je me suis trompé en établissant le diagnostic, puisque la maladie n’était point une fièvre nerveuse ; et cependant sur ce meme diagnostic erroné j’ai pu baser une méthode curative juste. Il faut remarquer toutefois que le traitement a été, pour ainsi dire, approuvé par l’effet des remèdes employés ; tandis que je ne me serais point obtiné à continuer ce traitement, et même je l’aurais com-

plétement changé, si l’effet produit par les remèdes eut été nuisible. J’ai commis la même erreur, mais dans un sens opposé, dans le traitement des premières personnes atteintes de fièvre pétéchiale a Genes, et je pus de la même manière reconnaître mon erreur, sans m’obstiner dans le premier jugement émis. On peut s’en assurer en lisant Y Histoire de la Fièvre Pétéchiale de Gênes > a laquelle je renvoie le lecteur.

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