‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 36 sur 66 · OBSERVATION IX · texte numérisé non relu

OBSERVATION IX

Une dame, un peu grêle, mais cependant bien faite, ayant joui d’une bonne santé jusqu’au delà de trente ans, et ayant eu des enfans, tomba malade d’un rhumatisme aigu grave, dont elle fut cependant parfaitement guérie, moyennant bon nombre de saignées et tout ce qui constitue le traitement anti-phlogistique. Pendant plusieurs années

consécutives , elle n’eut besoin de mon ministère que pour quelques légères indispositions. Elle dut ensuite abandonner Milan, et les affaires de sa famille l’ayant obligée d’habiter différens endroits de la province, je restai quelque temps sans en avoir des nouvelles. Elle vint enfin aux environs

de Milan, et s’établit dans un lieu humide, très

propre aux fièvres intermittentes et aux rhumatismes ; c’est un autre médecin qui lui donna des

soins a cette époque , et , d’après ce qu’elle m’a dit ensuite, on la saigna souvent et elle fut toujours traitée par les anti-phlogistiques ; de temps 'a autre aussi on lui faisait prendre du quinquina, car on ne connaissait pas encore la quinine. Cependant les douleurs rhumatismales ne la quittèrent pas, et les poumons aussi indiquaient, par la toux, qu’ils participaient à l’état morbide auquel la malade était alors en proie.

De retour a Milan , elle vint me consulter ; je crus qu’elle était encore sous l’influence d’une légère diathèse de stimulus , mais je ne lui fis aucune prescription , car elle ne pouvait plus rester a Milan. Les circonstances malheureuses qui accablèrent sa

famille et les nombreux chagrins qu’elle éprouva ruinèrent entièrement sa santé. Peu a peuelle tomba dans une hystérie grave , et se rappelant avoir jadis soulagé ses douleurs rhumatismales avec des pilules d’aconit que je lui avais prescrites , elle se mit a user de cette substance immodérément , et de temps a autre, lorsque la toux la tracassait, elle se faisait saigner; tout cela d’après son avis seulement. Une nuit , après avoir avalé des pilules d’aconit pendant toute la journée et pour la valeur, autant que je pus en juger ensuite, d’un scrupule environ, elle fut saisie par un grand malaise a l’estomac avec des vertiges et des convulsions telles qu’on la crut perdue. C’est dans cet état que je la trouvai lorsqu’on me fit appeler dans la matinée. Je vis clairement une forte diathèse de contre-stimulus produite par les saignées et par l’aconit , et je lui ordonnai une mixture opiacée. La malade s’en trouva un peu soulagée ; et ,♦ ayant successivement augmenté la dose de cette mixture , je trouvai qu’il lui fallait au moins la valeur de douze grains d’opium solide pour calmer tout- a -fait les convulsions et ce sentiment de malaise excessif qu’elle éprouvait à

l’estomac. Je changeai la mixture pour de l’opium pur solide; et encourageant, d’ailleurs, la malade à ce qu’elle s’aidât aussi par une alimentation convenable avec du vin, j’obtins qu’elle pût se trouver assez bien pour diriger encore son ménage. Elle essayait quelquefois, d’après mon avis et lorsqu’il lui semblait d’être mieux, de diminuer la dose d’opium ou de le laisser complètement; parfois elle s’en trouvait bien pendant quelques jours, mais d’autres fois il lui fallait revenir au plus tôt a ce remède pour se délivrer de ses malaises ordinaires. Les choses continuèrent de cette manière pendant plusieurs mois; mais plus tard il fallut doubler les doses et plus encore pour en obtenir le meme elFet. La malade pouvait encore diminuer cette dernière dose de temps en temps , et souvent même la suspendre tout-a-fait sans en être incommodée. Je l’ai vue par fois rester quelques semaines sans prendre le remède , et on l’aurait crue complètement guérie ; mais ensuite les malaises reparaissaient et il lui fallait revenir a l’opium. Une circonstance que j’observai chez cette malade lors même que, ou par l’opium qu’elle prenait encore, ou par celui qu’elle

avait déjà pris , elle semblait se trouver en très bonne santé, c’est qu’une légère fatigue musculaire suffisait pour lui causer beaucoup de gêne dans la respiration. Par fois, réglant elle-même sa dose d’opium selon le besoin qu’elle en éprouvait, elle dépassait ce même besoin et ressentait des douleurs à l’estomac, douleurs dont elle se délivrait cependant facilement; plus tard elle devait encore revenir à l’opium. Elle continua dans cet état pendant plusieurs années, augmentant assez souvent l’opium jusqu’à la dose de quarante grains par jour, et réduisant par fois cette dose à huit ou dix grains seulement. Elle paraissait à peu près aussi bien portante que dans les années qui précédèrent sa maladie , si ce n’est pourtant qu’elle avait un peu maigri.

En examinant attentivement cette observation jusqu’au point où nous venons de la laisser, on voit clairement que le long abus des saignées et des remèdes contre-stimulans est parvenu non seulement à détruire la diathèse de stimulus dont la malade avait été d’abord affectée , mais à la changer encore en diathèse de contre-stimulus. Il faut même ajou-

ter que cette dernière diathèse ainsi produite a été si grave et si permanente , que ni la quantité de stimulus , augmentée parfois au delà de la capacité morbide, ni le long laps de temps pendant lequel la malade a fait usage de l’opium , n’ont pu vaincre cette diathèse , si ce n’est par intervalles , plus ou moins longs a la vérité , et de quelques mois meme , mais toujours d’une manière transitoire. Il n’est certes pas facile de trouver la cause d’une permanence aussi obstinée de cette diathèse de contrestimulus. Cependant, après ce cas-ci, j’ai pu observer des faits analogues , et en retirer quelque lumière. Mais je n’irai pas plus loin sur cette matière, vu que ce n’est pas l'a l’objet dont je m’oc-

cupe dans ces observations. Il suffit de faire voir ici encore, et d’une manière évidente , que si l’on eût persisté dans le premier traitement erroné, la mort en eût été le résultat, et le cadavre n’aurait offert aucune trace d’inflammation ; et c’est pour cela précisément que la malade a pu vivre encore longues années moyennant l’usage des stimulans, employés ordinairement a des doses très élevées. Enfin cette vie que l’on voyait de jour en jour s’af-

faiblir, s’éteignit promptement dans un violent accès d asthme. 11 fut impossible, pour des motifs qn’il est inutile de rapporter, de faire l’autopsie; mais peu importe a notre but : le fait essentiel est cpie la vie a pu être prolongée pendant longues années , avec une plus ou moins grande apparence de santé, et toujours par l’usage des stimulans.

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