‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 37 sur 66 · OBSERVATION X · texte numérisé non relu

OBSERVATION X

Vers la fin de l’automne, et pendant une des premières années ou je professais la clinique a l’hôpital civil , on porta dans mes salles un malade très grave, sur lequel j’obtins, pour tout renseignement, qu’il était garçon de cabaret hors de la P or la Romana.

La maladie présentait tous les caractères d’une pneumonie grave : douleur de côté depuis quelques jours, respiration très courte, toux, crachats

sanguinolens, pouls fréquent, mais petit et irrégulier; physionomie altérée, sueur froide, visqueuse. Le malade ne paraissait pas avoir encore trente ans; il était brun et trapu. Aux demandes que je lui adressai, il ne répondit que par monosyllabes et même avec grande difficulté. La saison offrait d’ailleurs beaucoup de pneumonies, et il y en avait alors plusieurs cas, parmi lesquels quelques-uns assez graves, dans ma clinique. Il me parut hors de doute , ainsi qu’aux élèves qui m’accompagnaient , dont quelques-uns étaient fort instruits, qu’il s’agissait d’une pneumonie grave et inflammatoire. La qualité, au reste, de garçon de cabaret qu’avait ce malade, venait confirmer mon jugement, car il ne pouvait avoir manqué ni d’alimens, ni de vin. Je prescrivis une saignée et six grains de tartre stibié dans un véhicule dont je ne me souviens pas maintenant , a prendre par cuillerées pendant la nuit; le malade était entré a l’hôpital dans la soirée. C’était la prescription ordinaire que je faisais d’abord dans tous les cas de cette nature, pour explorer la force de la diathèse de stimulus. Le jour suivant l’infirmier me rapporta

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que le malade, pris par une hypérc.atharsie violente qu’on pouvait dire choléra, avec convulsions et défaillances, avait fait craindre qu’il ne passât pas la nuit. Je lui trouvai en effet la face cadavéreuse, le front couvert d’une sueur froide, les extrémités froides , le pouls presque imperceptible. J’examinai le remède que je lui avais ordonné dans la soirée et je vis qu’il n’en avait pris qu’un tiers en plusieurs fois; l’infirmier me dit alors l’avoir fait suspendre, attendu que les vomissemens et les selles avaient augmenté au point qu’il lui avait été impossible de continuer a l’administrer. Le malade avait donc pris deux grains seulement de tartre stibié en plusieurs fois , et en avait éprouvé un effet extraordinaire, relativement a la pneumonie qu’on croyait inflammatoire. La conséquence de ce fait fut que la diathèse devait être tout autre que nous ne l’avions supposée d’abord. Ce qui vint encore confirmer celte conséquence , c’est la comparaison que je fis faire aux élèves entre ce malade et tous ceux

qui se trouvaient alors a l’hôpital atteints de pneumonies : chez aucun d’eux , en effet, le tartre stibié n’avait produit d’effet évacuant , quoiqu’il fiitadmi-

nistré à la dose de 20 el 30 grains. Après avoir bien pesé toutes ces circonstances , quoique dans le sang extrait il y eût une mince couche de couenne , molle h la vérité , et quoique dans la nuit même le malade eût rendu quelques crachats sanguinolens , je ne crus pas devoir persister dans le traitement commencé, ni de rester non plus avec les bras croisés sous la sauvegarde de la médecine expectante'.. J’eus donc recours a l’opium , dont je prescrivis six. grains, a prendre en six fois d’heure en heure avec du vin dit cordial , qui n’est autre chose que du vin généreux de nos pays , qu’on donne a l’hôpital d’après ^ordonnance du médecin. Je m’arrangeai ensuite avec le chirurgien interne de mon service, de manière a ce que toutes les deux heures un de nous visitât le malade et pût examiner les changemens qui s’opéreraient. Le résultat répondit a ce que nous attendions; le malade supporta très bien l’opium et le vin , et prouva ainsi que la capacité morbide était de contre-stimulus et très intense. Dès que les premiers six grains d’opium furent avalés, la respiration devint plus facile , le pouls se releva , la physionomie changea d’expression ,

et Thypercatharsie cessa complètement. Le traitement stimulant fut continué , et on augmenta la dose d’opium jusqu’à douze grains dans les vingtquatre heures , conjointement avec une bonne quantité du vin déjà mentionné. Le malade, allant toujours de mieux en mieux, se trouva en pleine convalescence au bout de huit jours. Cependant il demeurait encore taciturne, et je ne pus rien savoir de lui sur les circonstances qui avaient précédé sa maladie. C’est au moment où il allait sortir de l’hôpital que sa femme qui était venue le chercher, nous le dépeignit pour un être pusillanime , craignant surtout les rixes; elle nous apprit en meme temps qu’une rixe grave, où l’on s’était servi de couteaux, ayant eu lieu au cabaret, son mari avait été se cacher, et n’ayant été cherché que le lendemain matin, on le trouva dans un grenier, couché dans un coin près d’une fenêtre ouverte , d’où il fut transporté dans son lit tout roide et presque mort de froid. Un chirurgien le saigna plusieurs fois et lui donna des purgatifs ; mais voyant que son état empirait, ceux de la maison l’envoyèrent a l’hôpital. Cependant, avant même que la rixe eut lieu, il

était enrhumé et toussait beaucoup. Toutes ces circonstances, qui semblent peu importantes, viennent éclairer celte combinaison des symptômes d’une pneumonie avec une diathèse , et meme grave, de contre-stimulus; phénomène qui fournit des considérations très importantes, mais qui ne doivent pas nous occuper ici. Ce que Ton comprend aisément etcequ’il estutile aux praticiens de savoir, c’est que je me suis trompé en déterminant la diathèse de cette maladie, et tous les autres, a ma place, se seraient également trompés; mais mon erreur, par cela meme que je me guidais d’après les principes que j’ai posés, a été utile puisqu’elle m’a fait clairement apercevoir comment je pouvais y remédier. Si l’on avait prescrit à ce malade, d’après la pratique commune , quelque médecine peu active, on n’aurait obtenu aucun effet bien évident; on aurait conséquemment continué a saigner; les symptômes pneumoniques auraient confirmé davantage l’erreur, et le malade serait mort victime d’un traitement communément appelé régulier. Si l’on avait ensuite examiné le cadavre, on n’aurait certainement pas trouvé des traces de l’inflamma-

lion , et le médecin se serait creusé le cerveau pour tacher d’expliquer comment l’inflammation qu’on croyait exister et dont on devait trouver les traces, ne se serait cependant montrée nulle part.

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