‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 38 sur 66 · OBSERVATION XI · texte numérisé non relu

OBSERVATION XI

Dès l’année 1795, a mon retour d’Angleterre, j’eus occasion de soigner un do nos meilleurs avocats, célèbre même a cette époque, d’une maladie qu’il n’avait pas, et dont il se croyait cependant atteint sur la parole de ce vieux médecin dont j’ai parlé plus haut : on voulait qu’il fut affecté d’un anévrisme, ou d’un vice organique quelconque du cœur. Une certaine irrégularité et un peu d’obscurité dans les pulsations , circonstances qui étaient naturelles a l’individu et en résumé insignifiantes , et quelques symptômes d’hypocondrje, .suffirent a dicter un pareil dia-

gnostic, el a faire prescrire une dicte sévère, l’abstinence complète de vin et l’usage fréquent des purgatifs. Un semblable traitement ne pouvait certainement pas le guérir d’un anévrisme qu’il n’avait point, mais, en revanche, il devait rendre et rendit réellement malade un homme dont le tempérament nécessitait un régime très nourrissant. En eflbt, le traitement débilitant lui occasionna une foule de symptômes d’hypocondrie et une faiblesse telle, qu’il lui était impossible de vaquer a ses occupations ordinaires. Nous nous trouvions souvent ensemble , et un jour il me consulta relativement a ce vice du cœur qui tourmentait singulièrement son imagination. Nevoyant aucune raison valable qui pût motiver le diagnostic qu’on avait porté sur son état , et jugeant qu’il ne pouvait avoir absolument aucune lésion organique du cœur, je lui conseillai de revenir a son régime ordinaire, et meme de boire un peu plus de vin qu’auparavant. C’est ce qu’il fit; il s’en trouva très bien, et ayant continué a se bien nourrir et à boire toujours de bon vin, il jouit pendant quelques mois d’une santé parfaite,

J’ai voulu taire précéder l’observation que je vais rapporter par ces renseignemens , pour montrer comment la connaissance, acquise en cette circonstance, du tempérament de ce malade, a beaucoup contribué a me dévoiler la diathèse d’une maladie très grave dont il fut atteint longtemps après, et qui fit grand bruit a cause du traitement que j’employai et qu’on crut fort extraordinaire.

Vers la fin de 179G, et au commencement de 1797, cet avocat dut, pour différentes affaires publiques, voyager précipitamment jour et nuit , avec le froid et toutes les intempéries de la saison. 11 revint a Milan assez indisposé et surtout avec des douleurs rhumatismales vagues. Me trouvant alors absent et auprès d’un malade atteint de fièvre pétéchiale grave, il dut avoir recours au ministère du vieux médecin, qui offrait spontanément ses. services. Le traitement fut anti-phlogistique, composé de purgatifs, de boissons rafraîchissantes et de saignées. Parmi les douleurs qu’il éprouvait, les plus intenses et les plus constantes étaient au genou droit, qui commença à se gonfler dès le

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début du traitement, et se gonfla toujours davantage, occasionnant des douleurs de plus en plus violentes. Après quelques essais continués pendant plusieurs jours sans succès pour le malade, le médecin appela quatre de ses confrères en consultation. Malgré toutes les discussions qui en résultèrent, on ne changea pas le traitement, qui fut toujours anli-phlogistique ; on pratiqua même une autre saignée. C’est dans ce moment que j’arrivai auprès du malade ; les douleurs atroces qu’il souffrait lui arrachaient des cris épouvantables. Le genou était de la grosseur d’un melon, et la peau qui le recouvrait était excessivement tendue et un peu plus rouge que dans l’état normal. La température du corps paraissait fébrile, mais le pouls était si petit, qu’on ne pouvait rien en déduire de positif; le moindre contact lui était insupportable. Les médecins hésitaient, et sur ce qu’ils devaient faire, et sur ce a quoi ils pouvaient s’attendre. . Cependant, réfléchissant bien a l’inefficacité, ou, pour mieux dire, aux fâcheux résultats du traitement employé jusqu’à ce moment, a la rapidité avec laquelle le genou s’était gonflé, et a ce que le

malade n’avait jamais souffert de la goutte, d’arthrites ou de rhumatismes, et a ce qu’il avait joui d’une bonne santé avant le voyage , et faisant surtout grand cas de la connaissance de son tempérament, acquise de la manière indiquée plus haut, il me fut impossible de consentir a ce que l’on continuât le meme traitement. Profilant donc de l’incertitude des médecins, et croyant pouvoir avec raison considérer la maladie comme une diathèse de contre-stimulus, déterminée d’abord par le froid, par l’humidité et parles incommodités du voyage, et amenée ensuite a cette extrémité par le traitement, je proposai une méthode stimulante et principalement l’opium. Tous les autres médecins , un seul excepté ( c’était mon ami Delio, dont j’ai parlé dans Y Histoire de la Pétéchie de Gênes), tous me furent contraires, de sorte que , allant a la majorité , c’était une cause perdue. Mais le malade était un de ces hommes qui y voient de loin et savent, au besoin, prendre un parti décisif. Il mit toute sa confiance en moi, et aucun de mes adversaires, malgré tout ce qu’ils purent lui dire, ne parvint h le dissuader.

Je commençai sans retard par lui administrer l’opium dans une mixture contenant la valeur de six grains environ d’opium solide, quelques gros de liqueur anodine et une bonne quantité d’eau de cannelle. Dans les vingt-quatre heures cette potion fut achevée , et non seulement il n’en éprouva aucun détriment, ainsi que les autres médecins et le vieux surtout le lui avaient prédit en cachette , mais encore il se sentit un peu soulagé, spécialement des douleurs. Au second jour la dose d’opium fut élevée a huit grains ; au troisième , en lui faisant ma visite du matin, je le trouvai beaucoup plus gai et plus parleur que de coutume; il me disait avoir fait dans la nuit des rêves brillans, voyant des montagnes d’or et de bijous ; et souvent il crachait une matière salivaire blanche, écumcuse et abondante; en un mot, il y avait, a n’en pas douter, un commencement d’ivresse. Je fus étonné que l’opium , dans une diathèse aussi intense de contrestimulus, eût produit autant d’effet et aussi promptement , tandis que le malade n’avait même pas complètement achevé la dose de la veille. Le domestique qui le soignait me fit alors signe, comme

ayant quelque chose a me dire en secret, et je passai de suite dans une chambre voisine, où il m’informa que le reste de la médecine que je voyais dans la fiole appartenait a une seconde dose , de sorte que le malade avait pris dans les vingt quatre heures double dose d’opium , c’est- a- dire seize grains, plus une once d’éther sulfurique et deux onces d’eau de cannelle ; lui ayant d’ailleurs permis un peu de vin de Bourgogne , il en avait profité ce jour-la plus que les autres. Ce domestique était un brave Allemand, et avait, de lui-même et dans de bonnes intentions , doublé les doses des médicamens , s’étant aperçu que moyennant ces remèdes son maître souffrait beaucoup moins de ses douleurs , goûtait quelques heures de repos et devenait gai, choses dont il avait été complètement privé précédemment. Comme on le voit, le domestique ignare raisonnait avec plus de justesse que les savons médecins , qui se plaisaient a répandre partout que je calmais les douleurs au malade aux dépens de sa vie, et que, réduit au dernier degré de l’ivresse , il ne tarderait pas a descendre au tombeau. Cependant l’ivresse fut très légère et se dis-

sipa promptement ; le besoin de stimulans se fil encore sentir, et, a l’exception du vin que je lui défendis, il continua la même mixture avec les douze grains d’opium par jour. Au bout de quelques jours, le genou se trouva réduit a son état normal et les douleurs cessèrent complètement. Lorsque le vieux médecin vit clairement les bons effets de l’opium , il se mit a pronostiquer au malade que la guérison du genou s’achetait au prix de quelque lésion du cerveau , et il ajoutait en avoir vu des exemples bien malheureux, lui qui n’avait jamais prescrit que quelques gouttes de laudanum par dose. Mais il ne put obtenir, par ce mauvais procédé, que le traitement commencéfût suspendu; je le continuai autant que je le jugeai nécessaire, et sa triste prophétie porta a faux. Je ferai observer au contraire que le malade conserva intactes toutes ses belles facultés intellectuelles , au point que , connaissant parfaitement les temps où nous nous trouvions alors , et sachant mettre a profit toutes les circonstances , il est devenu immensément riche, quoiqu’il n’eût en commençant qu’une très médiocre fortune. Depuis cette maladie jusqu’à

l’âge de soixante-quatorze ans, il a joui d’une parfaite santé et a toujours mené une vie très laborieuse. Je 11e l’ai point assisté dans ses derniers momens, mais, a ce que j’ai pu en savoir, il n’a pas succombé a une maladie inflammatoire.

Un mot maintenant de la convalescence: elle fut longue et il lui fallut pendant long-temps boire habituellement beaucoup de vin du plus exquis et des liqueurs , moyennant quoi il put se dispenser de prendre de l’opium. Celte observation aussi

nous fournit l’exemple d’une maladie crue inflam-

matoire , réduite a toute extrémité par un traitement anti-phlogistique énergique , et parfaitement guérie par un traitement plus énergique encore, d’une action tout opposée. On pourrait en tirer d’autres inductions , mais elles sont étrangères au sujet qui nous occupe en ce moment.

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