OBSERVATION XIV
Une dame âgée de cinquante ans, accoutumée a faire bonne chère et a boire de bons vins , et copieusement, sans jamais offrir le moindre signe d’ivresse, ni aucun autre inconvénient, depuis le nombre d’années qu’elle suivait pareil régime , commença a perdre l’appétit et a éprouver une sensation de langueur a l’estomac, accompagnée par un malaise général ; choses qui jusqu’alors lui avaient été inconnues. D’abord le mal marcha très lentement, au point qu’elle ne s’en apercevait pour ainsi dire pas, et ne savait en indiquer les causes; elle continua par conséquent son train de vie ordinaire. Le médecin qu’elle consulta se figura au contraire que la cause de son indisposition était bien évidente , et il la trouvait dans le régime trop nourrissant et dans la boisson copieuse dont cette dame faisait usage ; il conseilla donc a la malade de se modérer autant que possible dans les deux
choses , et de prendre parfois quelques purgatifs ; l’assurant que de cette manière elle se serait promptement débarrassée de tous ses maux, qu’il considérait comme un commencement de gastro- entérite. Cependant ces belles promesses ne se réalisèrent pas , et quoique les purgatifs déterminassent de nombreuses évacuations , les symptômes de dyspepsie persistaient ou augmentaient même, et, ce qui est pis, la malade avait vers le soir les jambes un peu enflées. Le médecin toutefois n’y fit pas grande attention , et il prétendit seulement qu’il pouvait y avoir de l’atonie, d’oii l’indication d’administrer les remèdes prétendus toniques , et par conséquent les chalybés et les amers. La malade prétendait cependant que son estomac ne pouvait pas supporter ces médicamens , qui lui pesaient beaucoup trop et lui occasionnaient même des nausées très fortes. En attendant, l’anasarque s’étendait des membres inférieurs aux supérieurs. On s’aperçut alors que l’état de cette malade était plus grave qu’on ne le croyait d’abord ; on vit une hydropisie qui augmentait rapidement , et on décida d’administrer des diurétiques, tels que le nitre, la
scille et enfin la digitale. Aucun de ces remèdes ne put être supporté , le dernier surtout, proposé par un jeune médecin qui m’avait souvent vu l’employer a haute dose dans mes cliniques. 11 fut donc
impossible d’arrêter l’anasarque , qui augmentait toujours ; aussi il s’y joignit bientôt des symptômes qu’on disait d’asthme nocturne, mais qui n’étaient en réalité que des symptômes d’hydrothorax ; affection qui accompagne souvent l’anasarque. Cependant ni le ventre , ni la tête n’indiquaient qu’un épanchement de sérum s’y opérât. La malade ayant déjà persisté pendant quelque temps dans cet état sans trouver le moindre soulagement, et les accès d’asthme nocturne devenant de plus en plus fréquens et presque mortels , je fus appelé à la visiter; elle avait d’ailleurs été abandonnée par les autres médecins, dont la présence devenait pour elle insupportable. A cette même époque, les médecins avaient déclaré qu’il y avait quelque lésion organique au cœur, excuse ordinaire en ce cas, lorsqu’on ne peut pas expliquer pourquoi les remèdes ne produisent aucun bon effet, et laissèrent ainsi la malade sans espoir. Elle me raconta le mieux pos-
sible sa malheureuse histoire , et ensuite un de ses amis, gentilhomme très instruit et d’un jugement droit , m’informa des circonstances les plus détaillées. Je vis d’abord qu’au milieu d’un aussi grand nombre de remèdes administrés, leur action se induisait a une seule contre-stimulante ; de sorte que , lors meme que les médecins auraient eu l’idée non pas d’étudier , mais de traiter même empiriquement la maladie , à juvantibus et lœdentibus , ils avaient employé une longue série de remèdes nuisibles, et pas un seul n’avait été pris dans l’autre série, où l’on pouvait en trouver d’utiles. Je vis encore que le diagnostic sur la lésion du cœur avait été mis en avant très tard, dicLé par l’ignorance ou par la mauvaise foi, puisque la maladie, ni à son début, ni par la suite, n’avait fourni aucun signe sur lequel on pût baser un pareil diagnostic. Enfin le fait ordinaire, qui est pour moi d’un grand intérêt , s’oftVait encore ici a ma considération : le mal avait évidemment empiré sous l’influence du traitement contre-stimulant long-temps continué , et plus les remèdes étaient actifs, moins ils étaient tolérés.
Je déduisis de tout cela une diathèse de contrestimulus, légère d’abord, et conduite ensuite a toute extrémité par une méthode curative erronée. On pouvait donc tenter, avec espoir de succès , un traitement stimulant. Je commençai par prescrire une mixture contenant la valeur de deux a trois grains d’opium solide , avec addition d’une bonne dose d’éther sulfurique et d’eau de cannelle, a prendre dans les vingt-quatre heures. On obtint immédiatement une diminution sensible des accès nocturnes d’astlime. Pendant deux jours de suite , la malade ne voulut point entendre parler d’augmenter la dose ; elle voulut meme consulter un autre médecin a mon insu. Celui-ci désapprouva le traitement stimulant qui , selon lui , n’aurait jamais pu opérer l’évacuation des eaux. Appelé cependant le lendemain pour consulter avec moi , il loua et approuva ce qu’il avait désapprouvé la veille, et, dans l’intention de rendre le traitement stimulant plus énergique , il proposa de faire des lotions avec l’éther sur les jambes enflées. Il oubliait que l’évaporation subite de l’éther produit le froid , au point qu’il a été dit par Franklin qu’on pourrait faire
mourir un homme de froid en l’exposant nu au soleil et en le mouillant sans cesse d’étlier. Toutefois la conduite peu louable de ce médecin tourna au profit de la malade ; elle eut en effet plus de confiance en moi, et la dose d’opium, seul moyen de guérison pour elle, fut augmentée au point qu’elle en prenait seize grains par jour.
Les accès nocturnes d’asthme se dissipèrent promptement; le sommeil était tranquille ; les urines augmentèrent quelque peu, mais pas assez cependant pour diminuer notablement le volume des jambes, des cuisses, des bras et de la figure qui était aussi un peu tuméfiée. Mais tout-a-coup les urines devinrent si abondantes que dans une seule nuit elle en rendit plus de douze livres ; l’enflure disparut complètement et partout, et les membres si enflés auparavant restèrent flasques. Celui qui n’aurait rien su du traitement employé aurait pu croire , ne faisant attention qu’a la grande quantité d’urine évacuée en peu d’heures , qu’on avait administré a la malade les diurétiques les plus puissans ; tant il est vrai que le traitement rationnel des maladies repose sur ces deux pré-
ceptes : déterminer la qualité de la diathèse et en fixer autant que possible la quantité. Ceci était bien loin du jugement émis par le premier médecin, qui n’aurait jamais attendu de l’opium un effet diurétique. Quelques jours après celte grande évacuation d’urine, l’amélioration fut encore plus évidente; cependant l’opium et les autres stimulans furent continués à haute dose. En peu de temps la malade se trouva bien, et la guérison fut si complète que les forces musculaires lui revinrent , et la poitrine se trouva parfaitement dégagée. Bientôt même elle put se promener à volonté et monter lestement les escaliers sans haleter; chose d’autant plus étonnante que cette personne,
avant que son mal eût augmenté au point de l’obliger a garder le lit , avait perdu la faculté de monter même peu de degrés. Elle put bientôt digérer facilement comme d’habitude , et je lui permis alors de diminuer notablement la dose d’opium , pouvant y suppléer par de bons alimens et par des vins généreux. Réfléchissant ensuite à ce que la maladie avait commencé à une époque pendant laquelle cette dame suivait encore un
régime très nourrissant et buvait copieusement, je lui conseillai de ne pas abandonner entièrement l’opium et d’en prendre. encore huit ou dix grains par jour. Je sais positivement qu’elle a suivi ce conseil pendant quelque temps après sa guérison.
Elle continua de jouir pendant six mois encore d’une parfaite santé; et jusqu’ici l’observation est du nombre de celles dont la guérison a été obtenue moyennant un traitement opposé a celui qui fut employé d’abord et qu’on aurait continué jusqu’à la mort ; terminaison , au reste , qui n’aurait pu retarder que de peu de jours encore. C’est un nouveau cas très remarquable d’une diathèse de contre-stimulus qui s’est manifestée avant aucun traitement, et qui a été ensuite beaucoup augmentée par le traitement employé. Personne, au reste, ne pourra douter que si cette malade était morte, le cadavre n’aurait offert aucune trace d’inflammation ; et pour s’en convaincre , il suffit de lire l’ocs. xiii delà seconde série , qui forme la suite de l’observation que nous venons de rapporter.