‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 43 sur 66 · OBSERVATION XV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XV

L’observation dont nous allons nous occuper maintenant doit être divisée, comme la précédente, en deux parties. La première , qui est celle-ci , terminée par la guérison, appartient a la première série; l’autre a la seconde, et c’est l’observation xiv.

Un homme âgé d’une quarantaine d’années

lorsque je le vis pour la première fois, fabricant de métiers a tisser, d’un esprit vif et gai , abandonna sa patrie dans sa jeunesse, et pendant ses voyages en Allemagne et en Suisse il se trouva souvent dans de pénibles positions, exposé a toute sorte de privations et a toutes les intempéries. D’après ce qu’il disait, il supportait fort bien les stimulans dont il usait copieusement et par besoin , car sa santé souffrait beaucoup lorsqu’il était forcé a ne prendre qu’une nourriture peu abondante, et lorsqu’il était privé de vin et de liqueurs. C’est ainsi que peu a peu il perdit la santé, et il était particulièrement

tourmenté par des douleurs vagues dans les membres, attribuées par lui à la vie malheureuse qu’il menait, et surtout a ce qu’il était souvent obligé de passer les nuits à la belle étoile ou au milieu de l’humidité et du froid dans quelque masure. Plus tard , s’étant trouvé dans une position plus heureuse, il chercha un moyen de soulager ses douleurs devenues insupportables, et commença a se livrer, a toute sorte de médecins et de charlatans , qu’il trouvait toujours faciles a lui promettre un prompt rétablissement. Les uns déclaraient ces douleurs purement rhumatismales , les autres nerveuses ; le plus grand nombre les attribuaient a une ancienne affection vénérienne , que le malade disait cependant n’avoir jamais eue. Néanmoins on voulut le traiter avec la' salsepareille et avec d’autres décoctions et remèdes réputés anti-syphilitiques. Il me montra une collection d’ordonnances , presque toutes de préparations mercurielles qu’il avait déjà expérimentées , et qui lui avaient causé à plusieurs reprises une forte salivation. En résumé, il avait constamment empiré; au point que, réduit a un triste état , fatigué aussi de mener une

vie errante , il rentra dans sa patrie. Chez nous aussi le jugement des hommes de l’art, et meme des plus haut placés, fut qu’il y avait syphilis, et tous les remèdes conseillés se réduisirent aux antisypliili tiques. Ce qui vint surtout confirmer les médecins dans cette opinion , ce fui une tumeur blanche qui survint au genou, et un gonflement qui parut a l’os frontal; d’abord indolens l’un et l’autre, puis douloureux, spécialement le gonflement au genou, dont les douleurs furent bientôt très aiguës. Un amaigrissement notable et des sueurs nocturnes s’y joignirent bientôt et aggravèrent encore l’état du malade. Enfin une chorée des plus extravagantes et des plus incommodes vint compliquer un état déjà si fâcheux, et c’est pendant un de ces accès convulsifs que je vis le malade pour la première fois. Le mouvement était le suivant : le tronc se pliait d’abord jusqu’aux genoux , le malade étant assis sur un fauteuil , et ensuite il se relevait perpendiculairement aux membres inférieurs. Ces deux temps du même mouvement convulsif se succédaient avec une telle rapidité, sans repos ni interruption, qu’il

m’était impossible de les fixer pour quelques secondes sans éprouver moi-même les vertiges que le malade ne ressentait pas. Je crois que si , en parcourant avec tant de vitesse ce quart de cercle, le malade avait frappé contre un obstacle un peu dur, il en aurait eu la tête brisée. L’accès terminé , après une durée variable, le malade tombait dans un affaissement tel qu’il croyait devoir tôt ou tard y succomber.

Ayant bien réfléchi aux remèdes qu’il avait employés, mercuriels ou non, et dans l’usage desquels, d’après les prescriptions des médecins, le pauvre homme avait persisté le plus possible, je vis que c’étaient tous des contre-stimulans et presque tous fort actifs, parmi lesquels la ciguë et l’aconit. Il me parut conséquemment certain que le malade devait être tombé dans une diathèse grave de contre-stimulus. Il est même probable que la maladie commença avec cette diathèse qui ,. augmentée toujours par un traitement erroné , devait conduire . • •>

le malade au tombeau, cl’oîi il n’était peut-être pas loin. S’il y avait une amélioration encore possible, ce ne pouvait être que par l’emploi de l’opium. Je

commençai par en ordonner six grains par jour, à prendre a différentes reprises; mais ils ne produisirent absolument aucun effet, et j’en conclus qu’il devait y avoir une très forte capacité morbide pour

les stimulans. Le malade étant parvenu a douze grains par jour, les paroxismes de la cliorée diminuèrent de fréquence et d’intensité, et les nuits furent plus tranquilles. Dès qu’il put prendre un demi-gros d’opium dans les vingt-quatre heures, les convulsions cessèrent complètement ; cependant un peu de malaise a l’estomac et une certaine terreur panique dont il ne pouvait se défendre , lui présageaient le retour de l’accès, s’il eût mis un peu trop d’intervalle entre les prises du remède. Il continua donc l’usage de l’opium, et s’aidant aussi par un régime très nutritif et par de bon vin , il recouvra la santé et put reprendre ses occupations ordinaires. Toutefois, pour peu qu’il eût mêlé de végétaux a son alimentation toujours composée de viande, il en avait de suite de la diarrhée, et il était encore menacé de convulsions , auxquelles il ne pouvait s’opposer qu’en augmentant la dose d’opium.

11 jouit pendant quelques mois d’une bonne santé et prenait, terme moyen, un demi-gros d’opium solide par jour. Par la suite, il sentit souvent le besoin, soit a cause de quelque accès convulsif, soit pour un certain malaise général qu’il éprouvait, d’augmenter la dose d’opium, et le résultat justifiait celte précaution. Il est parvenu a en prendre un gros et même deux dans vingt-quatre heures , et je ne me suis jamais aperçu que ni la tête ni l’estomac indiquassent un excès d’action de ce remède ; je ne l’ai jamais entendu non plus se plaindre d’une démangeaison incommode a la peau, effet très fréquemment produit par l’opium lorsqu’il est pris en plus grande quantité qu’il ne faut. L’amélioration était donc bien avancée, et aucune fonction, ni animale ni intellectuelle, n’était en défaut. Il avait d’ailleurs repris de l’appétit, et l’estomac ainsi que les intestins fonctionnaient parfaitement bien; les forces musculaires lui étaient également revenues; l’enflure au genou avait complètement, disparu, et le peu qui restait ne le gênait pas. La tumeur au front était aussi dissipée, et notre malade avait

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enfin repris celte gaité d’esprit qui était le fond de son caractère. Il restait un seul problème a résoudre : quand est-ce qu’aurait cessé la capacité morbide, qui persistait clicz lui malgré sa grande amélioration? Car l’opium, qu’il était toujours obligé de prendre a haute dose, dépassant parfois un gros par jour, prouvait évidemment que la capacité morbide n’était point encore détruite. Mais nous ne nous arrêterons pas ici sur de pareilles considérations; il nous suffît de pouvoir conclure qu’il s’agissait d’une diathèse très grave de contre-stimulus, ce qui est bien démontré par le traitement stimulant que nous avons employé; et que la mort s’en serait indubitablement suivie si l’on n’y avait pas eu recours, ou si l’on avait persisté dans celui qu’on employa d’abord. Dans ce cas, l’examen nécroscopique le plus minutieux n’aurait pu découvrir aucune trace d’inflammation. La vie a donc été conservée chez cet individu par le changement total que nous avons opéré dans le traitement. Cela est confirmé encore par la relaion de la seconde partie de cette observation , que nous avons du rapporter à I’obs. xiv de la seconde série, ainsi que le comporte la matière.

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