‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 44 sur 66 · OBSERVATION PREMIERE · texte numérisé non relu

OBSERVATION PREMIERE

Un Français, âgé de cinquante ans, sain et robuste, sauf quelques légères indispositions pour lesquelles il me faisait toujours appeler lorsqu’il demeurait a Milan, s’était fixé par la suite dans le Mantouan. Il y avait déjà nombre d’années que je n’avais entendu parler de lui, lorsqu’il vint à Milan en 1820, je crois, au commencement du printemps, pour assister a une course de chevaux qui eut lieu dans un endroit très exposé au soleil. Le lendemain il eut la fièvre, mais légère. Un de

scs amis qui le visita le jour meme, lui amena immédiatement son médecin. Le malade se plaignait surtout d’une douleur fixe a l’iiypocondre droit, dont il avait déjà souffert chez lui, mais pas cependant d’une manière aussi aiguë. Le médecin diagnostiqua de suite une hépatite, et, sans perdre de temps, commença un traitement composé d’abondantes évacuations sanguines, de purgatifs et d’un large vésicatoire sur la partie douloureuse. De jour en jour les choses empiraient, et la tète devenait également très douloureuse, au point que l’on crut que l’inflammation s’était propagée au cerveau ; conséquemment les saignées furent continuées sans relâche. Il mourut le septième ou huitième jour.

Le hasard fit que je me trouvais au cimetière lorsque le médecin se disposait a faire l’autopsie. Avant de commencer, il eut l’obligeance de me faire l’histoire de la maladie que je viens de rapporter en peu de lignes; il croyait fermement avoir eu à combattre une hépatite, a laquelle s’était joint ensuite une céphalite. On devait donc trouver dans le foie une lésion profonde, car ce méde-

cin pensait que , d’après les douleurs que le malade avait dit de souffrir dans cette région depuis longtemps, la maladie devait dater de plusieurs années et avait été, par conséquent, toujours négligée. Dès qu’on eut ouvert les parois du ventre, il en sortit une portion des intestins qui me parut très blanche, comme si les intestins eussent été bien lavés et entièrement privés de sang. Cette circonstance me lit déjà soupçonner que la maladie avait été tout autre qu’une inflammation. Cependant, le médecin, persuadé de la justesse de son diagnostic, fit découvrir le viscère qu’il avait déclaré siège du mal; mais, après avoir bien examiné et coupé en petites portions tout le foie , il le trouva parfaitement sain, et ne sut pas plus que le chirurgien qui faisait l’autopsie, trouver un seul point qui pût faire croire que ce viscère avait été enflammé. A cette vue le médecin pâlit; mais il ne tarda pas a se remettre , croyant que le cerveau, qui, d’après lui, avait présenté des signes d’une inflammation très grave, pourrait lui épargner la lionte de s’ètre trompé en diagnostiquant la maladie du foie : il pensait que l’inflammation avait

quitté le foie pour se porter entièrement au cerveau. Mais on trouva aussi que le cerveau était très sain; en un mot, tous les viscères des trois cavités n’offrirent pas la moindre trace d’inflam- Hiation, et paraissaient, au contraire, tout-'a-fait privés de sang.

Ce fait donne lieu a beaucoup d’inductions; je me bornerai cependant à celles qui répondent a notre but présent. Il y a peu a dire relativement au diagnostic erroné; mais un fait positif, évident et en meme temps capital, est qu’on s’est trompé sur la diathèse de la maladie, et on a persisté dans cette erreur jusqu'au dernier moment; tandis que le médecin, lorsque le mal empirait, aurait pu, en changeant de méthode, sauver peut-être une vie qu’il a détruite, sans le savoir, par un traitement tout opposé a celui qu’il fallait. Il- n’y a rien a répondre à cela; car autrement a quelle cause voudrait-on attribuer la mort dans une maladie aiguë , traitée parfaitement bien dès le commencement pour une inflammation supposée, tandis que le mal empirait proportionnellement a la continuation du traitement, et où le cadavre n’a offert

aucune trace d’inflammation , pas plus que la moindre altération , ni récente , ni ancienne , a laquelle pouvoir attribuer la mort? A la vérité, le médecin aurait voulu mettre en avant l’épaisseur et la dureté des parois du crâne , réellement plus fortes que u’ordinaire , de sorte que le cerveau , comparativement a la grosseur de la boite osseuse qui l’entourait, était ou paraissait un peu plus petit que de coutume. Mais, supposé même que la chose fut réelle et non apparente, qu’est-ce que cela a de commun avec une hépatite , une céphalite ou une maladie inflammatoire quelconque ? Ce cerveau avait toujours parfaitement rempli ses fonctions ; cct homme avait toujours montré beaucoup d’intelligence dans scs affaires, et n’avait jamais été ni maniaque , ni imbécile. Peccatnm s nam quod. celari possct , vir sapiens conjlteri mavult (Cic. ). Que dirons-nous dans ce cas-ci où l’erreur, loin de pouvoir se cacher, saute aux yeux , et où cependant on sophistiquait pour la défendre plutôt que de l’avouer? Je ne dirai rien de ïa précipitatiôn avec laquelle on s’est mis a combattre celte maladie , sans se donner le moindre laps de temps pour exa-

miner sa marche spontanée, et voir s’il y avait intermittence ou au moins rémittence. Cependant la connaissance du pays (le Mantonan) que le malade habitait, pouvait laire naître de grands soupçons sur la nature de la malad ie. Quant a la douleur que le malade souffrait a l’hypocondre droit et qui lit croire fermement au médecin qu’il s’agissait d’une affection grave au foie, j’ai eu occasion d’entendre beaucoup de malades s’en plaindre, .le l’ai vue persister long-temps , récidiver, et toujours fort incommode aux malades; mais je n’ai pas trouvé qu’elle fut d'une nature grave inflammatoire comme on l’a cru ici; elle a tout autre carac-

tère, et il en sera question ailleurs.

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