OBSERVATION VI
Un jeune homme , bienfait, robuste, adonné a la chasse , spécialement dans les marais , après quelques jours de malaise , fut attaqué par une forte lièvre avec des douleurs rhumatismales dans
les membres et une affection de poitrine qui fut
jugée une péripneumonie inflammatoire. Le traitement anti-phlogistique fut immédiatement employé , et on n’épargna ni les saignées , ni les autres remèdes débilitans. Cependant les symptômes s’aggravèrent en quelques jours , spécialement ceux de la poitrine, c’est-'a-dire la douleur de côté , la difli-
cul té de respirer et surtout la toux presque sèche. Les médecins ordinaires étaient au nombre de trois, et lorsque la maladie, malgré les nombreuses saignées , parut prendre un caractère encore plus grave , l’un cVeux , ne partageant plus l’opinion des autres qui voulaient persister dans le traitement employé jusqu’alors , proposa le quinquina ; a pareille époque on était loin encore de la découverte de la quinine. Les autres médecins ne niaient pas qu’il y eut une certaine périodicité dans les accès de fièvre; mais l’écorce péruvienne, a laquelle les praticiens attribuaient alors la qualité de stimulant permanent , les effrayait au pointqu’ils n’auraient jamais osé l’employer chez ce malade, étant persuadés qu’il y avait une inflammation pulmonaire très grave. En attendant, la maladie fit malheureusement des progrès rapides et se termina par la mort.
Je ne vis jamais le malade. Cependant lorsqu il commença a être en danger, j’étais journellement instruit de^son état par un des médecins qui le voyaient, le même dont l’opinion différait de celle des autres. Je lui avais conseillé déjà, avant que le
malade mourut, de demander l’autopsie; car j’étais convaincu qu’il avait eu raison de changer d’avis. Ayant d’ailleurs de bons motifs de douter que cet examen dut être agréable a ses collègues qui n’avaient point voulu changer de traitement, et dès lors déjà m’étant plusieurs fois aperçu qu’en pareille circonstance on cherche a faire voir blanc pour noir a ceux qui n’y regardent pas de près ,
j’en avertis ce médecin*et je l’engageai a se tenir
sur ses gardes» Il me rapporta après que tous convinrent qu’il n’y avait point d’inflammation dans les viscères abdominaux ; et à la vérité il n’y eut rien pendant la maladie qui pût la faire soupçonner. Quant a la poitrine , on n’y trouva ni engorgement des capillaires sanguins , ni extravasation
de lymphe coagulable , ni adhérences d’aucune
partie du poumon avec la plèvre costale, ni hépatisation, ni suppuration. Le poumon était donc tout-a-fait sain. Néanmoins, le chirurgien qui disséquait et un des médecins, en examinant la portion du poumon adossée au corps des vertèbres, dirent qu’il y avait gangrène. Mais on leur fit voir clairement que ce qu’il y avait de noir dépendait
de ce peu de sang qui reste dans les poumons, et qui, par sa propre gravité, se porte vers la partie inclinée de ce viscère selon la position qu’on lui donne , et lui communique cette teinte noire qu’ils apercevaient. Au reste , il fut aisé de leur prouver que la substance du poumon avait sa consistance normale ; elle n’était ni ramollie , ni désorganisée , et ne présentait pas, en un mot, le moindre indice de gangrène. J’ajouterai ici que par la suite j’ai eu souvent occasion d’observer ce phénomène, et j’en dirai ailleurs quelques mots.
Si l’on me demandait maintenant quelle était la nature réelle de cette maladie a son début, je crois pouvoir répondre qu’elle était probablement rhumatismale et de celles que je traite aujourd’hui avec succès par le sulfate de quinine a haute dose , parfois sans saignées , souvent avec, peu de saignées, et quelquefois, mais rarement, avec des saignées copieuses pratiquées en meme temps qu’on administre la quinine. Que si l’on me demandait encore si dans les derniers momens le quinquina ou la quinine auraient pu être employés avec succès, je dirai , m’appuyant sur une longue expérience, qu’a
toute extrémité il est rare que le malade puisse y résister, et qu’il faut recourir de préférence a l’opium , s’il n’est pas déjà trop tard. Au reste , ce sont des questions très graves, d’autant moins étudiées jusqu’à présent qu’elles méritent précisément de l’être davantage; mais elles n’ont que faire à mon but présent. Il nous suffit de savoir que la maladie a été regardée et traitée comme inflammatoire depuis le commencement jusqu’à la fin, et qu’on n’a trouvé dans le cadavre aucune trace d’inflammation.