‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 57 sur 66 · OBSERVATION XI · texte numérisé non relu

OBSERVATION XI

.l’eus occasion de connaître , au commencement de ce siècle , un individu de haute taille, de formes

athlétiques , ayant de bonnes couleurs , un tempérament robuste et une grande activité pour les nombreuses occupations auxquelles il se livrait; il était d’ailleurs gros mangeur et peut-être trop buveur, sans toutefois que sa santé en souffrit nullement. A mesure qu’il devint plus âgé, il commença â éprouver quelques infirmités, principalement dans les fonctions de l’estomac qui digérait mal, et dans celles des intestins qui le tourmentaient souvent par des enflures, des borborygmes et de la diarrhée. Quelques médecins attribuèrent ces indispositions au foie, d’autres a une gastro-entérite lente; tous s’accordaient toutefois à lui prescrire des remèdes évacuans , et surtout a lui recommander une grande sobriété dans sa nourriture et l’abstinence complète de vin. Cependant il n’éprouva aucune amélioration ; au bout de quelques mois les jambes s’enflèrent , et il eut un commencement de gêne dans la respiration , dont le malade n’avait pas souffert auparavant. Je ne sais pas si parmi les remèdes qu’on lui prescrivit, dès le commencement de sa maladie , il y eut aussi quelques saignées ; mais peu nous importe : il

nous suffit de savoir que le traitement fut antiphlogistique, et que peu a peu le malade se trouva affecté d’une anasarque accompagnée d’un hydrothorax. Son médecin prétendit alors, comme cela arrive d’ordinaire, qu’il devait y avoir au cœur un vice quelconque, qu’il ne spécifiait cependant pas. Un autre médecin, très renommé à cette époque, fut plus hardi et donna a ce vice la dénomination de cœur de bœuf , voulant indiquer par cela que le cœur avait acquis un volume extraordinaire; et c’est précisément a ce vice organique qu’il voulait attribuer l’hydropisie. Je fus instruit de ces circonstances par les parens du malade, car en cette occasion je ne me suis pas rencontré avec ce médecin. Toutefois j’avais tout lieu de croire a ce qu’on me rapportait, car je l’avais entendu, dans un cas analogue a celui-ci, porter le même diagnostic et attribuer le même effet au soi-

disant cœur de bœuf; ce qui , a dire vrai , me parut fort étrange. Mais assez sur cela pour le moment. Au reste , la cause première du mal , d’après l’opinion de tous ces médecins , résidait toujours dans une inflammation lente du foie ou des intestins,

déterminée, disaient-ils, par un excès de nourriture et de boissons spiritueuses.

Lorsque je fus consulté a une époque aussi avancée de la maladie , le traitement visait exclusivement a provoquer les urines par les diurétiques , la digitale surtout et ienitre; car la scille, essayée d’abord, ne répondit pas aux vues du médecin; l’estomac, en effet, ne put pas la supporter longtemps , et les urines n’en devinrent pas plus abondantes. Cependant le nitre et la digitale ne purent pas non plus être tolérés par l’estomac; ils occasionnèrent des nausées , du malaise et de l’irrégularité dans le pouls , et les urines n’en furent aucunement augmentées. J’examinai les battemens de cœur, et je sentis en effet une palpitation large; toutefois , au lieu d’en déduire que le cœur devait être très volumineux, je crus devoir attribuer cette sensation au péricarde distendu par l’eau qu’il devait contenir, et ce liquide, participant au mouvement du cœur, paraissait en augmenter le volume:

j’ai eu plusieurs fois occasion de remarquer ce

fait chez les malades, et de le vérifier ensuite sur le cadavre. Je ne pus trouver aucun autre signe de

lésion au cœur. Il y avait un peu d’irrégularité dans le pouls, mais il fallait l’attribuer à l’action de la digitale administrée peu de temps avant au malade, et qui continue parfois a faire sentir son effet meme après qu’on en a cessé l’usage. Mon avis était de tenter un traitement opposé , croyant voir d’une manière assez évidente que celui employé jusqu’alors n’avait nullement convenu au malade , et même, pour parler avec plus de justesse, lui avait été nuisible ; il était d’ailleurs positif pour moi qu’on s’était trompé sur le diagnostic du vice au cœur, du moins quant aux inductions qu’on en avaittirées. J’émis mon opinion, mais inutilement; de sorte que , ne me voyant point secondé , je laissai achever le traitement, et a leur gré , par ceux qui l’avaient dirigé jusqu’alors. Je continuai toutefois en ami a visiter le malade de temps a autre, et je le voyais marcher irrévocablement vers une funeste terminaison; il mourut en effet peu de temps après.

A l’autopsie on trouva, outre l’anasarque, de l’eau épanchée dans l’abdomen et dans le péricarde qui en était rempli. Le médecin ordinaire voulut

soutenir que le cœur était plus volumineux que clans son état normal; il convenait cependant qu'il n’y avait pas d’autre lésion , et qu’il était seulement un peu plus flasque que de coutume. Quant a son volume, je ne le trouvai ni plus grand, ni plus petit que ce qui était exigé par les grandes dimensions du corps auquel il appartenait ; et s’il était réellement proportionné a ce corps, comment pouvait-on voir dans cet organe la cause de l’hydropisie ou de toute autre maladie ? Mais , supposé même que le cœur fût plus gros que ne le comportent ses dimensions ordinaires , quel rapport y at-il entre cela et la production d’une anasarque et d’un hydrothorax? Je me rappelle avoir vu un gros chapon hien gras avec deux cœurs 'contigus, mais entièrement séparés , tous les deux volumineux , forts , hien construits et agissant , chacun d’eux , assez pour l’accomplissement de toutes ses fonctions, si l’animal n’en eût eu qu’un seul. Chacun avait à sa base ses gros vaisseaux , de sorte que l’aorte était double ainsi que les autres vaisseaux, et après un court trajet les aortes et les autres vaisseaux des deux côtés se réunissaient , et

;i partir de la tout le reste était dans son état normal. Cependant l’animal n’avait aucun défaut dans tout son corps, et il est meme a remarquer qu’il était plus gros et mieux nourri que tous les autres de la même couvée. Combien de fois , d’ailleurs , ne voyons-nous pas certains muscles et certains organes être plus volumineux chez les uns que chez les autres , sans qu’il en résulte aucun mal ? Je dirai ici, pour revenir a notre sujet , qu’il m’est souvent arrivé, dans des autopsies, de voir attribuer la mort a certaines altérations bien innocentes et tout-à-fait incapables de produire tout l’effet qu’on

leur voulait attribuer; et cela pour ne pas avouer

la cause réelle de la mort , qui était dans une erreur grave du traitement.

Au reste, on n’observa rien autre a cette autopsie, ni dans la poitrine , ni dans le bas-ventre, qui pût prouver qu’il y avait eu inflammation. Le foie était très sain , et les intestins ainsi que l’estomac étaient très pales a leur surface externe , comme on les trouve chez tous ceux qui ont succombé a de trop grandes évacuations sanguines. îl faut convenir en effet que si ce pauvre malade n’avait pas

été entièrement privé de sang par les saignées , la diète , a laquelle il avait été long-temps soumis, ne pouvant pas remplacer la quantité de sang perdu , et l’usage continuel de remèdes évacuans contribuant aussi a la consommation de la masse , avaient fini par produire absolument le meme effet que les saignées. Quant a la surface interne de l’estomac et des intestins , où le diagnostic de quelques médecins avait placé l’inflammation comme cause de la maladie avant qu’on songeât a avoir recours a un vice organique du cœur dont on ne voyait encore aucun indice , cette surface n’était nulle part colorée en rouge , et on ne voyait pas que quelque épanchement de lymphe coagulable y eût produit aucun de ses effets.

Nous conclurons donc de tout cela , que les premiers symptômes de désordre dans les fonctions de l’estomac et des intestins ne provenaient nullement d’inflammation , mais d’un commencement de diathèse de contre-stimulus , sans cesse augmentée par le traitement qui fut toujours opposé a la capacité morbide croissante de stimulus. La mort a été la suite d’une semblable erreur, et on n’a trouvé

dans le cadavre aucune trace récente d’inflammation , ni aucun effet qui pût faire croire qu’il y avait eu inflammation a une époque antérieure. Il sera utile de comparer cette observation avec I’obs. vu de la première série.

Page 1