‹ Théorie de la phlogose [electronic resource] (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · OBSERVATION XIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIV

La maladie dont nous avons rapporté l’histoire al’oBS. xv, première série , eut la terminaison funeste dont nous allons parler ici. Après que tous les symptômes se furent dissipés et que le malade se retrouva dans un état de santé tel qu’il ne pouvait s’attendre a être mieux, il ne lui resta d’autre ennui que la nécessité insurmontable de prendre chaque jour de l’opium a haute dose. Pendant plusieurs mois il jouit de ce bien-être et prenait régulièrement un gros d’opium par jour ; parfois cette dose ne. lui suffisait pas et il était obligé de la doubler. A cette même époque, c’était vers la fin de 1814, frappé par les circonstances de ces temps , je fus renfermé dans une prison d’état , ou je suis resté plus de trois ans sans avoir plus rien su de ce malade.. Rendu a la liberté, j’appris de sa veuve et d’un médecin de l’hôpital qui pendant long-temps avait été médecin interne a ma clini-

que, et qui m’a toujours témoigné quelque reconnaissance, j’appris, dis-je, les faits suivans :

Le malade, ne pouvant plus me consulter, ne voulut point se confier a d’autres médecins; il continua a se traiter par lui-même d’après les conseils que je lui avais donnés et s’en trouva bien pendant quelques mois; toutefois le besoin d’opium augmenta et il fut bientôt obligé d’en prendre trois et jusqu’à quatre gros par jour. Le malheur voulut qu’à cette époque, et lorsqu’il en avait précisément la plus grande nécessité , les moyens lui manquèrent pour obvier à ses besoins, et il fut obligé d’avoir recours à l’hôpital, non pas pour y être reçu, mais pour en obtenir seulement la dose journalière d’opium qui lui était indispensable. Ceux qui devaient juger de son mal et le secourir, poussés par une opinion tout opposée ,' ou peut-être par un autre motif, lui accordaient avec peine une très faible dose d’opium , de beaucoup inférieure à celle qu’il lui fallait, et dès lors déjà il aurait succombé si une main charitable n’était venue à son secours. Au bout de quelque temps, il fut' obligé de se réfugier à l’hôpital , où on lui promettait tous

les soins possibles et toute la quantité d’opium dont il aurait besoin. Mais, au lieu de cela, on voulut tenterdes expériences propres a éclaircir si le besoin d’opium que cemalade éprouvait, étaitunvice dont on pouvait le sevrer, ou un prétexte, ou toute autre chose enfin qu’une nécessité réelle. On commença par lui donner des pilules qui n’avaient aucune action, ou même composées d’extraits d’autres plantes narcotiques, excepté d’opium., Le pauvre homme s’aperçut bientôt qu’on le trompait , et il empirait de jour en jour, quoique sa femme, quj l’aim ait beaucoup , tâchât de se procurer pour lui le plus d’opium qu’elle pouvait. Mais les zélés épièrent cette femme et ne tardèrent pas a s’apercevoir de sa pitié; on lui retrouva l’opium constituant pour eux le corps du délit, et, après lui avoir fait une forte semonce , on la menaça de la prison et de pis encore. On commença alors à donner au malade un peu d’opium , mais toujours beaucoup moins qu’il ne lui en fallait, et sa pauvre femme , grâce à quelque protection , trouva encore moyen , pendant les visites qu’elle continuait a faire â son mari , de suppléer de son mieux a la dose de médi-

cament qui lui manquait. Cependant ce besoin impérieux d’opium allait toujours en augmentant, et le malade dépérissait de jour en jour faute d’une quantité de médicament suffisante a ce que le cas exigeait, soit aussi que la nourriture qu’on lui donnait ne lui suffit pas, ét surtout à cause de l’état déplorable dans lequel il se voyait, sans» espoir d’en sortir. Un jour enfin, pendant qu’il mangeait et tout en parlant a sa femme , qui était au chevet de son lit, il mourut subitement sans donner le

moindre signe de souffrance.

Les médecins de l’hôpital , persuadés qu’ils trouveraient dans le cadavre les traces de l’inflammation qu’ils croyaient avoir existé pendant cette longue maladie , et les effets des doses extraordinaires d’opium qui furent administrées pendant si long-temps , et voulant surtout prouver que la mort avait été déterminée par une apoplexie foudroyante dont le cerveau fournirait des preuves évidentes , procédèrent en grande solennité à l’autopsie du cadavre. On comprend déjà que cet examen ne fut dicté ni par amour pour la vérité , ni par le désir de la connaître quelle qu’elle fut , mais

seulement dans l’intention peu délicate de blâmer le traitement fait avec l’opium et les théories, selon eux, extravagantes de celui qui avait proposé et qui avait dirigé avec succès un pareil traitement pendant plus d’un an.

Le fait est qu’on ne trouva rien de tout ce que a quoi l’on s’attendait et dont on aurait voulu attribuer la cause au soi-disant abus de l’opium et des autres stimulans employés avec l’opium. On ne trouva aucune trace d’inflammation , ancienne ou récente ; les viscères de la poitrine et du ventre étaient parfaitement sains ; et le cerveau , où l’on s’était figuré de trouver l’extravasation de sang, la turgescence des vaisseaux sanguins et l’injection des capillaires , le cerveau se montra à leur grand étonnement tout-à-fait semblable a celui d’un individu qui aurait succombé a tout autre maladie qu’à l’inflammation de ce viscère ou a l’apoplexie. On examina aussi le genou qu’on croyait le siège d’une tumeur blanche, mais, excepté les tégumens qui offraient un peu plus de volume que du côté opposé, il n’y avait rien qui put être considéré comme trace d’inflammation ; ce volume était dû

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