CHAPITRE XV
Exceptions auxquelles sont sujettes les inductions alléguées ci-dessus, et de celles d’abord qui sont négatives par rapport à la cause. Couenne du sang pendant la grossesse. Recherche des circonstances. Quelques observations.
Examinons d’abord, parmi ces exceptions, celles qu’on croit appartenir a l’état de santé , et qui constitueraient, si elles étaient réelles, une preuve négative par rapport a la cause; car il s’agit de sang qui , ne provenant point de maladie inflammatoire, donne cependant lieu , dit-on , a la formation de la couenne; ce qui serait en ce cas trouver l’effet où il n’y a poinjt de cause, puisque, selon nous, la couenne est produite par l’inflammation. Voyons comment va se résoudre cette objection , qui paraît de quelque importance. La première exception de
ce genre, celle qui est constamment citée par les praticiens, est basée sur le sang de quelques femmes enceintes qui ahocjui sanœ sanguinem sibi in prophylaxim (par précaution) mi/ fi curant (*); sang qu’on trouve , assure-t-on , couvert de couenne. Mais, avant tout, je ferai observer ici que la chose est beaucoup plus rare que ne le croient De Haen et tous ceux qui s’en tinrent a son opinion plutôt qu’a la juste connaissance des faits. Le sang extrait pendant la grossesse et sans nécessité n’a point de couenne dans la plupart des cas, ou du moins il n’en a pas assez pour qu’elle puisse caractériser l’inflammation. Quelquefois on y voit tout au plus un léger voile mou , réduit a l’état presque de mucosité , et qu’on distingue a peine du sérum par sa couleur; au point qu’aucun médecin. expérimenté ne s’aviserait de regarder cela comme une véritable couenne, s’il l’observait a toute autre époque que pendant la grossesse, voir même pendant une autre maladie. Le caillot, en outre, n’a guère de consistance, et le sérum est en petite quantité;
(1) De Hacn, Ratio medendi. De Sanguine humano , page 39.
tandis qu’on observe très souvent tout le contraire dans les maladies inflammatoires , où le sérum surtout est en abondance. Cependant le médecin ordinaire n’accorde pas a cela une grande importance, ou n’y voit pas un signe analogue a celui fourni par la couenne dans ces mêmes maladies. Que si dans le sang extrait pendant la grossesse, non par pure précaution, ou pour mieux dire follement et sans besoin , mais parce que le cas réellement l’exigeait; si dans ce sang, dis-je, on aperçoit un peu de couenne, ce fait est encore favorable et nullement contraire a ce que nous avons établi précédemment. En effet, il ne s’agit plus ici de l’état de santé; ce n’est pas saigner par précaution mal entendue; ce n’est point purement et simplement a cause de la grossesse : dans ce cas la saignée a été exigée par un certain degré de diathèse de stimulus, diathèse qui n’est pas rare pendant la grossesse et qui est déterminée par les conditions mêmes de la gestation. J’ajouterai ici , toutefois , que pas même dans ce cas on ne trouvera cette couenne propre a l’inflammation de quelque organe. Il peut se faire cependant qu’une saignée bien indiquée et
pratiquée pendant la grossesse présente une couenne dure et bien caractérisée, sans qu’on aperçoive aucun symptôme d’inflammation aiguë; ceci peut faire soupçonner qu’il n’y a pas seulement gestation, mais développement d’une inflammation lente et cachée dans l’utérus ou dans quelque autre viscère; inflammation qui peut devenir grave par cela même que la grossesse contribue a l’augmenter. C’est au médecin alors a éclaircir de bonne heure le doute , et a s’opposer a la marche de ceLte inflammation, si elle existe réellement. La présence de la couenne rentre ici dans le nombre des cas oii l’on aperçoit la couenne avant même que la maladie inflammatoire soit reconnue. J’ai eu moi-même occasion d’observer plusieurs fois des inflammations latentes commençantes dans quelque viscère, précisément pendant la grossesse , et augmentées par cet état, dans lesquelles une première saignée avait fourni une couenne bien caractérisée , sans toutefois que le médecin y fît grande attention , la considérant plutôt comme effet de la grossesse , que comme effet et signe d’inflammation. L’exploration de la diathèse, fai te à temps, me fit voir la réalité et
l’intensité de la maladie, à laquelle il fallut opposer un traitement anti-plilogistique efficace; nous en rapporterons tantôt une observation. Quelquefois, au contraire, j’ai vu des saignées pratiquées pendant la grossesse, soit a la suite d’une fausse indication, soit simplement pour obtempérer au désir de la femme enceinte, non seulement ne présenter point de couenne, mais encore être suivies de tristes effets, auxquels il fallut opposer un traitement stimulant, énergique; ce quiprouve, plus que de besoin , qu’il n’y avait point d’inflammation , ni commencement de diathèse sthénique, ni même simple tendance de l’état de grossesse à former couenne dans le sang.
Voici quelques observations relatives a ce que nous venons de dire , et que j’extrais de mes notes. — Je fis saigner , il y a quelque temps, une dame anglaise enceinte de trois ou quatre mois. Outre son état de grossesse, on pouvait la dire encore pléthorique , eu égard a sa copieuse menstruation hors de la gestation. Elle se plaignait principalement d’une grande chaleur et de douleurs aux lombes qui lui étaient survenues pendant Un long voyage,
qu’elle était forcée d’interrompre maintenant pour se rétablir. Lcpoulsétait fréquent. Certes, la saignée n’était plus de simple précaution , mais nécessaire. Ici l’état de grossesse et plus encore la pléthore et les douleurs aux lombes auraient pu me faire croire que j’aurais trouvé un sang couenneux. Je fis saigner la malade deux fois , et il n’y eut de couenne ni dans l’une ni dans l’autre saignée; les douleurs aux lombes et les autres incommodités se dissipèrent promptement , et cette dame put continuer son voyage. Il pouvait y avoir couenne même sans grossesse , et il n’y en eût point quoiqu’il y eût grossesse.
Une dame française qui se disait d’un tempérament sanguin , du moins elle le croyait ainsi , se fit saigner copieusement, et de sa propre volonté, dès les premiers mois de sa grossesse , craignant un avortement , ainsi que cela lui était déjà arrivé. Lorsqu’elle me consulta, la dyspepsie , l’insomnie et le malaise continuaient comme auparavant , s’ils n’avaient peut-être pas augmenté. Elle me demanda de la faire encore saigner, et je la contentai. Peu de jours après, elle se sentit plus mal
que jamais, avec une grande faiblesse dans le pouls et dans les muscles ; je lui conseillai de ne plus penser aux saignées, de prendre plutôt une légère mixture opiacée, de se nourrir mieux qu’elle ne faisait, et de boire un vin généreux. Elle se rétablit et put amener sa grossesse a terme. La saignée que je lui fis pratiquer ne montra point de couenne , et cette dame m’assura que le sang était parfaitement semblable a celui qu’on lui avait extrait auparavant. Quelques saignées encore auraient sans doute amené un fâcheux résultat; car, malgré la grossesse , il n’y avait point diathèse de stimulus. Le cas suivant est de la même nature, mais plus grave.
Une jeune personne robuste, belle et bien nourrie , après m’avoir raconté une série de grands maux qu’elle disait souffrir, me demanda avec instance de la faire saigner. Il ne me parut pas qu’il y eût urgence; néanmoins, considérant sa vigueur, et ne me doutant pas qu’on voulût me tromper, je permis Une saignée , a condition pourtant qu’on n’y revînt pas sans ma permission. Quelques jours après, appelé en toute hâte, je la
trouvai atteinte alternativement de convulsions et de lipothymie. Dès qu’elle se trouva un peu mieux et put me parler librement , elle m’avoua qu’elle était enceinte , et que la saignée qu’elle m’avait demandée avait été pour tout autre but que pour guérir des maux qui n’existaient pas et qu’elle avait simulés; que non contente de la première saignée qui fut copieuse, elle s’en fit pratiquer deux autres en cachette , et la dernière , faite quelques heures auparavant , avait été abondante , au point de la réduire a l’état où je la trouvais. Pour remédiera cet abus de saignées, il me fallut recourir a l’opium et le continuer long-temps à haute dose. La malade et surtout le chirurgien m’assurèrent que le sang extrait était comme celui d’une personne saine, et la dernière saignée, que je pus moi-meme examiner plusieurs heures après, n’offrit pas trace de couenne. La grossesse arriva
U bon terme.
Une dame d’une complexion délicate, enceinte de cinq mois , consulta son médecin pour une certaine toux qui commençait a la fatiguer. Il lui prescrivit une saignée, et trouvant le sang çouen-
neux , la rassura néanmoins , affirmant que la couenne devait être uniquement attribuée a la grossesse. Il refusa, par conséquent, de la saigner de nouveau et lui prescrivit je ne sais quel médicament, du reste insignifiant. Un mois après, la malade fut confiée a mes soins. Je m’aperçus qu’il y avait une bronchite chronique; je la fis saigner quatre fois avant l’accouchement, et lui administrai le kermès minéral à haute dose. Elle accoucha; il fallut la saigner encore plusieurs fois pendant ses couches , et continuer le traitement Ion g- temps après. La guérison se fit attendre, mais elle fut complète et le sang se maintint couenneux jusqu’à la fin. Si le médecin n’eût pas mal interprété la présence de la première couenne qu’il observa, et qui fut par lui attribuée à la grossesse , la malade n’aurait pas couru le risque de la vie.
Une dame dont le mari était depuis long-temps absent, et que j’avais déjà soignée d’autres fois pour de légères indispositions, vint me consulter pour de violens maux de tête, et pour que je décidasse, avant tout, si elle avait besoin de se faire saigner. Je ne fus point de son avis sous ce rapport , et je
l’engageai a se contenter, pour le moment, d’une médecine. Elle insista cependant pour que j’allasse la voir le lendemain. J’y fus, et elle me montra le sang d’une saignée qu’elle s’était fait pratiquer malgré mes conseils, me priant de l’examiner attentivement. Je l’assurai que ce sang ne différait en rien de celui de la personne la plus saine, et que surtout il n’y avait pas la moindre croûte inflammatoire. Elle m’avoua alors qu’elle était enceinte, et ajouta qu’elle pensait que le sang me l’aurait fait connaître. Il fallait que cette grossesse fût amenée a terme secrètement. Au commencement du neuvième mois, je dus prescrire deux saignées, l’une après l’autre, vu que quelques douleurs a l’utérus, accompagnées par un pouls vibrant, me faisaient craindre un commencement de métrite. Dans les deux saignées il- y eut formation d’une couenne pas bien épaisse, mais résistante et un peu enfoncée dans le caillot. Peut-être la menace de métrite ne provenait que de l’étroitesse excessive de ses vêtemens. L’accouchement fut laborieux , et les couches longues et pénibles; cependant, après un traitement convenable , cette dame recouvra la
santé. La première saignée fut pratiquée malgré mes conseils, lorsque la grossesse n’était point accompagnée par une diathèse morbide, et il n’y eut par conséquent pas de couenne. Les deux dernières saignées , au contraire , furent faites quand la diathèse inflammatoire était évidente , et alors il y eut couenne bien autrement qu’elle ne se montre pendant une simple grossesse.
Pour en finir maintenant sur cette prétendue fréquence de la couenne pendant la grossesse, je n’affirmerai pas qu’on puisse la nier complètement, mais je dirai: 1° qu’elle est bien moins fréquente qu’on ne le croit généralement; 2° qu’il peut se faire qu’il y ait un travail inflammatoire latent, ce qui n’est pas rare ; 3° assez souvent encore la grossesse est accompagnée par une diathèse sthénique plus ou moins légère, déterminée st)it par une pléthore générale, soit par une augmentation de stimulus auquel l’utérus est nécessairement soumis; 4° que toutes ces conditions réunies pendant la grossesse , tendant a augmenter le stimulus par cela seul qu’elles accélèrent la circulation et augmentent la chaleur, peuvent contribuer a ce que la
fibrine acquière une certaine tendance a se consolider plus qu’elle n’en a en état de santé; ce qui \icnt toujours confirmer notre première opinion sur les causes productrices de la couenne.
Au reste, il serait utile d’éclaircir, par la précision numérique , la question relative a la fréquence de la couenne pendant la grossesse et indépendamment de la présence de quelque inflammation; mais la pratique individuelle du médecin ou du chirurgien ne saurait beaucoup contribuer a obtenir une précision numérique de données, et il est d’ailleurs peu nécessaire pour nous d’approfondir cet argument.