CHAPITRE XVI
Autre exception alléguée dans cette matière par De Haen. Examen qui en démontre la faiblesse.
Une autre exception relative au sang extrait d’une personne saine et recouvert néanmoins par la couenne , est fournie , d’après De Haen , par ceux qiiibus ex diathesi crus ta sanguinem semper tegit. Ici le mot diathèse n’offre pas la moindre difficulté et n’implique point contradiction, car il est employé comme synonyme de cachexie j dyscrasie. De Haen a voulu seulement exprimer par ce mot une qualité particulière qu’il suppose dans le sang de certains individus qui offrent une croûte couenneuse , quoiqu’ils soient d’ailleurs a l’état de santé, et il n’est nullement entré dans son esprit d’exprimer, comme on le fait aujourd’hui par ce même mot , la diathèse inflammatoire, c’est-'a-dîre aclua-
lilé d’inflammation. Le cas donc se rapporte a ceux qui se font saigner a certaines époques de l’année, soitparcequ’ils s’imaginent en avoirbesoin, quoique en réalité, a ce qu’ajoute De Haen , ils sont et se croient en parfaite santé; soit que leur maladie présente tout autre caractère que le caractère inflammatoire et dont le sang, dit-on , est toujours couvert de couenne. Je ferai d’abord observer a ce sujet qu’il arrive rarement aux médecins de pouvoir examiner le sang de ces personnes saines , mais passionnées pour la saignée , vu qu’ils ne sont pas toujours consultés par ceux qui se laissent dominer par un semblable caprice ; et lors même qu’on les consulte, il est rare que dans des cas si peu importons les médecins songent a examiner le sang. Quant a moi , cependant, je puis affirmer d’avoir pu examiner, dans le courant de ma longue carrière médicale , beaucoup de saignées de cette nature. L’occasion m’en a été souvent offerte, même dans ' ma jeunesse, dans les cloîtres, où l’on faisait généralement usage de ce qu’on appelait purgation prin tanière , commençant d’ordinaire par une saignée , et dans les hôpitaux , où les pauvres gens venaient ,
dans la meme saison, demander avec instance d’être saignés ; enfin , des cas de cette nature m’ont été fournis également , et en assez bon nombre, par la pratique privée. J’ai cependant vu parfois qu’il y avait dans le sang peu de sérum séparé a la suite de semblables saignées; ce qui, d’après mes maîtres , indiquait la pléthore. J’ai vu cette séparation être plus abondante, le liquide plus ou moins épais , la couleur plus ou moins foncée , et autres variétés insignifiantes ; mais quant à la couenne (je parle toujours du sang provenant de personnes saines), je ne crois pas en avoir jamais rencontré.
C’est précisément parce que , dans ma jeunesse , les doctrines de De Haen sur cette matière étaient en vogue et faisaient autorité , que j’y regardais avec plus d’attention ; et je puis d’autant mieux me rappeler ce que j’avais vu alors, que de nombreuses observations faites plus tard dans ce même but m’ont constamment amené au même résultat. Loin, par conséquent, de trouver dans ces cas un sang couenneux tel que l’observateur le moins expérimenté peut le reconnaître dans les maladies
inflammatoires, quand il y a couenne, je voyais manquer a la fois et la couenne et celte abondante séparation de sérum qui manque précisément dans le sang extrait d’une personne saine. 11 n’y avait donc plus de triple séparation dans le sang, phénomène dû au travail inflammatoire. Certainement parmi les personnes qui se font saigner, disent-elles, par pure précaution , de même que chez les femmes enceintes, j’en ai rencontré plusieurs dont le sang était recouvert d’une couenne inflammatoire bien caractérisée. Mais cela ne prouve rien, car ces mêmes personnes, bien examinées , étaient loin de l’état de santé ; et les incommodités dont elles se plaignaient, et pour lesquelles elles avaient recours a la saignée, prouvaient suffisamment l’existence de quelque inflammation lente , quoiqu’elle ne fût point reconnue par ceux qui y regardaient superficiellement. Ajoutez encore à cela que le besoin d’une saignée , par simple précaution , se fait ordinairement sentir chez les individus avancés en âge ou chez ceux qui n’aimèrent jamais beaucoup la tempérance ; deux circonstances qui , seules ou réunies a des causes concomitantes, sont propres
à déterminer un travail inflammatoire lent. Comment peut-on supposer, en effet, cpie ces personnes se croyant en état de santé, et sans aucun vice caché, aient tant d’envie de se faire saigner d’ordinaire copieusement, et, a les entendre, toujours avec profit? Pour parler donc avec plus d’exactitude, il faut dire qué cette diathèse , ainsi appelée par De Haen , qui offre toujours , dit-il , la couenne sur le sang, loin d’être un état de santé, comme il a pu le croire, doit être considérée comme un certain degré de diathèse lente, sthénique, souvent peu apparente, et qui se présente ou se fait sentir à une époque plus fortement qu’a une autre. Je ne crois pas qu’on puisse autrement admettre le fait , ni l’expliquer d’une manière plus satisfaisante. Au reste, je suis bien loin de vouloir reprocher à celui qui a tant fait pour l’instruction clinique , d’avoir donné comme chose observée ce qu’il n’avait point vu , ou ce qu’il croyait seulement avoir aperçu ; lui qui parmi ses belles qualités en eut deux inappréciables et malheureusement trop rares chez les médecins : amour véritable pour son art et noble franchise.