CHAPITRE XVII
Examen critique de l’opinion de Schwencke et de Frédéric Hoffmann sur la couenne du sang sans inflammation. Autresopinions de Baillou et de Maurice Hoffmann relatives à certaines qualités du sang. Conclusions. Quelques observations à ce sujet.
Il est probable que De Haen a été induit à erreur sur cette matière, moins sans doute par ses propres observations , faites peut-être un peu trop vite et en gros, que par celles qui ont été données avant lui comme certaines et positives par des hommes réputés dignes de foi et très versés dans de semblables recherches. Je cite, avant tous , Schwencke, bien connu par De Haen, qui, quelques années avant lui, publia son Hœmatologia , travail estimable
autant qu’il pouvait l’être sur un pareil argument , dans la première moitié du siècle passé. Relativement a la question qui nous occupe, Schwencke , après avoir averti que la couenne du sang était, de son temps, généralement appelée croûte pleurétique, comme si les médecins, par cela même qu’ils la trouvaient la plupart des fois dans le sang des malades atteints de pleurésie , eussent pensé qu’elle était propre a cette maladie plus qu’à toute autre inflammation , il s’exprime en ces termes : Sœpius tamen quocl miratus fui , hominum nullo symp tomate noxio , vel morbo laborantium , venis sanguis eductus j cruslarn inflammatoriam coriaceam et durissimam post perfrigerationem contraxit , in quorum corporibus nulla suspicio quidem iuflam m a don is vel morbi gravions chroniciaderat fj. Aucune maladie, aucun symptôme morbide , pas le moindre soupçon d’inflammation ou de maladie grave chronique , et néanmoins un sang qu’on aurait dit extrait sans besoin , ayant une croule inflammatoire coriace très dure, et tout cela ayant lieu très souvent
(I) Voyez Ilœmalologiu , sive sanguinis historia , pag. 156.
( sœpius ), voila des assertions bien positives; toutefois , nous ne les adopterons pas aveuglément. Pendant longues années j’ai examiné quelques centaines de saignées par an , et j’affirme ne pas me souvenir d’avoir jamais vu une couenne inflammatoire , surtout coriace très dure , qu’il n’y eût également inflammation de quelque viscère plus ou moins intense, aiguë ou chronique. Et d’un autre côté, lorsque parfois je prescrivais une saignée qui était utile plutôt que nécessaire, car il n’y avait réellement aucun viscère enflammé, je ne me souviens pas d’avoir vu la couenne coriace très dure dont il est ici question. Cependant , Sc.hwencke n’est pas le seul de son opinion , et d’autres observateurs ont avancé a peu près la même chose. Frédéric Hoffmann dit avoir souvent vu en Allemagne , surtout chez le peuple robuste de Westphalie , peuple accoutumé aux viandes salées et a un pain très lourd, des hommes, très sains d’ailleurs, ayant l’habitude de se faire saigner a certaines époques de l’année , donner un sang épais , noir, facilement coagulable, qui, en se refroidissant, in superficie sérum, instar glu tin is concrescens
et variegatum ex/nbel (*). Je veux admettre que ce qu’on nomme ici sérum glutineux se rapporte a une trace quelconque de couenne , cela ne voudra jamais signifier cependant une couenne coriace très dure. Et remarquez bien que le même Frédéric Hoffmann, lorsqu’il parle du sang tel qu’il est dans les inflammations de poitrine, dit y avoir un sérum ( car c’est ainsi qu’il nomme ordinairement la couenne) qui, emisso sanguini , innalat; mais il le distingue clairement de l’autre en ajoutant tenax instar glatinis ou même admodam tenax etghitinosu?n [-). Si maintenant on compare l’assertion modérée de Hoffmann avec l’expression exagérée de Schwencke, on est tenté de croire que la croûte coriace très dure que ce dernier affirme avoir trouvée dans le sang de personnes saines chez lesquelles il n’y avait pas la moindre inflammation , fut plutôt le produit d’une observation illusoire , ou même une vaine exagération, qu’une réalité bien avérée.
(1) Med. nalionaiis , tom. ni, De judicio , etc., pag. 144.
(2) Voyez tom. in, De Indiciis sanguinis ; tom. iv et xx, De Febribu» pneumonicis curandis.
Tl faut remarquer ici qu’en parlant du sang des pléthoriques, , Hoffmann dit qu’il présente une croûte gélatineuse et tachetée ( variegata) ; eL il ajoute que c’est précisément cette circonstance qui détermine les obstructions des vaisseaux et les inflammations difficiles a vaincre. S’il en est ainsi, il ne faudrait pas penser que ces pléthoriques fussent en état de santé; il n’y aurait, au contraire, rien d’étonnant que le sang extrait eût offert quelques traces de couenne , indice qu’un travail inflammatoire était déjà commencé. On me demandera peutêtre ici ce que Hoffmann a voulu dire par croûte tachetée , et je ne saurais mieux répondre qu’en me rapportant a ce que j’ai dit plus haut en décrivant l’aspect de la surface du sang dans les maladies inflammatoires. Ces taches étaient nécessairement ou au dessous , ou au dessus de la surface du sang. Dans tous les cas , je ne vois pas pourquoi Hoffmann voudrait attribuer ce phénomène au sang des pléthoriques. Il est probable que ces taches étaient au dessous de la surface du caillot, puisque ce sont celles qui appartiennent réellement a la masse du cruor , tandis que les autres sont indépendantes de
cette substance, et Ton peut les enlever assez facilement par un léger frottement. J’ajouterai encore que si elles étaient au dessous, ce qui paraît hors de doute , la couenne qui s’y trouvait supeiposée devait être bien mince, puisque nous avons déjà démontré que ces taches sont formées par la transparence d’une mince couenne qui laisse apercevoir au dessus d’elle quelques portions irrégulièrement saillantes de cruor. 11 est certain cependant que cette surface , ainsi caractérisée par Hoffmann, soit qu’elle appartienne au sang des pléthoriques , comme il le dit, soit qu’elle se forme sur un sang provenant d’une légère inflammation , comme je le crois , est une réalité clairement démontrée, et l’observateur attentif a souvent occasion de la vérifier.
Nous ne pouvons pas en dire autant de tontes les autres qualités attribuées au sang par des praticiens célèbres ; ainsi , par exemple , du sang sem~ per fer e impur as , que Baillou attribue aux jolies femmes , formosissimis mulieribus , et à d’autres individus dont les viscères, malgré ce sang impur extrait pendant la maladie, furent trouvés parfai-
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tement sains à l’autopsie. Il en est de même de ce sang impur, ainsi appelé par Maurice Hoffmann , propre, dit-il, a conserver la vie plus long-temps que le sang pur ; et de l’autre, au contraire, qui , in quibasclam corporibus optimus ad sensvnn ,pessimus est. Toutes Cf.’S dénominations, ainsi que plusieurs autres, n’ont jamais été clairement exprimées ni décrites avec justesse par leurs auteurs; et il ne pouvait au reste en être autrement , par cela même que leur mode d’observation , mal dirigé , ne devait les amener à aucune réalité .
11 nous reste encore une considération plus importante peut-être que les autres , et c’est qu’en indiquant l’augmentation du mouvement et du calorique, dans le corps vivant, comme cause déterminant la triple séparation du sang, on ne prétend pas pour cela que cette augmentation soit seulement le produit de l’inflammation. Cela est si vrai que ces mêmes agens augmentés jusqu’à un certain degré produisent le même efî’et sur le sang hors du corps , ainsi que nous l’avons déjà remarqué en son lieu. D’où il suit que si dans le, corps vivant , même sans inflammation d’un vis-
cère j une de ces causes ou toutes les deux réunies agissent avec plus d’intensité que d’ordinaire, elles devront produire un effet analogue. Si, par conséquent, dans le sang de personnes saines ayant des tuniques artérielles comparativement plus fortes et par cela même capables d’imprimer une plus forte impulsion au sang contenu, on trouve quelquefois un peu de couenne , ce qui n’a pas lieu dans le plus grand nombre de cas, ce phénomène, loin d’infirmer, confirme davantage leprincipe que nous avons établi, car la même cause doit toujours produire le même effet. On peut en dire autant pour d’autres exceptions que l’on met en avant et qui se résolvent de la même manière; comme, par exemple, lorsqu’on trouve de la couenne dans le sang des animaux extrait après des courses fatigantes, ou après de grands efforts musculaires. Tout cela ne fait que confirmer toujours davantage l’action des causes auxquelles nous avons attribué la production de la couenne. Il en est encore de même du sang couenneux qu’on trouve chez les soldats, après de longues marches, les campemens et les fatigues extraordinaires de la
guerre. Nous ajouterons encore a cela l’abus des liqueurs spiritueuses , l’insolation et même les causes propres a produire les rhumatismes inflammatoires. Ici encore le phénomène se réduit, à la différence près du degré , a celui de l’agitation artificielle du sang hors des vaisseaux. 11 faut encore noter une probabilité , et c’est que , de meme qu’il y a des parois artérielles plus fortes et d’autres plus faibles, il peut y avoir des sangs qui, outre les différences ordinaires , présentent une nouvelle différence dans l’aptitude de la fibrine a se contracter. C’est ainsi que dans certains cas, toutes circonstances égales d’ailleurs, la fibrine obéirait plus promptement et plus fortement a la cause qui produit sur elle cet effet, tandis que dans d’autres, au contraire, elle n’y obéirait que plus lentement et plus faiblement. Mais ici l’observation ne pourra jamais amener a la certitude, beaucoup moins encore a une appréciation numérique rigoureuse , ni fournir aucune donnée qui puisse nous faire prévoir ce que nous venons d’exposer ; mais la conjecture reste toujours au rang des probabilités.
Enfin, nous ferons observer que lors meme qu’on ne saurait pas se rendre entièrement raison de ces différences qu’on peutregarder, si l’on veut, comme accidentelles , la conclusion logique irrécusable est que nous pouvons, à la rigueur, en ignorer les causes génératrices , mais on ne peut pas nier que l’apparition de la couenne est un fait journellement démontré dans la plupart des cas où ont agi les deux causes qui produisent cette couenne, ainsi que nous l’avons déjà prouvé.
Voici quelques observations relatives a ce que nous venons d’exposer. — Dans le printemps de l’année dernière (1 834), quelqu’un de masconnaissance , habitué a se faire saigner au moins à cette époque , me parla du besoin qu’il éprouvait d’une évacuation sanguine. Il souffrait de rhumatismes sans fièvre , et environ un mois auparavant je lui avais conseillé de se servir du sulfate de quinine , dont il prenait douze grains par jour, et , a ce qui lui paraissait, avec un bon résultat ; je regardais cependant la dose comme trop faible relativement au besoin qu’il en avait ; son sang examiné était sans couenne et avait fourni peu de sérum. Cette
personne n’offrait certainement pas le moindre signe d’inflammation dans aucun viscère; les douleurs rhumatismales étaient vagues; néanmoins il est évident que le malade se trouvait déjà sous l’influence d’un certain degré de diathèse de stimulus , puisqu’il avait retiré quelque avantage de l’emploi du sulfate de quinine , et puisque c’est en portant la dose de ce remède, qu’on continua pendant plus de deux mois, a un scrupule par jour, qu’il se trouva complètement guéri. Le pouls s’était maintenu dans l’état normal.
Un jeune homme âgé d’environ vingt ans , scrofuleux depuis sa naissance , prenait un demiscrupule, et parfois plus, de muriate de baryte par jour, sans en être aucunement incommodé. 11 désira que je le fisse saigner; ce qui fut fait, et le sang n’offrit ni couenne , ni abondance de sérum. Le pouls était un peu plus fréquent que d’ordinaire , et la diathèse de stimulus n’était pas des plus légères , puisque par la suite ce jeune homme a pu tolérer trente grains de muriate de baryte par jour, et continuer un pareil traitement pendant assez long temps.
Une dame, très grasse et bonne mangeuse, me consulta au commencement de l’été passé (1835), pour savoir si elle pouvait se faire saigner a cette époque , puisqu’elle était habituée a une saignée au commencement de tous les printemps , et que cette année , se trouvant en voyage , elle n’avait pas pu encore la faire pratiquer. Elle ne se plai-
gnait. que de pesanteur dans les membres et de manque d’appétit. Je consentis a ce qu’elle désirait, d’autant plus qu’en Angleterre on lui avait conseillé de ne point négliger cette soi-disant habitude qu’elle avait de se faire saigner toujours a pareille époque. Il n’y eut point de couenne ni beaucoup de sérum. Elle ne sut pas me dire comment on avait trouvé le sang des autres saignées qu’on lui avait pratiquées; cependant son
médecin, ajouta-t-elle, attribuait le besoin qu’elle avait de se faire saigner, h l’état pléthorique.
Il y a quelques années qu’un de mes parens , au delà déjà de la soixantaine , aimant a bien manger et a beaucoup boire , me demanda d’examiner l’état de son pouls, pour voir s’il avait ou non besoin de se faire saigner, ainsi qu’il en avait l’ha-
bitude une fois ou deux par an. Le pouls était plein et conforme a son tempérament fort et robuste. Il me pria aussi d’aller le lendemain examiner le sang, car il lui semblait d’en avoir plus besoin que les autres fois. Je n’y trouvai pas la moindre couenne ; cependant il se trouva soulagé de la céphalalgie qu’il souffrait auparavant , et n’insista pas pour une seconde saignée. Je lui recommandai pour quelques jours d’user modérément du vin , mais il me protesta qu’il ne pouvait m’obéir, vu qu’il était habitué , après la saignée , a boire du meilleur vin pour remplacer par du sang bon tout le mauvais sang qu’il avait perdu. Telle était sa théorie et sa pratique. Il vécut encore quelques années , jouissant d’une bonne santé. J’aurais cru, dans ce cas, que le sang dût présenter un peu de couenne ; mais ni une constitution athlétique , ni le pouls fort, ni une nouriture trop abondante ne purent contribuer a la produire. Il est vrai de dire cependant qu’il n’avait jamais été sujet à. aucune inflammation, et tous ses maux, pendant toute sa vie, s’étaient bornés a quelques fièvres légères, de celles qu’on nomme gastriques.
Un de mes amis , gras et robuste , ayant habituellement le pouls plein , me demanda si je ne pensais pas qu’une saignée lui serait utile. Tout en promenant avec lui , je m’aperçus qu’il avait la respiration un peu gênée et de temps a autre un peu de toux ; néanmoins il pouvait continuer ses occupations ordinaires. Je l’engageai à se faire saigner le plus tôt possible. L’ayant vu , par hasard , quelques jours après, se livrer encore a ses occupations avec la même difficulté de respirer, et toujours avec un peu de toux , il me dit qu’on l’avait saigné et que le sang avait fourni un bon travers de doigt de couenne. Son pouls étant encore aussi fort qu’auparavant, je lui conseillai de répéter la saignée et de ne pa*s l’ouhlier. 11 me répondit qu’il était bien convaincu , par expérience , que son sang avait toujours formé couenne , comme cela lui était arrivé bien d’autres fois, sans pourtant avoir été exposé a aucune suite fâcheuse en négligeant une seconde saignée . Je n’étais point son médecin , et plusieurs jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler de lui. Cependant , trop confiant dans sa propre opinion , il fut atteint par une pneumonie
bien grave, que le médecin ne put vaincre que par un bon nombre de saignées. S’il m’eut écouté lorsque je lui parlais de cette couenne , qu’il avait refusé de reconnaître comme signe d’inflammation, je lui aurais prouvé qu’il s’agissait ici de la diathèse, ainsi appelée par De Haen , qui , même a l’état sain , donne lieu a la formation de la couenne dans le sang. Quant a ce qu’il m’affirmait relativement a l’apparition de la couenne sur son sang sans maladie inflammatoire , j’en doute beaucoup, d’autant plus qu’il était sujet a de fréquens catarrhes , assez graves parfois , qu’il fallait traiter par les saignées.
Je pourrais rapporter ici plusieurs cas analogues auxquels je n’ai guère fait attention que dans ces derniers temps ; mais ceux que nous venons de citer suffiront sans doute pour engager les médecins à ne point négliger ceux qui leur sont offerts journellement par leur pratique. On pourra ainsi recueillir des matériaux suffisans pour décider, d’après les faits , si le phénomène de la formation de la couenne sur le sang des personnes exemptes d’inflammation et de fièvre et réellement saines >
est fréquent ou rare , ou s’il n’a peut-être jamais lieu. Au reste , lors même que ceci se passerait quelquefois autrement que je le pense , j’ai prouvé plus haut que cela ne détruirait en rien les faits contraires qui sont plus évidens et plus nombreux , ni les justes inductions qui en dérivent.
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