CHAPITRE III
Réfutation de la doctrine de Bicbat sur cette matière. Irritation , mot vague. Son application amène à une erreur de logique. La distinction de Bicliat entre l’inflammation aiguë et chronique ne saurait être admise. La coloration en rouge des muscles n’est point applicable au cas d’inflammation chronique.
Examinons : et cl’abord, voyons en quoi consiste cette irritation , quelle est cette force et comment elle opère. Le mot irritation est , à dire vrai, de nos jours et au milieu de cet abus monstrueux de néologisme médical , une ambiguité , un mot à plusieurs significations. Mais, dans le cas dont il est ici question, quel sens faut-il lui donner rigoureusement ? Il s’agit de vaisseaux capillaires sanguins engorgés outre mesure; si l’on suppose que l’irritation ait été, pendant la vie, cause de l’en-
gorgement, de quelque manière que l’on conçoive la chose, elle ne peut avoir agi qu’en déterminant une très forte contraction dans les vaisseaux capillaires. Mais comment se peut- il que la contraction déterminée dans les vaisseaux capillaires puisse produire un engorgement de sang dans ces vaisseaux , si la contraction elle -même diminue leur calibre et augmente la circulation ? Circonstance qui , loin de faciliter l’accumulation du sang dans les vaisseaux, doit au contraire contribuer tout a la fois a ce qu’il en soit chassé plus tôt , et qu’il ne puisse pas , par conséquent , les engorger. Il suffit, pour toute démonstration , de citer les observations de Spallanzani faites sur la circulation du sang dans les grenouilles, où il a vu qu’a la suite de la contraction des petits vaisseaux , le mouvement du sang qu’ils contiennent devient plus rapide. On prétend encore que c’est parce que la mort vient mettre un terme à l’irritation , que le sang dégorge des vaisseaux qui en étaient auparavant remplis, ce qui semblerait être prouvé par le grand axiome que la cause n’existant plus, il ne doit pas y avoir d’effet; mais il
n’en est point ainsi. Le dégorgement nécessite un mouvement ; or, on pourra attribuer a la cessation de la cause qui a produit l’engorgement , que cet engorgement n’augmente pas , mais jamais qu’elle le dissipe. Pour que l’engorgement se dissipe, il faut que le sang abandonne les capillaires dans lesquels il est; ce qui ne peut arriver qu’autant qu’une force quelconque l’en chassera , et le fera passer d’un endroit a un autre. Mais ce ne sera point une force vitale , puisque cela arrive après la mort. Sera-t-elle une force de gravité , ou une force chimique , ou mécanique , ou autre ? Nous ne chercherons pas ici a discuter sur chacune de ces suppositions , car ce serait perdre du temps dans des discussions oiseuses ; mais nous affirmerons, dès a présent, qu’attribuera la cessation de l’irritation la disparition du sang , après la mort , des vaisseaux capillaires qu’on supposait en avoir été engorgés pendant l’inflammation , c’est faire une erreur de logique , ou , pour mieux dire, c’est méconnaître le fait le plus clair et le plus positif. Ce fait , comme on peut le voir très aisément , consiste en ce que , sur le
vivant comme sur le cadavre , le travail inflammatoire se montre dans la quantité de sang et dans la distension des capillaires des parties enflammées. Dans le vivant , l’exemple rapporté tantôt de la conjonctive, lorsqu’elle est enflammée, ne laisse aucun doute ; dans le cadavre , la plupart des cas, et disons meme la presque totalité, nous prouvent également ce fait. Le petit nombre donc de cas formant exception doivent avoir leurs causes exceptionnelles , si le fait est vrai ; mais parmi ees causes exceptionnelles , il ne peut pas y avoir celle avancée par Bichat. Nous verrons plus loin quelles sont ces causes ; mais d’abord disons quelques mots sur la distinction établie par Bichat entre l’inflammation aiguë et l’inflammation chronique.
Il prétend que l’inflammation aiguë est celle qui, sur le cadavre, laisse plus fréquemment voir vides de sang les vaisseaux capillaires d’une partie qui fut enflammée chez le vivant. Supposons la chose réelle ( et nous verrons par la suite qu’elle ne l’est pas ) et admettons-la pour un moment. Cela signifierait seulement que les causes qui peuvent, en ce cas, induire en erreur l’observateur,
sont plus fréquentes dans les inflammations aigues, par cela même que ces inflammations sont plus fréquentes que les inflammations chroniques, et qu’on a plus souvent occasion d’en examiner les effets sur le cadavre. Ainsi, par exemple , les pneumonies sont en plus grand nombre que les phthisies pulmonaires , qui ne sont , aii fait , qu’une inflammation chronique. Affirmer ensuite que, dans les inflammations chroniques , la couleur est plus facilement conservée après la mort que dans les autres, et comparer le cas a celui de la couleur des muscles , c’est dépasser entièrement les bornes d’une juste analogie. La couleur rouge d’une partie quelconque enflammée est toujours due a la présence des vaisseaux capillaires engorgés ; et où ces capillaires ne sont pas , il peut y avoir autant de rougeur qu’on voudra , mais il n’y aura jamais inflammation. Nous mettrons ailleurs ce fait hors de doute; pour le moment, nous ne faisons que l’indiquer. Quant a la couleur rouge des muscles que Bicliat attribue au sang qui s’y est, pour ainsi dire, identifié, la cho$e est très vraisemblable; car, en effet , cette couleur n’est pas proportionnée à la
petite quantité de vaisseaux sanguins qui pénètrent dans ces organes, quantité qui ne saurait suffire a fournir assez de vaisseaux capillaires pour constituer une rougeur aussi diffuse et aussi intense ; tandis que nous voyons, au contraire, que les intestins , par exemple , dont la vascularité est fort copieuse , sont plutôt blancs que rouges , et se colorent en rouge, quoique jamais autant que les muscles, dans les cas seulement d’inflammation. Mais assez sur cette matière , car ce n’est pas de cela qu’il est ici question. Concluons donc que , quelle que soit la cause qui colore les muscles, cela n’a aucun rapport avec la couleur de l’inflammation , deux phénomènes entièrement étrangers l’un a l’autre , et qu’on a voulu lier en forçant les analogies.