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CHAPITRE XL

Difficultés et illusions écartées. Observations de Spallanzani et inductions qu’on peut en tirer. Injections déjà tentées et qu’on pourrait tenter encore. Conclusion.

On trouve dans l’ouvrage de Spallanzani sur les phénomènes de la circulation, plusieurs passages relatifs a la grande difficulté qu’on éprouve quand on veut distinguer dans les animaux vivans les petits vaisseaux artériels des veineux , dans l’état normal de la circulation observée au microscope. Nous croyons devoir rapporter ici une de ses observations les plus remarquables : Que le lecteur se figure

un réseau très embrouillé dont les mailles , compo-

sées elles-mêmes de fils de diverse grosseur , différent essentiellement } et dans la forme et dans la grandeur } et il aura une certaine idée de la nature

et de la position réciproque des petits vaisseaux. Il y en a cl3 artériels et de veineux; mais cette différence ne peut être aperçue que lard j car pendant quelque temps le mouvement circulatoire est aussi rapide dans les uns que dans les autres. Maintenant on pourrait nous demander si la même difficulté , et une plus grande peut-être , n’existe pas dans la question que nous traitons , lorsqu’on ne peut pas voir les capillaires artériels remplis de sang? D’où il suivrait que si on ne les voit pas dans cet état de plénitude , ce n’est pas parce qu’il n’y en a point, mais parce qu’ils sont imperceptibles à l’œil, vu qu’ils se trouvent entrelacés et mêlés avec les capillaires veineux gorgés eux-mêmes de sang. Dans ce cas , le vide se bornerait aux rameaux artériels visibles non capillaires , qui se trouvent en effet dans un état de vacuité; mais on ne saurait établir à cet égard une juste comparaison. Ce grand observateur agissait surdes animaux vivans , etnous sur les cadavres. Il aurait voulu connaître aussi , dans le réseau des derniers capillaires, le point où finissent les artériels et où commencent les veineux ; mais il lui fallait attendre pour cela long-temps , pour que ,

l’animal s’affaiblissant et la circulation , devenant de plus en plus lente , on put reconnaître aisément la différence qui existe entre ces deux sortes de capillaires. Il lui fallait aussi, dans ce même but, suivre patiemment de l’œil les plus petits vaisseaux jusqu’à ce que , devenant un peu plus gros , il eut été facile de distinguer s’ils prenaient la direction des veines ou des artères. Nous* au contraire , nous avions seulement besoin d’examiner des rameaux et des capillaires veineux visibles et gorgés de sang, stagnant a la vérité, mais qui Suit cependant assez facilement l’impulsion qui lui est imprimée par la main de l’observateur. Nous n’avions pas besoin deyfaire attention a la différence de rapidité du cours du sang, puisque tout était sans mouvement, et nous n’avioiis qu’a comparer aux vaisseaux veineux des rameaux artériels de différent calibre, tout-a-fait vides jusqu’où l’œil pouvait les atteindre. L’observation donc la plus circonspecte et un procédé bien simple * tel que celui dont nous avons déjà parlé, devaient nous montrer clairement l’engorgement et l’infiltration de tout l’arbre veineux des membranes sur les-

quelles avait lieu notre examen , ainsi que l'affaissement et la vacuité de l’arbre artériel. L’œil , dans un fait aussi simple, était bon juge, et il ne pouvait y avoir aucune difficulté comme lorsque l’observation a lieu sur des animaux vivans. Maintenant je demanderai pourquoi nous devrions admettre des capillaires artériels remplis de sang et cependant invisibles au milieu des capillaires veineux, puisque l’observation ne les montre pas ?

Dans mes premières observations , n’ayantencore

pu , pour ainsi dire, déterminer complètement la composition du réseau capillaire inflammatoire, je cherchai à éloigner de moi la moindre illusion et à mettre les faits hors de doute. C’est ainsi que tout en observant avec attention ce même réseau, tantôt a l’œil nu , tantôt armé d’une bonne loupe , j’y distinguai par ci par la quelques filamens plus minces que tous les autres ; ils étaient en très petit nombre et pouvaient , par leur belle couleur rosée , être distingués des autres remplis d’un sang plus foncé, évidemment veineux. Ces deux circonstances semblaient m’indiquer que c’étaient autant de filamens artériels , puisque c’est au sang artériel

qu’appartient une couleur moins foncée , et que les artères, comme chacun sait , sont en plus petit nombre que les veines correspondantes ; l’arbre veineux, au reste , dans sa totalité a beaucoup plus de capacité que l’arbre artériel. Mais je ne tardai pas a m’apercevoir de l’erreur, lorsque je commençai a pousser légèrement avec le doigt le sang contenu dans ces petits vaisseaux, le faisant ainsi passer dans les rameaux contigus d’un plus fort calibre. Je voyais alors ceux-ci se gonfler immédiatement, et le sang qu’ils contenaient devenir aussi foncé que celui des vaisseaux environnans. La couleur rosée de ces petits capillaires ne dépend donc pas de ce que le sang contenu est artériel ; ce n’est qu’une nouvelle preuve de la propriété qu’ont les substances diaphanes colorées, ou fluides, ou solides, de perdre de leur couleur quand elles s’amincissent. C’est ainsi que la boule d’un thermomètre a alcohol coloré en rouge est d’un rouge foncé presque noir, tandis que le petit tube qui la surmonte est d’un rouge tellement pale que l’œil a de la peine a distinguer la petite colonne de liquide qu’il contient ; c’est ainsi encore qu’un

petit fragment de verre coloré semble n’avoir aucune couleur. Dans l’ouvrage cité , Spallanzani rapporte quelques phénomènes tout-a-fait analogues a ceux-ci , observés sur une salamandre et sur un lézard ; je crois utile de les rapporter : Ayant, suivi une autre veine , dont on voyait une longue portion, f observai que là ou elle s’amincissait , le sang prenait la couleur de la lymphe; et puis , à mesure que cette veine grossissait , à l’aide des autres rameaux qui allaient s’ y réunir, le sang devenait plus rouge , et cette couleur allait en augmentant à mesure qne la veine contenait plus de sang. — On lit un peu plus bas : Il était en mon pouvoir de faire qu’un vaisseau très rouge devint d’un rouge jaune ; il suffisait , pour cela, de le dégorger légèrement. Si j’ ôtais un peu, plus de sang , le vaisseau jaunissait complètement ; et en continuant encore à le dégorger, il devenait cl’un blanc transparent , et les globules, rouges d’abord , paraissaient aussi transparens. — Je pouvais encore , continue plus loin Spallanzani, opérer tout le contraire à volonté . Après avoir choisi une petite branche, je forçais le sang à passer tout ou presque tout dans les rameaux. Alors le pre-

mier vaisseau, restant, presque entièrement privé (le globules, devenait transparent. Après cela, je comprimais les rameaux , forçant le sang dont ils étaient gorgés èi rentrer très lentement dans la branche primitive. Ce vaisseau commençait alors par se teindre en jaune; à mesure que le sang s* accumulait , il devenait rougeâtre , et si je continuais à comprimer les rameaux de manière ci remplir encore la première branche , celle-ci reprenait la meme couleur quelle açait auparavant.

J’ai cru devoir faire part a mes lecteurs de ce doute que j’eus dès le commencement de mes observations , par cela même que souvent j’ai entendu d’autres personnes avancer la chose non pas comme douteuse , mais bien positive. Plusieurs fois il m’est arrivé de mettre sous les yeux de personnes de l’art quelque réseau capillaire inflammatoire , et de leur demander comment ils s’y prendraient pour distinguer les capillaires artériels des capillaires veineux. J’en ai trouvé peu qui aient hésité ; la plupart m’indiquaient comme vaisseaux artériels ces petits filamens que , depuis longtemps déjà , j’avais appris devoir placer parmi les

vaisseaux veineux. Je les laissais cependant dans leur erreur, car je voulais seulement m’assurer de leur manière de voir et de juger. Au reste, dans la croyance où ils étaient que parmi ces vaisseaux veineux il y en avait d’artériels, pouvaient-ils me montrer autre chose que ces petits vaisseaux qu’ils m’indiquaient? Cependant il leur suffisait de fixer un moment leur attention sur le tronc de la méningée vide et sur ses ramifications également vides, pour être moins prompts a indiquer des capillaires artériels remplis de sang, tandis que le tronc et les branches d’oii ils auraient dû provenir étaient vides. J’ajouterai encore a cela que , lors même qu’il y aurait quelques capillaires artériels pleins de sang , surtout la où ils se continuent avec les capillaires veineux, laissant douter d’être encore artériels ou de s’être déjà changés en veineux , cela n’ôterait pas à ces derniers de composer essentiellement le réseau inflammatoire.

Et en effet , 1° les capillaires artériels seraient toujours en plus petit nombre que les veineux , de même que toute la capacité de l’arbre artériel est notablement moindre que celle de l’arbre veineux,

quelle qu’en soit la différence numérique, que nous n’avons pas besoin de préciser ici.

2° Tous les petits rameaux veineux assez visibles appartenant au réseau sont également ( et il faut bien noter cette circonstance) très gorgés de sang, et il s’en faut beaucoup que ce soient des vaisseaux capillaires , car c’est d’eux au contraire que naissent les capillaires du réseau. L’observation , en effet, nous le montre clairement dans les veines de la dure-mère débouchant dans les sinus qui en sont les plus rapprochés , et dans celles où les artères correspondantes , qui sont également visibles , restent vides ; différence qui est par elle-même d’un grand poids, car on peut en déduire que, puisque les gros rameaux veineux et les capillaires sont visiblement remplis jusqu’où l’œil peut les atteindre, il est plus que probable, au contraire, que les rameaux artériels étant évidemment et visiblement vides , il doit en être de même de leurs capillaires que l’œil ne peut apercevoir.

3° Ces petits rameaux veineux et ceux qui sont même d’un plus gros calibre ont une grande part dans la formation des produits de l’inflammation ,

comme nous l’avons déjà noté , et comme, au reste, nous le verrons mieux par la suito; ce qui prouve encore que le réseau inflammatoire et toutes ses fonctions appartiennent a l’arbre veineux.

4° Enfin , comme dans cette supposition il s’agirait seulement de l’extrémité de ces capillaires artériels qui se trouvent prêts à revêtir la forme et la fonction des veines, on peut concevoir, sans crainte de s’écarter de la vérité , que dans ces extrémités il n’y a plus aucune différence essentielle entre les deux arbres ; différence qui commence seulement là où ces derniers capillaires se réunissent successivement des deux côtés , pour former des vaisseaux d’un plus gros calibre. Il faut donc convenir que le réseau capillaire inflammatoire est exclusivement formé par l’arbre veineux.

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