CHAPITRE XII
De la vacuité de l’arbre artériel , observée d’abord par Harvey , puis parMorgagni, contestée par Haller et par André Pasta. Quelques exceptions à la généralité de ce fait admises par Harvey et par Schwencke. Opinion commune aux anatomistes praticiens , favorable à la vacuité. Midiel Rosa a soutenu cette opinion au delà même de ses limites. Remarques opportunes.
Les choses étant telles que nous venons de le dire par rapport au réseau capillaire de l’inflammation, deux questions se présentent facilement a l’esprit de ceux qui n’ont pas poussé bien loin leurs études anatomiques. Et d’abord , dans quel état se trouvent sur le cadavre tous les rameaux artériels en général , puisque les capillaires , du moins les plus apparens , restent vides l'a où est le siège de l’inflammation? S’agit-il d’une vacuité partielle de
ces capillaires, ou loul au plus des rameaux artériels d’où ils proviennent directement? En second lieu, quel est l’état général de l’arbre artériel dans les cadavres de ceux qui ont succombé a la suite d’une maladie non-inflammatoire ? Est- il rempli de sang partout ? Une seule réponse suffit a ces deux questions : tout l’arbre artériel , tronc , rameaux et capillaires , est vide , ou a peu près, dans les cadavres , presque toujours après toute espèce d’affection, qu’on ait ou qu’on n’ait pas saigné, qu’il y ait eu ou non réseau capillaire inflammatoire dans le cours de la maladie. Ceci est le fait général, sauf quelques cas qui ne doivent point faire règle, d’autant plus qu’il y a alors d’autres causes spéciales; de sortè que , et par leur spécialité , et par leur minorité relativement a tous les autres cas, ils ne prouvent rien contre la règle générale.
Nous nous arrêterons un peu sur ce phénomène de la vacuité des artères dans le cadavre, car il mérite par lui-même de fixer l’attention , et il est d’ailleurs étroitement lié a la matière qui nous occupe.
J1 n’a point échappé a l’observation de celui
qui a découvert la circulation que, dans les cadavres , les artères et le ventricule gauclie du cœur contiennent bien moins de sang que les veines , surtout les caves, et le ventricule droit. Après Harvey, d’autres ont également admis cette différence sur la quantité de sang entre les deux arbres artériel et veineux. Boerliaave , dans ses Prœlectiones académiques, affirme, en trois endroits différens , la vacuité complète des artères dans le cadavre. Haller, au contraire, prétend, dans ses notes aux Pr (Election es du maître, n’avoir jamais trouvé cette vacuité dans les cadavres : Arlerias a morte nanqaam vacucis reperio (*). Après, dans YElementa (2) , revenant sur le même argument : Nec a morte ( dit-il ) arleriœ indues sunt , mais on les trouve toujours aussi remplies dans le cadavre
que dans le vivant. = Opposition bien évidente et
bien extraordinaire en lui, car, en toute chose, il fut observateur scrupuleux autant que partisan fidèle de la vérité. Mais il ne s’arrêta pas la; et ce que Boerliaave avait avancé plusieurs fois comme
(J) Prælcct. Acad., vol. r, pag. 213.
(2) Vol. x, pag. 13 h.
fait positif , a été presque dénaturé par lui en disant: Ahquœ voces prœcepturi elapsce . Nous tacherons par la suite d’expliquer cette opposition.
Morgagni affirme que, dans la plupart des cas , la plus grande partie du sang se trouve dans les veines; il ne nie pas cependant d’en avoir trouvé , sur quelques cadavres , dans les artères ; mais ces quelques cas , comparativement a ce qui a lieu en général , doivent être considérés comme autant d’exceptions. Voici le texte de Morgagni : Concedo maximum ut plarimum partent sanguinis ex arteriis in venas campelli > ut tamen addam in non paucis cadaveribus me magnant sanguinis partent in arteriis observasse (4). J’aime d’autant mieux rapporter ici ce passage , qu’un des disciples de Morgagni , André Pasta , n’étant pas porté a admettre la vacuité des artères , et voulant toutefois profiter de l’autorité du maître, mutila la phrase, passant sous silence la première partie, et dit seulement que in non paucis cadaveribus , etc. ( 2 ) : triste exemple qui montre que dans les discussions scientifi-
(1) Advers. Anatom., pag. 83 ; Animadvers 4 2.
(2) Epistolœ duœ , etc.
ques , même les plus indifférentes , la bonne foi n’accompagne pas toujours les opinions qu’on adopte. Quoi qu’il en soit cependant, ni la grande opposition de Haller, ni la concession de Morgagni , ni les exceptions au fait général que l’on trouve parfois , ni les expériences de Pasta sur des chiens diversement étranglés ( expériences propres plutôt a démontrer une exception qu’a éclaircir la généralité du fait), n’ont jamais suffi, auprès de ceux qui cultivent l’anatomie pratique, pour leur faire renoncer a ce qui tombe tous les jours sous leur observation, c’est-à-dire à la vacuité des artères sur le cadavre ; chose tellement commune "qu’on ne saurait la mettre en doute.
Voyons maintenant si à ce fait général de la vacuité des artères dans le cadavre , on trouve quelques exceptions , et quelles en sont les causes particulières. Harvey, le premier, en a indiqué deux : la mort par suffocation, et la syncope; dans ces deux cas, il a trouvé les artères pleines de sang, ce qui signifie que dans les autres il les trouva vides ou presque vides. Schwencke, dans son Hærnatologia , plusieurs fois citée , après avoir dit que :
Arteriœ post mortem vacuœ inveniuntur , ajoute les exceptions suivantes : Aliqaàndo tamen sanguis reper tus fuit, in arteriis veluti in morbis malignis , vel etiam in illis quibus , ex putredine humorum , elasticitas arteriarum per Ht j aut clenique in cbriosorum hominnm corporibus vel parte , ubi obstaculum est in ul tirai s capiüaribus , quo minus in venis impelli potuit. Pour ce dernier cas , où il s’agit d’un obstacle survenu dans les plus petits capillaires , il rapporte l’observation d’une petite fille très délicate chez laquelle le ventre s’enfla ; ce gonflement fut suivi d’un flux de sang pur, et la malade succomba presque subitement. Schwencke trouva toutes les artères abdominales gorgées de sang; les veines, grosses et petites, étaient remplies d’air. D’où il déduit que l’obstacle qui a empêché le sang contenu dans les artères de passer dans les veines , déjà remplies d’air, l’a forcé à rester dans les artères et a passer même, dans les intestins. L’auteur ne donne pas ici une explication satisfaisante , mais il nous suffit de constater le fait exceptionnel des artères remplies de sang ; d’où l’on voit toujours mieux la généralité du fait contraire , c’est-a-dire des artères vides.
Un cas qui offre une autre exception est le suivant. Une jeune fille mourut cUune phthisie pulmonaire scrofuleuse , accompagnée de fréquens accès d’asthme qui menaçaient suffocation. Je ne vis la malade qu’au dernier jour de sa vie , et elle était précisément dans un accès mortel; le pouls, très petit et très fréquent , donnait jusqu’à 1 60 pulsations par minute. L’autopsie montra toutes les artères de la tête remplies de sang , excepté la méningée moyenne ; leurs ramifications étaient partout remplies de sang , et , en s’unissant aux ramifications veineuses également gorgées par ce liquide , formaient un réseau vasculaire sur toute la surface du cerveau. Au reste, les méninges et le cerveau n’offraient aucune trace d’inflammation , le réseau vasculaire étant d’ailleurs comme pendant la vie, c’est-à-dire avec des veines et des artères contenant la même quantité de sang que d’ordinaire. Les lésions inflammatoires étaient dans les poumons : le droit adhérait à la plèvre' costale et
pulmonaire , son lobe supérieur présentait plu-
sieurs points en suppuration , et il y avait un grand abcès à sa base ; le gauche était également adlié-
rent a la plèvre costale , et sa partie interne était occupée par un vaste abcès plein de pus, d’où partaient plusieurs sinus remplis aussi de matière purulente. Dans les deux cavités de la poitrine il y avait deux livres environ de sérum sanguinolent. Le cœur était sain ; mais les deux ventricules et les oreillettes contenaient du sang caillé. Les veines caves et jugulaires , l’aorte descendante et ascendante avec toutes ses ramifications, et surtout les carotides, étaient également remplies de sang.
Si l’on considère bien maintenant toutes les circonstances d’une mort aussi lente , la grande fréquence et la petitesse du pouls qui indiquait une circulation déjà a demi éteinte , et le mouvement du sang dans les artères presque nul ou même plutôt oscillant que progressif , il n’est pas difficile de donner a ce cas exceptionnel une explication convenable. Je crois encore qu’il serait utile a la science d’examiner les cadavres de ceux qui succombent dans des circonstances analogues a celles de l’observation que nous venons de citer, et de voir si , ayant les artères remplies , on doit les classer parmi les exceptions. Ce phénomène
exceptionnel serait alors réduit h scs véritables causes. Que si l’on pouvait observer de la meme manière toules les autres exceptions et chercher les causes particulières auxquelles elles appartiennent ces exceptions mêmes viendraient confirmer le fait, général de la manière la plus logique. Quant a nous, notre but principal a été de convaincre le lecteur que le fait général est que , dans le cadavre , les artères sont vides de sang ; ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’on trouve le con- traire. C’est ainsi qu’on peut résoudre , pour ce qui est simplement de fait, la difficulté suscitée par l’opposition que nous avons déjà notée entre l’opinion de Boerhaave et celle de Haller. Le premier s’en tint au fait général et ne laissa entrevoir aucune exception ; le second , au contraire , se borna aux exceptions , qui formèrent pour lui règle générale ; cependant elles sont en petit nombre , et , ce qui est bien pis encore , elles n’ont jamais été rapportées a leurs causes particulières. Parmi ces deux opinions opposées se trouve celle de
Harvey, qui indiqua deux cas exceptionnels ; celle
de Morgagni , qui convint tout a la fois et du fait
général et des exceptions ; et celle enfin de Schwencke, qui a positivement admis le fait général et a indiqué aussi quelques exceptions qui méritent d’être vérifiées par ceux qui cultivent l’anatomie pathologique , en même temps qu’on devrait en étudier les causes. Mais jusqu’à présent, quoiqu’on ait généralement admis la vacuité des artères dans le cadavre , et qu’on ait bien moins contesté ce fait que dans la première moitié du dernier siècle , il s’en faut cependant qu’on ait poussé plus loin les observations et les inductions, et le fait lui-même est resté isolé, sans donner lieu a aucune application importante et utile à la science.
Vers la fin du dernier siècle, l’auteur des célèbres Lettere Fisiologiche Michel Rosa , honime de génie et d’une grande érudition, qui professa la médecine avec succès, d’abord à l’université«de Pavie et ensuite a celle de Modène , réveilla -la curiosité des physiologistes sur la vacuité des artères dans le cadavre , fait qu’on avait négligé et presque oublié. 11 voulut prouver que dans l’animal vivant il n’y a pas quantité de sang suffisante
pour remplir toute la capacité (les vaisseaux sanguins artériels et veineux; et, s’appuyant sur cela, il prétendit que les artères ne devaient contenir qu’un peu de celte vapeur expansile que lui -meme avait imaginée, et devaient, en outre, être presque vides dans le vivant , et entièrement vides dans le cadavre. Nous n’irons pas examiner minutieusement le sujet de ces lettres , qui fut alors soutenu et combattu avec beaucoup de chaleur, sans doute, mais avec peu de profit pour la science. Nous remarquerons seulement que , malgré toutes les discussions qu’on eut alors sur la vacuité des artères dans le cadavre , les recherches qu’on fit sur ce phénomène ne s’appliquèrent point au réseau vasculaire inflammatoire, et on n’en retira aucune notion qui put éclaircir la théorie de l’inflammation. Le fait principal fut mieux connu par ces mêmes recherches , et on le rendit peut-être plus évident ; mais il n’obtint pas toute l’imporlance qu’il semblait mériter, et ne donna point aux opinions de Rosa toute la valeur qu’il s’en promettait. Quoi qu’il en soit, cependant, il est bon de noter, comme chose digne de l’histoire de la méde-
cine , les deux opinions contraires qui ont régné et régnent encore aujourd’hui sur cette matière : la première est que les artères de tout calibre, y compris les capillaires, sont vides dans le cadavre, et que tout le sang se trouve dans les veines , ce qui est vrai; la seconde, que dans le réseau capillaire de l’inflammation , regardé par la plupart comme entièrement composé de capillaires artériels, ces capillaires sont complètement gorgés de sang ; ce qui est d’abord contradictoire au fait admis de la vacuité des artères dans le cadavre , et ensuite faux, ainsi que nous l’avons démontré. Je dirai même que si l’on eût bien réfléchi au grand
phénomène de la vacuité de l’arbre artériel dans
le cadavre , on aurait pu présumer que les capillaires artériels ne sont jamais gorgés de sang dans le réseau inflammatoire; mais il s’en faut qu’on ait jamais considéré ce phénomène comme ayant quelque rapport avec la théorie de l’inflammation .