CHAPITRE XVIII
Origine de ce qu’on a voulu appeler phlogose des vaisseaux. Observation de Frank peu concluante. Examen comparatif de cette observation avec celles qui me sont propres. Morgagni avait entrevu déjà quelque chose sur cette matière. Arétée. Wiggan. Boerhaave.
Vers la fin du dernier siècle, Pierre Frank a cru être le premier, et personne ne lui a contesté cette priorité, a décrire l’inflammation de la surface interne des artères et des veines , dont la cause fut placée par lui : — In vehemeniissimis injlammatorice naturœ febribns , sub enormi corclis arteriar unique agitation e, non modo has ipsas > sed venarum profiindc rubentes ac inflammatas nos primum conspeximus , similesque , arterice in primis magncc , phlogoses partiales j sub iisdem cire unis tandis jam
pluries ostendimus. — C’est ainsi qu’il s’exprime à l’endroit où il décrit la fièvre continue inflammatoire. Son autorité suffît pour mettre en vogue cette nouvelle inflammation , surtout en Italie , où elle a encore aujourd’hui un grand nombre de partisans. Cependant il faut ajouter ici que Frank, homme d’un jugement droit, se contenta de noter le fait, ou du moins ce qu’il croyait tel, et ne songea point a lui assigner une dénomination nosologique convenable ; ce grand travail était réservé aux amateurs de mots nouveaux, et nous entendons maintenant parler d ’cuigioites j A’ ar lévites , de phlébites et même de lyrnphatites et de tempéramens angioitiqnes , comme autant de choses bien évidentes et aussi faciles a démontrer que la pneumonie ou l’entérite. C’est ainsi que tous ces chercheurs de mots se sont contentés de mots , plutôt que d’étudier si le fait existe réellement, ou si ce n’est pas une illusion.
Avant de décrire la chose telle qu’une observation soigneuse a pu nous la montrer, arrêtonsnous un moment et examinons en détail l’origine de cette nouvelle maladie; nous verrons qu’il s’en
faut qu’elle ait été' basée sur des observations justes et sur une saine logique. Quelques faits mal observés ont suffi aux premiers qui en ont parlé , et on n’a été guère plus difficile après. Frank en rapporte un seul cas où il traite de la carditis ; il y soutient avoir trouvé : — Arterias venasque 71011 modo cordiSj sed universi corporis erisipelacea , sed profande rubra phlogosi in tenus notatas , — et il l’attribue principalement a la cardite , ainsi qu’à la phlogose des vaisseaux et à d’autres causes qu’on a cru apercevoir ensuite sur le cadavre. Nous ne rapporterons pas ici tout au long l’observation de Frank, que nos lecteurs trouveront dans le premier volume De eurandis hominum morbis , mais nous y ajouterons quelques remarques. Ni les causes, ni les symptômes, ni le traitement , ni l’autopsie ne prouvent nullement que ce malade fut atteint d’une véritable fièvre inflammatoire , et encore moins que cette fièvre Rxtvehemcntissiina. C’était un malheureux , errant depuis long-temps dans les campagnes, accablé par les remords d’un crime capital et par la crainte du sort qui l’attendait, poursuivi par la police,
obligé enfin de supporter toutes les rigueurs de la saison, passant toutes ses nuits en plein air, et se nourrissant d’ailleurs fort mal : tout autant de circonstances qui, au lieu de produire inflammation, nous paraissent très propres a déterminer un état tout opposé. A ce cas rapporté par Frank, nous pourrons en comparer deux autres qui , autant pour leurs causes que pour leurs effets , nous paraissent analogues , on pourrait même dire identiques a celui-ci. Le premier est fourni par l’observation que nous rapportons au n° 10 de la première série de Y Appendice* La frayeur et le froid , quoique pendant une seule nuit d’un liiver rigoureux > furent les causes de la maladie; il est inutile de la rapporter encore ici , car les lecteurs peuvent l’examiner a leur gré dans Y Appendice. Malgré toutes les apparences contraires , la diathèse , assez grave , fut asthénique , et le traitement énergique, couronné d’un plein succès, a été stimulant. Le second cas. a été observé, dans les dernières années du siècle précédent , par mon célèbre ami Monteggia. Il s’agissait encore d’un misérable qui , ayant commis plusieurs crimes ,
fuyait, tantôt dans les bois, tantôt dans les campagnes, devant la force armée qui le poursuivait : nuits passées en plein air, pluies, faim et frayeur, furent encore ici les causes de la maladie. Arreté enfin et conduit dans les prisons de Milan , cet homme était hébété au point qu’il ne répondait à aucune des questions qui lui étaient faites , et n’articulait pas une parole. On crut d’abord qu’il dissimulait , et on employa tous les moyens , même violens, pour le forcer a parler; mais ce fut en vain, il résista aux plus dures épreuves . Monteggia , qui était alors médecin et chirurgien des prisons , fut appelé pour donner son avis sur cette stupidité réelle ou apparente; il voulut employer la douceur, mais également sans résultat. Il vint me trouver, et, après m’avoir raconté le fait, me demanda mon opinion. Le pouls était très faible, la figure très pale ; de sorte que , par cette excessive pâleur et par l’immobilité des muscles , elle paraissait de marbre; les yeux hagards, les pupilles dilatées, la peau froide, et les bras, qui se laissaient relever facilement, retombaient promptement si on les abandonnait a eux-mêmes. Tout cela réuni faisait
penser k Monteggia qu’il s’agissait d’une affection paralytique grave , et , dans tous les cas , réelle et non simulée. Je l’encourageai a accorder une juste valeur aux causes débilitantes et a recourir a un traitement stimulant : l’opium et le vin a hautes doses. Les premières doses n’eurent aucun effet sensible ; cependant , a mesure qu’on les augmentait , la stupidité diminuait; et bientôt l’opium étant administré k la dose de 20 grains par jour, la parole revint au malade , qui put raconter tout ce qu’il avait souffert, et fut promptement rétabli. Il fallut toutefois continuer pendant quelque temps k lui donner journellement une certaine dose d’opium.
Dans ce cas aussi on voit clairement que la diathèse était asthénique. Si donc l’on considère bien attentivement les causes admises dans l’observation de Frank , et personne ne peut nier qu’elles ne fussent éminemment débilitantes ; si l’on considère encore l’effet des causes identiques dans les deux cas que nous venons de rapporter, ainsi que la nature et l’action des remèdes qu’on a employés ; enfin , si l’on réfléchit que ces observations ne sont ni assez extraordinaires, ni assez rares pour que
d’autres bons observateurs n’aient eu occasion d’en recueillir , on en conclura que certainement il
n’y eut point de fièvre inflammatoire vehementissima j assignée par Frank comme cause de la phlogose de la surface interne des artères et des veines en général , de même que pour l’aorte en particulier. Nous ne pourrons pas dire grand’cbose de la symptomatologie, car, ne connaissant pas les causes ni les effets du traitement employé , elle nous fournit un moyen bien peu sur pour déterminer la diathèse de la maladie.
Néanmoins , pour peu qu’on examine attentivement l’observation de Frank , on aura de la peine a croire que ce fût réellement une fièvre inflammatoire. Je ne nierai point qu’il ait pu compter de 1 85 'a 200 pulsations par minute , comme il le dit ; mais je ne puis comprendre comment, dans ce cas , le pouls a pu paraître — fortem } summopere vibratum ac dur um. — 11 semblerait plutôt qu’il s’agit ici d’un tremblement convulsif des artères et non de battemens avec diastole et sistole, capables de transmettre au doigt explorateur une sensation de force , de vibration et de dureté. Mais ,
je le répète encore, déterminer la nature d’une maladie par les symptômes seulement, et, ce qui est pis encore , par le seul état du pouls , c’est s’exposer a des erreurs graves. On ne peut d’ailleurs rien déduire de la méthode curative employée, car Frank n’en dit pas mot; on ne sait même pas qu’on ait pratiqué une seule saignée dans les clix-huit jours que le malade a vécu a la clinique, atteint par une fièvre dite inflammatoire très intense. Cependant Frank n’était pas avare de saignées dans les maladies inflammatoires; d’où l’on comprend qu’il a dû un peu hésiter sur la nature de cette maladie. L’examen du cadavre est loin aussi d’éclaircir les effets morbides opérés par les inflammations, surtout si elles sont très graves. Quiconque voudra y réfléchir sérieusement se trouvera plutôt embarrassé que convaincu. Quant a la phlogose des vaisseaux qu’on dit avoir trouvée dans le cadavre , et c’est ici le point principal de la question , Frank n’ajoute pas un mot aux deux passages que nous avons déjà cités. Nous aussi , nous bornerons ici nos réflexions a ce sujet; car, pour ce qui regarde la coloration en rouge des vaisseaux,
particulièrement tic l’aorte , que Frank affirme avoir observée plusieurs fois, et qui est également observée souvent par ceux qui cherchent les artérites, nous aurons a en parler plus loin. En attendant, nous pouvons conclure que le cas cité par Frank, examiné sous tous ses rapports, ne prouve rien en faveur de ce qu’on veut appeler phlogose des vaisseaux.
Cependant Frank n’a pas été le premier, quoiqu’il l’ait dit, a trouver dans le cadavre cette inflammation apparente des artères, et a noter particulièrement une observation sur l’inflammation de l’aorte. Morgagni, dans YEpist. Anatoni. Med. , xxv. art. 35 et 36, rapporte le cas d’un homme mort sans maladie grave précédente, si ce n’est que depuis long-temps il éprouvait quelques accès de toux convulsive. On trouva la surface interne de l’aorte inégale et parsemée de taches blanches ; et il ajoute : — Et quocl mihi prcccipuum visum est , colore ex alro rnbens 3 ut si injlammatione qaadam esset affecta. — On a lieu de s’étonner vraiment que Frank, qui avait tant d’érudition , n’eût pas lu ce cas observé par un homme tel que Morgagni.
Il aurait pu alors non seulement s’épargner le nos primum conspexirnus , mais il aurait trouvé encore que Morgagni fait mention d’Arétée et de Boerliaave , dont l’un parle de l’inflammation de l’artère qui va secunclum clorsiim 3 et l’autre dit avoir vu l’aorte nigerrima dans un bœuf qui vekementissimo cursu (infligerai. Mais, dans ces trois cas, s’agit-il réellement de fièvre inflammatoire? Dans celui rapporté par Morgagni, pour ce qui regarde l’artère enflammée, l’expression est un peu douteuse, ut si j etc. Quoi qu’il en soit, au reste, l’individu est mort sans maladie grave , ce qui exclut la fièvre inflammatoire donnée par Frank comme cause de l’inflammation locale des vaisseaux sanguins.
Quant a Arétée, si quelque chercheur de phlébites et d’artérites de nos jours se plaît à en faire remonter les premières notions a treize siècles avant nous, il n’a qu’a lire l’ouvrage de eet ancien auteur intitulé : De eau sis et si gn. aculor. Morb ., chap. viii ; De venœ concavœ acuto Morbo; et la savante préface de Wiggan, qui se vante d’être i psi us Arcetei in ter près fidus ; on y trouvera de quoi être satisfait, a condition cependant qu’on se con-
tente d’une longue énumération de symptômes et d’un essai sur l’anatomie et sur les théories de ces temps-la. Arétée ne confirme point ces inflammations décrites sur le vivant par des observations faites sur le cadavre, mais il en parle seulement par induction et d’après les symptômes : l’anatomie était alors étudiée par tradition et non par pratique. Morgagni ajoute a ce sujet : Vcrmn abi Arœtei locos inspexeris , in quibus hoc clc morbo ( inflammation des artères, dans le chap. vm, déjà cité) verba finat , ut nullci ali a sabeat dnbitatio , certc hœc snbibitj nam ex cadaverum inspecdone ea quee profer t signa faerinb confrmata. Ab ejus vero ad nostram lempas quiid fecerit mihi quidem in præsentia non saccarrit ( Epist . citée). Nous rapporterons encore les quelques mots d’Aréthée sur ces inflammations , tels qu’on les lit dans le même chapitre : Hœc igitur vena fat arbitror J universas ; ' œgri tadines j et acatas et validas padtu.r. Et peu après , voulant décrire longuement ce qu’il nomme maladie aiguë de la veine concave ( c’est-a-dire cave ) , il ajoute : Qaibusdam et arteria secandam doc sam ( l’aorte descendante ) inflammatar. Ensuite ,
Wiggan, en parlant des connaissances anatomiques d’Arétée, dit: Arteria crassa, quœ , secundum dorsi spinam,juxta venant cavam pxotenditur , aorla
scilicet una cum vena cava inflammationem
patitur. Et ici , afin que ceux , parmi nos lecteurs , qui cherchent les faits et non les mots , ne soient point induits en erreur, je ferai observer que par
les noms spécieux d’inflammation de veines et d’artères et de maladie aiguë de la veine cave , on ne décrit autre chose , ainsi que les symptômes l’indiquent , que le causus , c’est-à-dire fièvre ardente des * anciens médecins , dont l’intensité et la variété des symptômes donnaient lieu à ce qu’ils supposassent l’affection de telle ou telle partie et de telle ou telle manière, d’après leurs théories. Par conséquent, on ne doit considérer ces inflammations que comme des mots , et pas davantage.
Boerliaave nous a laissé une seule observation , et par cela même qu’elle est fort courte, je la rapporterai en entier : laftammatio arteriosa. Hujas primum exemplum in bove vidi , qui , cum ad macelhim deducerelur immolandus , fuga se prori puer at , et vehementissimo ciirsu liber latent quœsiverat
recopias hunen et mactatas est : aorla veru reperta nigerrima. Ici se termine l’histoire du fait. L’explication qu’il en donne est la suivante : Secl Ruysohias démons travit aortam arteriarn rcunos per saper ficiem saarn distribuas a coronariis accipere : his tumentibas compressia medie cavitatis, etc. Ainsi termine JBoerliaave , en laissant deviner le reste qu’on comprend très aisément, et c’est que ces ramifications de l’artère coronaire , qui sont d’ailleurs très minces et parcourent la surface externe de l’aorte, ayant été. tuméfiées par l’excès de sang qui y fut poussé par la violence de la course , dimi nuèrent le calibre de l’aorte. J’ajouterai maintenant que tout ce que pouvait faire cette diminution de calibre de l’aorte, c’était de mettre obstacle au passage du sang par ce meme vaisseau. Mais com- ' ment peut-on , de tout cela , faire naître une inflammation? Nous admettrons que le sang comprimé
dans l’aorte cle la manière dont on veut bien le dire, puisse y imprimer une teinte rouge; mais une teinte rouge produite de cette manière n’est pas une inflammation. 'De ces quatre cas donc nous dirons que celui d’Arétée ne prouve rien, par
cela même qu’il li a
pas été puisé a l’unique source
infaillible, l’observation anatomique ; et que ceux de Boerhaave, de •Morgagni et de Frank, laissent douter, avec beaucoup dé raison, si l’efïet en est dû a une action déterminée par la vie, ou a une action chimique. Voici maintenant la question iju’il nous reste a éclaircir.