CHAPITRE XIX
La cause de la coloratien en rouge de la tunique interne de l’artère est-elle due à une action de la vie? Observations et expériences propres à résoudre ce problème.
Pour résoudre plus promptement le problème que nous venons de nous proposer , nous passerons de suite a quelques considérations sur les prétendues inflammations de Paorte , qui est le vaisseau auquel on attribue le plus souvent cette maladie. Lorsqu’on examine la couleur de sa tunique interne, on voit que dans son état normal elle présente une teinte rosée jaunâtre, que Sénac, dans son Traite des maladies du. Cœur , a appelée rougeâtre. Cette couleur ne dépend ni des capillaires sanguins , ni de la tunique musculaire. Elle ne saurait dépendre,
en effet, des vaisseaux capillaires sanguins, car la tunique interne ne reçoit que quelques petits rameaux de l’artère coronaire , qui vont se perdre dans les autres tuniques ; elle ne peut être attribuée non plus a la tunique musculaire, dont la couleur serait aperçue a travers la tunique interne, car cette même tunique, musculaire ou non, ainsi que quelques-uns le prétendent, est blanche et ne saurait transmettre conséquemment une couleur qu’elle n’a pas. Il s’ensuit donc que cette couleur doit, ou être propre et naturelle a la tunique interne elle-même , ou être communiquée par le sang qui, poussé par le cœur, frappe peut-être avec plus de violence cette première partie du vaisseau que tout le reste, et y imprime avec le temps une légère teinte rouge foncéa. Userait utile de comparer la couleur de la surface interne de l’aorte des adultes avec celle des petits enfans; mais je n’y ai guère pensé auparavant, et je n’ai pas eu occasion de le faire par la suite; j’ignore même si d’autres y ont jamais songé. Ce que l’on peut généralement avancer comme positif dans cette matière, c’est une les membranes animales et en général toutes les
fibres sont blanchâtres partout où elles ne reçoivent point de matière colorante; c’est ce qu’on observe dans le tube intestinal, l’estomac, la vessie, les uretères, le péritoine, la plèvre, les méninges; de même que si la vésicule biliaire est colorée, elle doit sa couleur à la bile qu’elle contient, dont la transsudation a travers ses pores finit par colorer également et cet enfoncement du foie où la vésicule est logée, et la partie du duodénum qui la louche; il en est de même, enfin, des fibres musculaires colorées par le sang, qui restent blanches dès qu’on les a dépouillées de ce liquide.
Bien avant qu’il fût question de la doctrine de l’inflammation de l’aorte dans sa surface interne, j’avais eu occasion , en m’occupant d’anatomie, de voir la teinte rouge de sa tunique interne; mais n’ayant point songé a en faire un examen particulier, je crus dès lors que ce phénomène devait être attribué au sang , qui , dans ce cas , aurait agi de la même manière que la bile pour la coloration des solides avec lesquels elle est en contact. Depuis que cette coloration en rouge est devenue, aux yeux de certains observateurs, d’une importance telle,
qu’on puisse la considérer comme l’essence, pour ainsi dire, d’une des maladies inflammatoires les plus mortelles, comme devrait être en effet l’inflammation interne et étendue du principal vaisseau de l’économie; depuis lors, dis-je, j’ai taché d’examiner le fait avec toute l’attention possible. Je rapporterai ici les observations que j’ai pu me procurer, et j’y ajouterai les inductions que je crois pouvoir rigoureusement en tirer : 1° Le premier fait général que je déduis après de nombreuses observations, c’est de n’avoir jamais trouvé, ni a l’œil nu, ni à l’aide d’une bonne loupe, que cette coloration en rouge dépendit d’un réseau capillaire. La membrane interne de l’aorte, qui, dans son état normal, est très mince, transparente et lisse, excepté la où elle forme quelques plis longitudinaux, n’a point de capillaires sanguins, car elle ne reçoit point de vaisseaux du dehors, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer. Et il ne faut pas croire qu’on eut grand’peine a les apercevoir s’ils existaient réellement; car, par cela même qu’ils devraient être gorgés de sang, ils seraient plus gros et plus visibles que d’ordinaire, comme cela arrive dans tout
réseau capillaire. Mais s’il n’y a point de vaisseaux, il ne peut pas y avoir de réseau capillaire ; ou , ce qui revient au même , il ne peut pas y avoir inflam mation.
2° J’ai prié une personne très expérimentée , qui jadis avait de fréquentes occasions d’examiner des cadavres d’animaux, devouloirbien observer l’aorte d’un cheval et celle d’un chien , ayant toutes les deux, et la seconde surtout, leur surface interne très rouge ; mais il n’a pu apercevoir le plus faible indice de capillaires ni dans l’une , ni dans l’autre
3° Non content d’avoir examiné l’aorte à l’état frais sur le cadavre ou immédiatement après l’en avoir séparée, je l’ai encore bien examinée desséchée et avec des loupes très fortes. Le rouge était plus ou moins pale , et on le voyait toujours épars, pour ainsi dire, sur la surface qu’il pénètre par ci par la ; mais je n’y ai jamais trouvé la moindre trace de vaisseaux.
II m’est arrivé plusieurs fois de voir la surface interne de l’aorte avec une couleur, non pas aussi noire peut-être que l’aorte du bœuf observée par Boerhaave, mais bien certainement ayant au
moins cette teinte rouge foncée indiquée par Mofgagni. Je n’ai jamais vu un rouge aussi foncé dans aucune inflammation, ni des méninges, ni de la plèvre, ni du péritoine; et cependant elles sont toutes tapissées par des vaisseaux sanguins, au point d’en être recouvertes lorsqu’elles sont enflammées. Or, comment peut-il se faire que les membranes enflammées laissent aisément apercevoir le réseau capillaire , tandis qu’on ne peut pas le voir, même avec une loupe , sur la membrane interne de l’aorte' qu’on suppose enflammée? Qui oserait affirmer qu’un amas aussi extraordinaire de capillaires engorgés , a en juger par cette couleur rouge foncée ,, est capable de porter tant de confusion dans leur lacis , qu’on ne puisse découvrir la moindre trace des aréoles ou des interstices qu’ils forment; inters-
tices et aréoles qui sont cependant si apparens, même dans les plus forts réseaux des véritables inflammations?
5° En examinant la partie externe de l’aorte correspondante à la surface interne colorée , on ne voit aucun gonflement des veines coronaires, ni le moindre changement. Cependant, si cette coïo-
ration intérieure dépendait d’un réseau de capillaires veineux , ceux-ci, s’étendant aux rameaux veineux qui rampent sur la surface externe de l’aorte, devraient nécessairement les gonfler et les rendre plus gros que d’ordinaire. Si l’on examine, par exemple, le réseau capillaire des méninges enflammées, on voit très distinctement le gonflement des rameaux veineux jusqu’au point où ces rameaux devenus plus gros vont se décharger dans leurs sinus respectifs. On aurait donc, dans le cas en question , un réseau capillaire qui n’enverrait point assez de sang aux petits rameaux avec lesquels il communique , pour pouvoir les gonfler : ce serait un réseau inflammatoire d’un nouveau genre.
6® Dans aucun cas de ces rougeurs internes de l’aorte , même des plus intenses , je n’ai jamais observé aucune des suites ordinaires de l’inflammation ; suites qui sont très visibles dans les inflammations des membranes viscérales , et qui existent toujours , soit isolément, soit , ce qui est plus fréquent , plusieurs a la fois. Dans ces rougeurs, quelle que fut leur intensité, ou, pour mieux
dire , quelle que fût l’inflammation qu’on devait supposer y avoir existé , je n’ai jamais trouvé ni matière purulente, ni épanchement de fibrine consolidée sous quelque forme que ce soit , ni rétrécissement dans le calibre du vaisseau , ce qui indiquerait un épaississement partiel de ses parois.
Tout le grand phénomène de cette soi-disant
inflammation de l’aorte consiste donc uniquement dans la couleur rouge de sa surface interne. Il peut arriver, mais rarement a la vérité, qu’on ne puisse apercevoir aucun des effets de l’inflammation sur une membrane viscérale; mais, dans ce cas, on verra toujours le réseau capillaire et les petits vaisseaux qui le composent , plus gros que dans leur état normal, et séparés les uns des autres par leurs aréoles. Nous ne chercherons pas maintenant les causes de cette exception ; mais , dans tous les cas , elle ne diminue en rien la valeur de notre argument.
7° Plusieurs fois j’ai mis a macérer dans l’eau tiède des morceaux d’aorte très rouges, et ils sont devenus blancs après avoir teint en rose, l’eau qui les entourait. J’ai entendu dire dernièrement
que cette expérience n'avait pas réussi à d’autres. Je me rappelle qu’une fois, il y a long-temps, assistant a une autopsie, on trouva l’aorte très rouge. Un médecin qui attribuait a cela la mort du malade a la suite d’inflammation , coupa un
morceau de l’aorte et se mit à le laver dans l’eau
froide; après quoi, voyant que la couleur n’avait point été enlevée, il crut avoir deviné juste. Je pris moi-même un morceau de cette aorte , et l’ayant fait macérer pendant quarante - huit heures dans l’eau tiède, il devint tout-a-fait blanc. On ne put y apercevoir, pas même au microscope, la moindre trace vasculaire. Dernièrement on m’a apporté un morceau d’aorte d’un rouge pourpre; la couleur était si belle et si égale sur toute sa surface, qu’on n’aurait pu rien obtenir de mieux artificiellement ^ Je le laissai en macération dans l’eau tiède près d’un poêle pendant quarante-huit heures , et il devint tout blanc, donnant a l’eau une teinte rosée. Cette eau était évidemment colorée par l’hématosine, et il eût été peut-être facile de le démontrer par les moyens chimiques.
8° Les observations de Morgagni qu’on trouve
dans différons endroits de son grand ouvrage De Causis et Seclibns , ne pourront jamais infirmer les conséquences que nous déduisons de l’absence des effets de l’inflammation dans la coloration en rou ge de la surface interne de l’aorte. Il a rencontré souvent dans l’aorte des inégalités, des éminences, des pustules, des tubercules, un commencement d’érosion , des érosions sanguinolentes; très fréquemment des ossifications, tantôt commençantes, tantôt avancées , ainsi de suite. Mais il s’en faut beaucoup qu’on puisse ranger tout cela parmi les effets de l’inflammation , lors méîhe qu’on consentirait a regarder aussi la rougeur comme une inflammation. En effet, dans aucun de ces cas, il ne dit point, autant qu’il m’en souvient, que la surface interne de l’aorte fut rouge; au contraire, dans le seul cas déjà mentionné où il a trouvé la couleur ex atro rnbe?is, il y avait quelques taches blanches, qu’on peut probablement considérer comme des commencemens d’ossification , et plusieurs aspérités ou inégalités. Mais par cela seul qu’il dit avoir vu toutes ces altérations et d’autres encore plus importantes dans d’autres cas où il n’y avait point
de rougeur, on ne saurait en tirer aucune induction pour les considérer comme autant d’effets de l’inflammation.
Quant aux différens modes de formation de ces altérations des parois artérielles , nous n’avons point a nous en occuper ici. Nous ferons seulement observer qu’une des altérations les pl us fréquentes , c’est l’ossification ; tandis qu’on ne trouve jamais d’ossifications parmi les produits de l’inflammation. L’ossification , si elle est réellement telle , sera plutôt produite par une sécrétion que par un travail de l’inflammation , dont elle ne présente point les caractères. L’aorte et les autres artères principales reçoivent quelques rameaux artériels des parties par où elles passent , et ces rameaux se jettent dans le tissu de leurs parois et surtout dans la tunique dite vasculaire. Pourquoi ne laisseraientils pas sécréter parfois un peu de phosphate de chaux, ou pourquoi n’agiraient-ils pas ici d’une manière analogue a celle des vaisseaux du système osseux ?
Au reste , nous ne nierons point qu’il ne puisse pas se former un petit réseau capillaire dans l’épais-
scur des tuniques artérielles , puisqu’il doit y pénétrer quelques vaisseaux capillaires, quoique en petit nombre. Peut-être meme est-ce ainsi que commencent quelques anévrismes et autres altérations des artères; mais ce sont des cas très rares et qu’il faudrait déterminer par des observations bien faites. Ce que je nie formellement , c’est que ces altérations naissent dans la surface interne de l’aorte, qu’elles soient produites par l’inflammation
de la membrane interne des grosses artères , et que la rougeur soit ici une inflammation.
Il nous reste peu de chose a dire sur la véritable cause de la coloration en rouge de l’aorte. Ayant prouvé, de manière a ne pas en douter, qu’elle ne peut point appartenir à l’inflammation , elle ne peut être produite que par.le sang, dont la matière colorante , l’hématosine , est très propre a produire cet effet. On comprend d’ailleurs aisément, et il en a déjà été question, pourquoi l’aorte est de tous les vaisseaux celui qui est le plus sujet a cette
coloration en rouge. Elle reçoit le choc du sang avec toute la force avec laquelle il est poussé par le cœur, de sorte que la matière colorante peut se
coller à ses parois mieux qu’ailleurs. Une chose difficile a comprendre, c’est que le phénomène n’ait pas lieu beaucoup plus souvent; et il faut se contenter de supposer qu’il nécessite des conditions qui ne se rencontrent pas toujours. Cependant, si l’affinité entre la substance colorante et la surface interne de l’aorte est (ce qui nous paraît probable) la principale de ces conditions , il peut y avoir tant de différence dans leurs degrés respectifs d’affinité, que la coloration se présentera plus rarement qu’on ne pourrait s’y attendre. La membrane interne de l’aorte est lubrifiée par une humeur qui s’étend sur sa surface; peut-être l’affinité a-t-elle lieu entre cette substance et la matière colorante. Mais il est
inutile de se perdre dans des conjectures lorsqu’on n’a point de faits pour les appuyer. 11 reste encore a décider si la rougeur s’opère entièrement pendant la vie, ou si elle se forme, en tout ou en partie, dans le cadavre. Ici l’expérience peut venir a notre secours ; et je ne suis pas éloigné d’admettre que des caillots de sang laissés quelque temps en contact avec une artère morte, qui n’était point rouge auparavant , finissent par imprimer a l’artère cette
teinte rougeâtre dont nous avons parlé jusqu’à présent. Il est probable aussi que la température atmosphérique , la différence des maladies , la plus ou moins grande facilité du cadavre à se refroidir, sont autant de circonstances qui peuvent favoriser ou empêcher la production de ce phénomène. Mais il est temps d’en finir sur la question que nous voulions éclaircir dans ce chapitre : concluons donc que la coloration en rouge de la surface interne de l’aorte n’est pas un phénomène qui puisse être attribué à une action de la vie , de quelque manière qu’il ait lieu , mais aux lois de la chimie.
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