CHAPITRE V
Solution d’une question relative à la gravité spécifique de la couenne et du sérum. Observations illusoires. Couenne plus légère que le sérum implique contradiction. Expérience. Opinions contraires de Scudamore et de F. Davy. La consolidation de la fibrine n’a rien de commun avec celle de la glace. Opinion de Galilée confirmée par l’académie du Cimento. Adhérence de la fibrine aux parois du vase; Petites masses de fibrine diversement configurées, formées après la première consolidation.
La couenne, avons -nous dit tantôt , a moins de gravité que le cruor ; en a-t-elle aussi moins que le sérum ? Peut -on croire qu’un fait aussi simple , pour lequel les yeux devraient suffire , a donné lieu dans ces derniers temps a deux opinions contraires ? On ne peut se rendre compte d’une pareille dissidence que par la grande négligence qu’on
apporte clans l’observation. 11 est positif que la couenne, étant plus légère que le cruor, surnage et forme la couche supérieure cle Pile , mais de Pîle seulement; et ici a lieu une première illusion. En effet, si le sérum , comme cela arrive parfois, n’est pas en assez grande quantité pour donner lieu a ce que Pile puisse y plonger complètement, et s’il y eh a seulement assezpourquelecaillot reste au niveau ou soit a peine dépassé parle liquide environnant, il semble , en voyant surnager la couenne , qu’elle est plus légère que le cruor et plus légère que le sérum. J’ai cru moi -même qu’il en était ainsi, lorsque j’examinai le fait pour la première fois , sans y porter une trop grande attention; mais ensuite, en y réfléchissant bien , je m’aperçus que le fait impliquait contradiction.
La fibrine répandue dans toute la masse du sang qu’on a. extrait , en égale nécessairement le volume avant de s’en séparer; mais lorsqu’elle arrive à former Pile par la séparation du sérum et d’une partie du cruor , elle perd en volume a peu près la différence qui existe entre levolume du sang extrait et le volume de Pile ou caillot. Or , comment peut*
on croire que la meme quantité de matière , réduite a un volume beaucoup plus petit , puisse diminuer plutôt qu’augmenter de gravité spécifique ? L’observation confirma bientôt mon raisonnement. 11 arrive souvent, en effet, que la contractilité de la fibrine augmentant avec l’intensité de la maladie et par conséquent avec les causes qui produisent la couenne , il se forme un caillot si serré et d’un si petit volume , comparativement au sérum , que ce liquide remplit les deux tiers , les trois quarts même du récipient , et plus encore ; et alors on aperçoit l’ile tout-à-fait au fond du sérum , comme on y apercevrait tout autre corps plus pesant. Que si d’ailleurs la curiosité de l’observateur le porte a examiner la partie inférieure du caillot lorsque, l’ile étant a peu près au niveau du sérum , la couenne surnage presque., il verra que cette portion de l’île est devenue concave de convexe qu’elle était ou même conique, car telle est la forme ordinaire des vases qui servent a la saignée; ce qui prouve , ce me semble , que la fibrine transformée en couenne, fut -elle très abondante,
n’a point soulevé ni tiré a soi le segment inférieur
du caillot, ainsi que la légèreté .qu’on lui suppose pouvait d’abord le faire croire. Parfois encore , et assez souvent meme , on voit que File , quoique petite , s’arrête a la partie supérieure du vase ; cette circonstance aussi , en y regardant superficiellement, pourrait peut-être faire penser que la couenne n’a pas toute la gravité spécifique que nous lui accordons ; mais on s’aperçoit promptement que cette circonstance doit être uniquement attribuée k l’adhésion que le caillot a contractée avec les parois du vase , d’après l’inclinaison donnée par le chirurgien a ce récipient pendant la saignée. Le caillot ainsi adhérent ne peut plus descendre au fond du vase, ce qui arrive presque immédiatement lorsqu’on détruit cette adhérence. Cela peut devenir, pour l’observateur inattentif, la source d’une nouvelle illusion. Cependant, quelqu’un qui voudrait incidenter pourrait encore soutenir que tout ce que nous venons de dire prouve exclusivement que le cruor a beaucoup de gravité spécifique , puisque non seulement il descend au fond du vase, mais qu’il entraîne encore avec lui la couenne a jaquelle il est uni, et qui par elle-même surna-
gérait le sérum ; mais ici l’expérience met hors de doute ce que nous avons avancé. Dans beaucoup de cas différens, où la couenne était plus ou moins épaisse et plus ou moins dure , je la séparais , avec des ciseaux , du caillot sous-jacent, et après l’avoir bien nétoyée du peu de cruor qui pouvait y rester attaché, je la replaçais tout entière dans le même sérum où elle était d’abord et que j’avais primitivement transvasé dans un autre récipient : la couenne descendait immédiatement au fond du vase. Il en arrivait de même pour les fragmens dans lesquels je lapartageais. C’est ainsi que depuis plusieurs années j’ai pu montrer la réalité d’un fait qui jadis ne mérita point l’attention des médecins, et qui récemment a été jugé d’une manière contradictoire par deux auteurs anglais qui se sont occupés de cette matière. Le docteur Scudamore prétend en effet, dans son Essai sur le sang, que la couenne est a la fois plus légère que le cruor et que le sérum , tandis que F. Davy affirme avec raison qu’elle a plus de gravité spécifique que le sérum.
J’ai entendu quelques personnes comparer la formation de la couenne par le refroidissement du
sang extrait du corps, a celle de la glace opérée également par le froid sur une surface d’eau , et en déduire par analogie que la couenne devait perdre de sa gravité spécifique, comme cela arrive a lar glace qui surnage l’eau dont pourtant elle est composée. Ces deux phénomènes, en effet, sont produits par la même cause , diminution de calorique; mais sous d’autres rapports ils diffèrent essentiellement. La fibrine diminue de volume en se consolidant; la glace, au contraire, voit augmenter le sien. Galilée avait déjà dit que la glace devait être considérée comme de l’eau raréfiée plutôt que condensée; et les belles expériences des académiciens du CimcnLo prouvèrent ensuite combien de force de raréfactiçn acquiert la glace quand elle se forme dans des récipiens pleins et bouchés, puisque, pour si épais qu’ils soient , ou ils cèdent , ou ils éclatent. Mais nous reviendrons tantôt sur la formation delà glace , pour mieux comprendre la cause qui la fait augmenter de volume , et pour en conclure avec certitude que ce phénomèpe n’a aucun rapport avec la formation de la couenne dans les maladies inflammatoires.
La consolidation de la fibrine est donc un phénomène suigeneris , qui n’a rien de commun avec la congélation de l’eau ni d’aucun autre liquide, par quelque cause que ce soit; et la gravité spécifique qu’elle acquiert, supérieure a celle du sérum , est précisément l’effet de son mode de consolidation ; de meme que la légèreté de la glace , qui la fait surnager l’eau, est l’effet aussi, mais différent sans doute, de son mode de Congélation.
Nous ferons encore remarquer, relativement au phénomène propre à la couenne , que lorsqu’elle est épaisse, dure et' large de manière a remplir toute la circonférence du vase , elle y adhère tout autour, ou du moins pour une bonne partie de sa circonférence , indépendamment de l’influence qu’exerce sur la production du phénomène la circonstance ci-dessus indiquée. Ge phénomène est digne de remarque et prouve , dans tous les cas , la grande tendance qu’a cette substance a contracter des adhérences, toutes les fois que l’occasion s’en présente , avec des corps étrangers , lors même qu’ils ont une surface lisse et polie, comme, par exemple , le verre. Quelques fois puis , une pre-
mière couenne s’étant formée promptement et étant déjà consolidée, et un reste fibrine continuant à venir a la surface du cruor, il s’en forme de nouvelles petites masses qui se réunissent d’abord entre elles et ensuite a la couenne primitive, pour former, autour de ses bords, des appendices de formes variées. Celles-ci sont plus molles et d’une couleur moins décidée que la couenne , n’ayant pu se séparer assez tôt ni complètement du sérum , et ne pouvant pas suffisamment se contracter, durcir et s’incorporer avec la première fibrine déjà refroidie et condensée en couenne uniforme. J’ai observé aussi parfois qu’une portion de couenne molle s’était superposée a toute la surface d’une couenne dure ; et en ce cas il faut croire que lorsqu’elle s’est placée au dessus de la couenne déjà durcie, elle devait être encore assez molle pour pouvoir s’y étendre sur toute la surface.