CHAPITRE IX
Ce fut en vain qu'on environna le serment de toutes les solennités propres à frapper les coupables d'une terreur religieuse ; l'impunité, l'habitude, affaiblirent par degrés les premières impressions, et bienlôt la profanation ne connut plus de frein. « Si la chartre de quelque héritage était alfaquée de faux , celui qui la présentait jurait sur les saints Évangiles qu'elle était vraie, et, sans aucun jugement préalable, il se rendait propriétaire de l'héritage. Ainsi les parjures étaient sûrs d'acquérir (1). n
Les législateurs imaginèrent alors de faire pleiger le serment du plaideur par le serment d'un certain nombre d'hommes libres, ses parens ou ses voisins ; on les appelait consacramentales ou compurgateurs . Leur nombre devait être plus ou moins grand , selon l'importance de l'affaire (2), ce qui ne servit qu'à multiplier les parjures : car il y avait
(1) Lois des Lombards , liv. 2, tit 55, chap. 34.
(2) M. de Montesquieu , l. 28 , ch. 13, à&V Esprit des Lois , dit que le nombre des compurgateurs allait quelquefois à soixante-douze. Il allait bien au-delà, si l'on en croit Grégoire de Tours, qui rapporte dans son Histoire , liv. 8 , l'exemple de 300 personnes jurant avec Frédégonde que Clotaire était fils de Chilpiric,
une sorte de point d'honneur qui ne permettait pas d'abandonner, dans ses querelles, le chef auquel on s'était attaché, ou l'homme auquel on tenait par les liens du sang; on se crojait obligé de le défendre de toutes manières, et de lui vouer son bras pour jurer, comme pour frapper.
La justice de ces temps, forcée d'abdiquer sa vaine puissance, remit au jugement de Dieu le sort de tous les cas litigieux. Ou se persuada que le Ciel s'interposerait d'une manière visible dans le choc des intérêts et des passions d'ici-bas , pour donner à la vérité le signe du triomphe, et la force au champion de l'innocence. Ce fut l'époque des épreuves et du combat judiciaire.
La loi des Bourguignons justifiait en ces termes la pralicjue du combat : « Afin que )) les hommes ne fassent plus de sermens sur » des faits obscurs, et ne se parjurent point •>i sur des faits certains (1). »
Et il était dit au livre des Assises de Jéru-
(1) Multos in populo noslro cl perficalione causanliunty et cupidilalis inslinclu ilà cognoscimus clcprai^ari , ut de rébus incertis sacramenta pleruinquè offerre non duùitent , et de cognitis jugiter pcrjurarc. Cap. 45.
CHAPlTPiE IX. 1G9
salem : «■ Se n'estoit la bataille de preuve de parenté, moult de maus en poroient à venir, et de gens eslre deshérités à tort et sans raison Car de lep:ier , troveroit-on deus homes
ou femes de la loy de Rome, ou autre nation, qui s'en parjureroient pour monoie, puisqu'il seroient seurs que il n'auroient autre péril que de eaus se parjurer (1). »
Les épreuves furent abandonnées aux plaideurs d'un rang inférieur, et disparurent insensiblement. La preuve par le combat convenait mieux au génie guerrier de nos pères; elle subsista long-temps.
La lice n'était pas ouverte seulement pour la preuve des faits, on combattait aussi pour résoudre des c[uestions de droit. Lorsque le témoignage des hommes avait encore quelque crédit, si les plaideurs ne s'accordaient pas devant les juges sur un point de droit, on faisait des enquêtes pour vérifier les usages de La cour. Mais, quand on vint à ne plus vouloir de preuve testimoniale, il fallut bien en chercher une autre; on s'en remit, comme pour les faits, à l'événement du combat, et
(1) Chap. 167.
le vrai texte de la coutume fut écrit sur l'arène avec le sang du vaincu.
Il s'éleva , vers le dixième siècle , un débat sur le droit de représentation dans les successions. C'était un sujet de doute et de dispute^ dit l'historien (l) , que de savoir si les enfans du fils décédé devaient être comptés parmi les enfans de la famille , et pouvaient hériter avec leurs oncles dans la succession de l'auteur commun. L'empereur Othon ordonna que la question serait vidée par le combat entre deux champions. Celui qui combattit en faveur du droit de représentation fut victorieux, et ce droit fut établi par un décret perpétuel. On dit qu'Alphonse , roi d'Espagne ^ marié à la fille du duc d'Aquitaine , voulant substituer les lois romaines aux coutumes de sonpays, nomma un champion dechaquecôté, et que celui des lois romaines fut vaincu (2).
Le clergé fit des efforts inutiles pour rendre au serment sa pureté , pour ramener les plaideurs devant les autels , car le serment judiciaire se faisait dans les églises , et pour re-
(1) Witikind, abbé deCorbie, cité par Pasquier ^ Recherches de la France , liv . 4.
(2) En 1038. Dom Bouquet, Recueil des Hist. , t. 11> p. 221.