‹ Théorie de la procédure civileChapitre 96 sur 196 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

JfaiS) dans le siècle suiTant, les interprètes du droit romain commencèrent à s'exprimer arec moins de rudesse, et à imiter Télégance des décisions du Digeste. On les ?it, animés d'une docte émulation , chercher dans les réflexions di)S philosophes, dans les récits des historiens, dans les fictions des poètes, et jusque dans les jeux antiques de la sc^e , tout ce qui pouvait servir à mettre en lumière le véritable sens des textes.

L'école de Gujas fut un prodige de science en toutes choses ; l'érudition prit une grande fiveur, et Ton se mit à en jeter partout avec abondance. Toutefois les règlements du bon goût n'avaient pas encore été vérifiés et enregistrés au palais. Ce luxe de citations empruntées aux écrivains de la Grèce et de Rome, ces recherches sur les institutions, sur les origines , sur les usages , pouvaient orner fort convenablement des leçons et des commentaires ; mais on ne sentit pas qu'elles étaient , au barreau, d'une inutilité et d'une prétention ridicules, surtout lorsque rien de tout cela n'avait un rapport direct avec les points du procès.

Le premier président Achille de Harlai disait à la fin d'une mercuriale , dans une audience solennelle : «Procureurs ! Homère vous apprendra votre devoir dans son admirable Iliade, liv. 10. » Expilly, qui fut avocat, et président au parlement de Grenoble, puis conseiller d'État, plaidait , en 1 604 , une cause où U s'agissait d'un marché passé avec un ouvrier, pour monter et entretenir l'horloge d'une petite ville. UfitFhistoire des horloges, des clepsydres et des cadrans solaires ; il expliqua comment se comptaient les heures , et à quel instant précis commençait le jour chez les divers peuples du monde ; il cita, à l'appui, cinquante passages tirés des historiens, des poètes , des naturalistes, des prophètes et des saints pères (1)«

Je ne m'arrêterai point aux plaidoyers de Patru , qu'on appela le Quintilien français , qui fut le conseil et l'ami des chefs de notre littérature, et qui heureusement fit des efforts in-

utiles pour détourner La Fontaine d'écrire des fables, etBoileau de composer V Art poétique.

Je me hâte d'arriver au temps où la pureté du style , la sagesse de l'érudition , le sentiment des convenances , l'action du discours et les belles inspirations de l'éloquence , fondèrent l'illustration du barreau français : c'est l'époque de Cochin. Un peu plus tard, ce fût celle de Gerbier : il avait , disent les contemporains, une dialectique ferme et lumineuse, l'art de répandre un grand intérêt dans les discussions juridiques , une rare présence d'esprit au milieu des mouvements de l'âme et des élans de l'imagination , cette action pleine de grâce et de dignité , et tous ces dons précieux que Cicéron , en se peignant lui-même , exigeait pour former l'orateur.

Les questions les plus élevées du droit public, les grands principes de la législation civile et criminelle , furent traités dans les mémoires des Lacretelle, des Target, des Desèze et de tant d'autres , avec une force de pensée , un art et une aisance de langage , que les gens de lettres pouvaient leur envier.

L'alliance de l'étude du droit avec tous les genres d'étude s'est plus intimement formée , à mesure que les circonstances ont agi*andi la carrière. Politique , sciences , histoire , beauxarts , tout est entré dans le domaine de l'avocat. La France nomme avec orgueil ces notables du barreau , que nous voyons chaque jour s'engager , sans efforts , dans une discussion nouvelle, changer de ton , de manière , avec une merveilleuse facilité , et disposer à volontéde toutes les ressources du style. Au fait de tout , prêts à parler de tout , infatigables, et ne fatigant jamais ceux qui les écoutent , ils savent donner à tous les sujets un charme inattendu , tantôt ménageant les.traits de leur érudition avec une sage économie, et tantôt les semant avec toute la négligence de la richesse.

Un savant géographe , M. Barbie du Bocage , revendiquait, il y a quelques années, des droits de collaboration et de copropriété sur ^ Voyage pittoresque de la Grèce. La plai-

(1) Les plaidoyers d*EipilIy ont été imprimés à Paris, e» 1612. On troute beaucoup d*exemples trèscarieux de cet abus de citations au palais dans une

notice du sarant M. Berriat-Saint-Priz, lue à la Société royale des antiquaires, le 9 juillet 1833, et imprimée dans la Thémis, t. 5, p. 433.

INTRODUCTION-

doirie de Favocat prit naturellement un caractère tout académique : ce n'était , comme Ta dit un connaisseur habile (1), qu'en faisant la part de l'érudition qui fournit les matériaux , et celle de la méthode et de Pimagination qui les dispose et les embellit , qu'il était possible de répartir avec équité le prix de l'ouvrage entre les deux collaborateurs ; et , pour exercer le privilège consacré par le § 5 de l'article 2101 du Gode civil , il devenait nécessaire d'invoquer les dieux d'Homère , et de s'environner des héros de Sparte et d'Athènes.

J'ai voulu examiner préliminairement des

(1) M. Hennequin, Dissertation sur ie régime /yrpoihécaire, lue à la bibliothèque dei avocats de Parii,IeâOmari 1831.

questions, des origines et des systèmes, dont la discussion aurait trop embarrassé les explications que je me propose de donner sur les titres du Gode de procédure. Ce qui peut manquer à cette introduction se retrouvera dans les volumes suivants : il faut savoir tirer le trait qui termine une étude.

Tai l'espoir que l'on voudra bien ne pas reftiser à mon plan quelque mérite d'intérêt et d'utilité. La théorie de la procédure ne sera jamais bien comprise, si l'on n'aspire pas à se mettre en rapport avec l'esprit du législateur, si l'on ne visite pas les sources où il a puisé , et si l'on ne cherche pas à découvrir, sous l'enveloppe des formes, les principes de justice et de morale qui doivent éclairer la prcUique elle-même, et lui foire perdre , en la relevant y son allure étroite et routinière.

FIN DE l/iNTRODUCTiON.

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