‹ Théorie de la raison impersonnelleChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De l'idée da tempi infini. — De ion antéeédent chroDologique. -^ Le temps infini eit absolu. ~ De l'objet de l'idée de temps infini. — Exposition et critique des diverses opinions sur la nature da temps. — Critique de Topinion vulgaire. — Critique de LodLe et de CondlUac. — Critique de Leibnitx. — Critique de Kant. — De la vraie nature du temps. — Opinion de Clarine. ~ Le temps Infini est l'éternité de l'être infini. — Définition de l'éternité de Dieu opposée à la durée des créatures. — Réfutation d'une objection de Leibnitz. — Analogies entre le temps et l'espace. — Identité de l'idée du temps avec l'idée de l'être infini.

Toute intelligence humaine conçoit le temps avec les mêmes caractères que l'espace^ c'est-àdire comme absolu et infini. Nous pouvons imaginer que tout ce qui se succède au sein du temps cesse un jour d'exister; mais il nous est impossible de supposer que le temps lui-même puisse être anéanti. La notion que nous avons de l'infinité du temps est tout aussi nette que la notion de l'infinité de l'espacç. Nous comprenons tout aussi clairement le temps sans bornes que l'espace sans bornes, et si nous jugeons qu'il est sans bornes, ce n'est pas à cause de Timpuissance plus ou moins éprouvée de notre intelligence à lui poser une borne, mais parce que nous sommes persuadés à priori de son infinité.

Quel est l'antécédent fini et contingent à pro-

pos duquel, suivant la loi générale qui a été po« sée^ s éveille en notre intelligence l'idée du temps nécessaire et infini? L'antécédent de l'idée d'espace infini se trouve dans l'exercice des sens et dans la notion de corps. L'antécédent de la notion de temps infini est d'une autre nature; il n'est pas au dehors, il est au dedans de nous; il n'est pas dans l'exercice des sens» mais dans l'exercice de la mémoire. De même que toute perception du tact nous suggère l'idée d'une étendue limitée, de même tout fait de mémoire renferme en lui l'idée d'une durée plus ou moins longue 9 et de, même que l'idée de l'étendue révélée par les sens éveille en nous l'idée d'espace infini^ de même c'est l'idée de durée enfermée dans tout fait de mémoire à propos de laquelle nous concevons la durée illimitée, le temps infini. Quelle est cette durée enfermée dans tout fait de mémoire? C'est notre propre durée. Nous ne pouvons nous souvenir sans savoir que nous avons duré, à partir du fait qui est l'objet du souvenir, jusqu'au souvenir lui-même. Pour que nous nous souvenions et que nous ayons l'idée de notre propre durée, la condition de la succession de deux ou de plusieurs idées et opérations n'est pas nécessaire. En effet, le moi est essentiellement actif, et il ne peut agir sans savoir qu'il agit, et il ne peut continuer d'agir sans savoir qu'il

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continue d'agir; sans savoir que lui, qui agit le moment d a présent, est le même qui agissait le moment d'auparavant, et par conséquent sans savoir qu'il a duré. Donc, l'idée de notre propre durée nous est donnée primitivement dans la conscience de notre activité continue, et non dans la succession de plusieurs opérations ou idées de notre esprit.

Cette idée de notre propre durée, puisée dans le sentiment de la continuité de notre activité , est l'antécédent chronologique de l'idée du temps infini. C'est de l'idée de notre propre durée limitée et contingente que nous allons dans Tordre delà connaissance, à l'idée du temps infini ; mais s'il en est ainsi au point de vue de la connaissance, il n'en est pas de même dans l'ordre de la réalité. En efifet, ce qui a une restriction ne suppose-t-il pas toujours antérieurement à lui ce qui n'a pas cette restriction? L'infini n'est-il pas nécessairement le principe et le fondement du fini? Notre durée a donc pour antécédent logique la durée infinie dont elle n'est qu'une restriction, une limitation, dont elle n'est, pour ainsi dire, qu'un d^>6t partiel et momentané.

Cette durée infinie est absolue ; elle s'écoule la même pour tous les êtres, quels que soient leur

organisation, leurs sentiments^ leurs passions» la lenteur ou la vivacité des impressions qvii se succèdent en eux. Il est vrai que» suivant la nature» suivant le cours plus ou moins rapide de nos idées» le même temps nous parait plus ou moins long ; une expérience de tous les instants le prouve ; mais si le temps parait, il ri est pas plus ou moins long, et toutes les illusions possibles de ce genre ne peuvent, dans la réalité, avancer ni reculer le cours uniforme du temps. Ce qui, dans la réalité, n'est pour moi qu'un instant^ n'est aussi qu'un instant au regard de tous les autres êtres» au regard de toutes les choses existantes. Par des hypothèses plus ou moins ingénieuses» plus ou moins subtiles, les philosophes sceptiques et sensualistes se sont efforcés de mettre en doute ce caractère absolu de la durée infinie ; n^ais toutes ces hypothèses portent en elles-mêmes une contradiction nécessaire. Toutes» pour établir la diversité de la durée au regard d'êtres de différentes organisations, sont précisément obligées de supposer un temps absolu, une mesure uniforme de la durée. Je dis que celte contradiction est nécessaire, car en tout ordre de choses» le relatif n'existe qu'à la condition de l'absolu» de même que le iini à la condition de Tinfini. Rien donc ne peut détruire le témoignage de la raison» qui nous atteste que le temps est infini et absolu. Après

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avoir établi les caractères avec lesquels la raison conçoit le temps, il £aut entrer dans la question ontologique. Quelle chose est le temps en soi? Quel est le rapport de sa nature avec la nature de l'être infini?

Je retrouve dans l'histoire de la philosophie les mêmes hypothèses sur la nature du temps que sur la nature de l'espace. Le temps , de même que l'espace, a tour à tour été considéré comme une réalité distincte, indépendante de Dieu et de l'univers, comme identique à la durée limitée et contingente des créatures, comme un certain rapport entre les choses, comme une forme de la pensée, et enfin comme un attribut de l'être infini. Toutes ces hypothèses pèchent et valent précisément par où pèchent et valent les hypothèses correspondantes sur la nature de l'espace. Je suis donc dispensé de les exposer et de les critiquer avec les mêmes développements.

Quelques philosophes peu profonds, et en général le vulgaire, semblent incliner à concevoir le temps, de même que l'espace, comme une sorte de réalité indépendante de Dieu et de l'univers, au sein de laquelle toutes choses s'écoulent. Mais une telle hypothèse, soit qu'il s'agisse du temps, soit qu'il s'agisse de l'espace, est tout aussi con-

traire à la raison, et se réfute de la même manière. Si le temps absolu et infini était une réalité indépendante, il y aurait en dehors de Dieu, en dehors de l'être infini, un autre être nécessaire et infini. En vain essayerait-on d'échapper à cette conséquence par quelque subtilité sur la nature de cette réalité indépendante qu'on attribue au temps. Si Ton admet que le temps existe, séparé de Dieu et séparé des choses, il faut convenir qu'il est un être, une substance, et une substance infinie et nécessaire, puisque notre raison se refuse à le concevoir autrement que comme infini et comme nécessaire. Cette hypothèse conduit donc à la même contradiction que l'hypothèse correspondante sur la nature de l'espace, et par là même elle est condamnée.

Les mêmes philosophes qui, comme Locke, ont confondu l'espace infini avec le corps, avec l'étendue matérielle, qui de sa nature est nécessairement divisible, mobile, limitée, par une erreur semblable ont également confondu le temps infini avec la durée limitée, contingente, divisible, propre aux créatures, et se sont obstinés à ne rien voir au delà de cette durée, comme au delà de cette étendue. Mais l'opposition des caractères de cette durée limitée qu'embrasse notre expérience, avec les caractères de la durée infinie

ei absolue que conçoit noire raison, dëmontre la fausseté de l'hypothèse qui les confond lune avec l'autre. La durée infinie conçue par la raison est tout aussi distincte de la durée finie des choses, que Tespace infini est distinct de l'étendue matérielle du monde.

Le temps sera-t-il donc, comme le soutient Leibnitz, un simple rapport entre les choses? Fausse en ce qui concerne la nature de l'espace, cette hypothèse sera-t-elle vraie en ce qui concerne le temps? Selon Leibnitz, l'espace est un ordre des coexistences possibles, et le temps un rapport de succession entre les choses, ou, comme il le dit encore : « Un ordre de possibilités inconstantes, mais ayant de la connexion, de telle sorte que cet ordre cadre non-seulement à ce qui est actuellement, mais encore à ce qui pourrait être mis à la place, comme les nombres sont indifférents à tout ce qui peut être res numerata. » (Réplique aux Réjlmons de Bayle.)

Le temp§ n*est donc rien de réel en soi, mais un simple rapport. De même que l'espace n'est rien en dehors de l'ordre des choses réelles ou possibles qui coexistent, de même le temps n'est rien en dehors de l'ordre des choses réelles ou possibles qui se succèdent. Supposez que le rap-

port de coexistence des choses soit anéanti, et l'espace sera anéanti ; de même, supposez 'qu'il n'y ait un jour plus de choses qui se succèdent, et il n'y aura plus de temps. Semblable à l'hypothèse du même philosophe sur la nature de l'espace, cette hypothèse sur le temps se réfute de la même manière. Leibnitz définît le temps, un rapport de succession entre les choses ; mais que sont les choses qui se succèdent? Des choses qui passent, des choses contingentes qui peuvent être ou ne pas être ; qui peuvent cesser d'exister, et par conséquent de se succéder. Or, puisque évidemment le rapport périt en même temps que les termes entre lesquels il existe, le temps pourrait cesser d'exister avec les choses qui se succèdent, et il n'y aurait pas plus de nécessité dans l'existence du temps, qu'il n'y en a dans l'existence des choses qui se succèdent. Mais si la raison conçoit que les choses qui se succèdent puissent cesser d'être, elle ne conçoit pas que le temps lui-même ait un terme, une fin possible, et le poète qui a dit en un beau vers :

Sur les mondei détruiU le temps dort immobile/

n'a fait que traduire d une manière éloquente ce caractère de nécessité sans lequel la raison ne peut concevoir l'existence du temps.

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En outre, une succession peut bien être indéfinie^ c'est-à-dire prolongée de telle sorte que Fimagination ne puisse s'en représenter les limites, mais de sa nature elle ne peut être infinie. Dans toute succession, dans toute progression, il y a un ayant et un après , il y a un terme antérieur et un terme postérieur, il y a du nombre, donc ridée seule de succession exclut Tidée d'infinité.

Ainsi rhypothèse de Leibnitz enlève au temps comme à l'espace le -caractère de l'absolu et de l'infini, elle le dépouille de tous les caractères avec lesquels la raison le conçoit. Répétons encore ici, qu'entre des termes contingents, nul rapport nécessaire ni de coexistence ni de succession ne peut ontologiquement exister ; que tout rapport s'évanouit en même temps que les termes de ce rapport , et que nul rapport , soit de coexistence » soit de succession, ne peut égaler l'infini. Voilà ce qui condamne à jamais l'hypothèse de Leibnitz, en la mettant en contradiction avec le témoignage de la raison.

Dans la philosophie de Kant, comme dans la philosophie de Leibnitz , le temps subit la même destinée que l'espace. Kant convertit le temps de même que l'espace en une pure forme de la pen-

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