CHAPITRE VII
De l'idée d'ordre absola. « Elle ne rentre pas dans une classe înternuédialre entre les principes rationnels et les principes empiriques. — Rlle a tous les caractères des autres idées de la raison. — Elle n'est pas seulement uniTcrselle, elle est absolue. — En quoi consiste le caractère absolu de l'idée d'ordre. — Antécédent de l'idée d'ordre. — Importance de cette idée. — Elle est le principe de l'induction. — Ses di?erses applications au monde physique et au monde moral. — Les erreurs auxquelles donnent lieu ces applications ne proa?ent rien contre le caractère absolu de l'idée d'ordre.
J'appelle idée d'ordre absolu cette notion de la raison que plusieurs philosophes désignent sous le nom de croyance à la généralité et à la stabilité des lois de la nature. Je me permets ce l^er changement à la langue philosophique ordinaire, parce que le terme de croyance à la stabilité et à la généralité des lois de la nature ne me semble pas exprimer dans toute sa portée cette aperception de la raison impersonnelle. Je trouve qu'il a Finconvénient d'avoir lair de la restreindre aux limites de notre petit monde, et de l'appVquer seulement à ces vicissitudes des phénomènes qu'embrasse ou peut embrasser notre expérience, tandis que nécessaire et absolue cette idée s'étend également à toutes les existences réelles ou possibles.
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La plupart des philosophes qui ont constaté l'existence d une croyance naturelle à la généralité et à la stabilité des lois du monde ont néanmoins méconnu le caractère de l'absolu que nous venons de lui attribuer. D'après ces philosophes, la croyance à la généralité et à la stabilité des lois de la nature rentrerait dans une classe intermédiaire entre les idées et les principes de Fexpérience, et les idées et les principes de la raison. Il nous est impossible d'admettre une pareille distinction entre les idées de la raison; toutes ont les mêmes caractères » comme elles ont une même origine; le principe que tout dans la nature se produit avec ordre, conformément à des lois générales et stables, est revêtu du même caractère de Tabsolu que ces autres principes : Rien n'arrive qui n'ait une cause : tout corps est dans l'espace, tout événement est dans le temps. Par une détermination exacte de l'idée d'ordre, nous allons démontrer qu'en effet elle possède ce caractère, comme toutes les autres idées de la raison.
L'idée d'ordre absolu est cette idée en vertu de laquelle nous croyons naturellement que ce qui s'est produit dans certaines circonstances continuera à se produire dans des circonstances identiques , que rien ne va au hasard dans le monde, et que tous les phénomènes s'y produisent
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et s'y succèdent en vertu de lois stables et générales. Notre raison conçoit un plan dans Tunivers, un ordre, au sein duquel toutes choses sont placées ; un ordre auquel la création tout entière est soumise. Ni les changements imprévus, ni les perturbations qui détruisent tout à coup un certain ordre, que depuis longtemps nous étions accoutumés à voir dans les choses, n'ébranlent notre foi en Fexistence de cet ordre universel. Nous jugeons que ces perturbations sont purement apparentes, et qu elles s'accomplissent en vertu d'une loi qui nous est inconnue, en vertu d'un ordre supérieur dont les rapports nous échappent. Toujours nous croyons à une règle cachée sous les apparences de l'irrégularité, et à un ordre caché sous les apparences du désordre. Non-seulement il est impossible à notre raison d'admettre le désordre et le hasard dans le monde physique, mais encore dans le monde moral, et il n'est donné à aucun méchant de ne pas redouter et à aucun juste de ne pas espérer une autre vie, dans laquelle la loi du mérite et du démérite recevra son accomplissement. Voilà en quoi consiste cette idée de la raison. Son existence au sein de notre intelligence n'est pas moins évidente que Texistence des idées de cause, de temps et d'espace, et elle a le même caractère d'universalité. Sans doute toutes les intelligences ne sont
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pas capables de dégager cette notion, de la formuler, de la concevoir dans toute sa portée métaphysique; mais il en est de même de toutes les autres idées de la raison, et cependant on n'en peut rien conclure contre leur universal ité . Observez les hommes au lieu de les interroger; considérez la foule dans ses affirmations , dans ses raisonnements, dans ses prévisions à l'égard des phénomènes, dans les règles de sa conduite, et vous dé • ^ couvrez clairement en elle celte croyance, cette foi profonde à Tordre de l'univers. Non-seulement l'idée de Tordre est dans toutes les intelligences, mais elle y joue un rôle immense; elle est le principe de tous les jugements portés sur l'avenir, de toutes les prévisions, de toutes les conjectures ; elle est la règle dominante de la plupart des actions des hommes. Elle se manifeste dansThomme le plus grossier, dans le sauvage, dans Tenfant, tout aussi bien que dans le savant qui étudie les lois du monde. En effet, l'homme le plus grossier, le sauvage, ne croient-ils pas fermement au retour périodique de la nuit et du jour, au retour périodique des saisons avec les mêmes vicissitudes de température, avec les mêmes inconvénients et les mêmes ressources? N'agissent-ils pas sans hésitation en vertu de cette croyance? Ne croient-ils pas que l'arbre qui a porté des fruits dont ils se sont nourris, des feuilles dont ils se
sont vétus^ continuera à porter des fruits qui les nourriront et des feuilles qui serviront encore à les vêtir? Cette même croyance à la généralité et à la stabilité des lois de la nature se manifeste avec une énergie toute particulière dans Fenfant dès les premières lueurs de son intelligence. S'estil brûlé le doigt au tëu, il se garde bien, comme le remarque Reid, de s'en appSrocher de trop près une seconde fois; il fuit ce qu'il sait une première fois lui avoir fait du mal; il recherche avec empressement ce qu'il sait lui avoir causé du plaisir. D'où vient que le sauvage et l'enfant agissent ainsi? D'où vient qu'avec tant d'assurance ils attendent les mêmes effets des mêmes causes et des mêmes circonstances ? N'est-ce pas parce qu'ils croient, sans s'en rendre Compte, à la stabilité et à la généralité des lois de la nature? N'est-ce pas parce qu'ils croient à un ordre du monde, à un plan providentiel qui comprend toutes choses?
Si cette idée se manifeste de la façon que je viens d'indiquer dans les intelligences les plus grossières^ elle se manifeste sous une forme plus élevée dans* les intelligences plus développées: chez le savant, par exemple, qui étudie les lois du monde. En effet, c'est elle qui inspire toute recherche scientifique ; c'est elle qui constamment
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y préside. Le savant concevrait-il l'idée d'étudié telle ou telle série de £iits, de rechercher la loi en vertu de laquelle ils s accomplissent, et le rap« port qui les unit les uns avec les autres , s'il n'était pas dans la ferme persuasion que ces Ëiits ne vont pas au hasard, qu'ils ont une règle, une loi? Gomment, s'il n'avait pas celte foi, pourrait-il un seul instant songer sérieusement à en hire Tobjet d'une recherche scientifique? Quand un savant soumet à ses observations, à ses expériences, un ordre de hits dont les lois et les rapports sont encore inconnus, c'est qu'il est assuré à priori éd l'existence de ces rapports et de ces lois, et en conséquence, de la possibilité de les découvrir. Voilà pourquoi, sans se désespérer, les savants continuent à étudier avec ardeur les faits en apparence les plus irréguliers, les plus désordonnés. Ni les astronomes n'ont encore trouvé les lois des étoiles filantes^ ni les médecins les lois du choléra ; mais quelque grande que soit Tirrégularité apparente de ces deux ordres de faits, quelque réfractaires qu'au premier abord ils paraissent à toute espèce de règle et de loi» astronomes et médecins continuent cependant de les étudier, persuadés que ces lois existent, et qu'un jour la science peut arriver à les découvrir. Ainsi, en réalité, toute recherche scientiOque, et même la seule [jensée d une recherche scientifique, est une
profession de foi à un plan de TunÎTers , à un ordre absolu. Otez cette croyance, et vous détruisez en même temps les principes et les fondements de toute science, car il n y a de science que de ce qui est général^ et il n'y a de général que ce qui est assujetti à une loi.
Si Ton ne conteste pas l'existence universelle de cette notion, on contestera peut-être sa nature et son origine, et on soutiendra contre nous qu'elle est un produit de l'expérience et de la généralisation. Mais si l'idée de l'ordre avait une tdle origine , si nous la formions successivatnent et seulement après avoir vérifié en un grand nombre de circonstances que le même corps conserve les mêmes propriétés, que le même phénomène dans des circonstances identiques en accompagne toujours un autre, n*est-il pas évident que cette idée, produit ultérieur de l'observation et de la réflexion , devrait se trouver seulement dans l'intelligence de celui qui a beaucoup observé, beaucoup expérimenté? Or, il n'en est pas ainsi, puisque l'enfant et le sauvage manifestent tout d'abord une foi aussi vive en la stabilité et la généralité des lois <jle la nature, en l'ordre de l'univers y que le savant qui a passé toute sa vie à observer, à étudier les lois et les rapports des
Il esl loul aussi impossible de faire dériver l'idée d'ordre de lassociation des idées. L'enfant qui s'est brûlé associe l'idée de douleur à l'idée de feu , et en général nous associons ensemble les idées de deux phénomènes que l'expérienoe nous a montrés se produisant à la suite l'un de l'autre; telle serait, suivant quelques psychologues • l'origine et l'explication de notre croyance à la généralité et à la stabilité des lois de la nature, à l'ordre de l'univers. Mais, dans cette hypothèse, comment expliquer le caractère de gènéralité absolue qui est propre à cette idée de l'ordre que notre raison conçoit? Si pour y arriver nous n'avions pas d'autre voie que l'association des idées, tout au plus pourrions-nous croire à la liaison de quelques phénomènes que l'expérience nous aurait montrés unis les uns aux autres. Nous ne pourrions croire à la permanence de cette liaison qu'à poêleriori, c'est-à-dire qu'après un certain nombre d'expériences. Or, au contraire, notre croyance à l'ordre embrasse tous les phénomènes sans exception^ et elle les embrasse à priori y c'est-à-dire que là même où l'expérience ne nous a rien montré , là où notre esr prit n'a pu encore associer entre elles les idées de divers phénomènes, là, même par avance, nous croyons à l'existence d'une loi, d'un ordre, tout aussi fortement que là où cet ordre s'est dé*
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couvert à nous. Enfin, si l'idée d'ordre dérivait de Tassociation des idées , elle ne se formerait encore qu'à la longue et à la condition de la succession répétée, du retour plusieurs fois expérimenté des mêmes phénomènes, elle serait un produit ultérieur d'une intelligence développée. Goihment donc dans cette hypothèse^ de même que dans la précédente, expliquer la foi si primitive et si énei^ique de l'enfant et du sauvage ea l'ordre du monde?
On objecterai encore peut-être que le physicien, le chimiste, répètent plusieurs fois leurs expériences avant d'affirmer d'une manière générale que tel ou tel phénomène se produit régulièrement dans certaines circonstances. Il est vrai; mais pourquoi le physicien et le chimiste répètent-ils ainsi leurs expériences? Ce n'est pas pour s'assurer par cette répétition du retour du même phénomène dans les mêmes circonstances, mais pour s'assurer de la nature de ce phénomène et de la nature de ces circonstances; car^ pour ce qui est de la foi que nous avons au retour régulier d un même phénomène en des circonstances identiques, la répétition n'y Élit rien, un seul fait vaut autant que mille. Que je voie un phénomène se produire pour la première fois y ou que je l'aie vu se répéter autant de
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fœs que hi noit a succède an jour, peu importe; la ceriitnde où je suis que œ oiénie fait se reproduira dans les mêmes circonsfances , que la même cause produira les mêmes effets, que le même corps omtînuera d'aToir les mêmes propriétés, nesï est ni diminuée ni augmentée, die demeure toujours la même, toujours absolue.
Mais le caractm de l'absolu qui appartient à cette notion avec le caraclère de Tuniversalitë achève de prouver qu'elle ne dérive pas de Fexpérience. J'attribue à l'idée d'ordre le caractère de l'absolu comme à toutes les autres idées de là raison , et en ce point je diflère des philosophes, qui, tout en reconnaissant l'universalité et l'origine rationnelle de l'idée d'ordre, ont pensé qu'elle se distinguait de toutes les autres idées de la raison par l'absence de ce caractère. Selon ces ]^ilosophes , le principe de la généralité et de h stabilité des lois de la nature différerait ainsi à h fois des principes empiriques et des autres priiH dpes de la raison. Il diffamerait des principes enp piriques par son origine et par son univarsafitë; des principes de la raison , parce qu'il ne donnerait pas l'absolu , le nécessaire en soi , parce que sa négation n'emporterait pas avec elle contradiction. Il y aurait contradiction à concevoir on phénomèrô aans substance, on effst sans
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cause, un corps qui ne soit pas dans l'espace , un évéoement qui ne soit pas dans le temps , un méchant qui mérite d'être récompensé, un juste qui mérite d'être châtié, mais il ny en aurait pas à concevoir que les lois générales qui régissent le monde soient changées» à concevoir que ces lois cessent d'être des lois stables et générales.
11 est vrai qu'à considérer en particulier telle ou telle loi , ou même tel ou tel système de lois, il n'y a rien d'absolu dans cette loi ou dans ce système de lois. Il n'y a rien d'absurde, rien de contradictoire à concevoir que telle ou telle loi, que tel ou tel rapport des éléments qui constituent telle on telle espèce dêtres puisse un jour varier dans ses effetsou dans ses proportions. D n'y a rien d'absurde et de contradictoire à concevoir que la terre puisse un jour cesser d'accomplir sa révolution autour du soleil^ ou même que les lois générales qui président à tout notre système puissent être troublées, suspendues et remplacées par d'autres. Mais voici en quoi consiste le caractère absolu qui appartient à l'idée de l'ordre de l'univers. Voici ce que nous ne pouvons nier sans tomber dans l'absurde et le contradictoire : si notre pensée ne répugne pas à admettre la possibilité de changements et de perturbations appafentes dans les lois actuelles» dans Tordre actuel
du monde, elle se refuse obstinément à admettre la possibilité de la suspension de toute loi, de la destruction absolue ou même d'une seule perturbation réelle de Tordre.
Qu'il y ait eu, qu'il puisse y avoir encore des perturbations dans le système actuel du monde^ nous le concevons ; mais nous ne pouvons concevoir sans contradiction que ces changements, ces perturbations, ne soient pas eux-mêmes l'effet d'une loi et ne rentrent pas dans un plan qui, pour échapper à notre intelligence, n'en est pas moins réel. Quand tous les mondes un jour devraient être bouleversés, ma raison, en présence de cette prodigieuse catastrophe, se refuserait à reconnaître l'empire du désordre et du hasard, et du milieu de tous ces mondes bouleversés elle croirait encore à un ordre qu'elle adorerait sans le comprendre. Autant donc il nous est impossible de comprendre qu'un phénomène puisse se produire sans cause, autant il nous est impossible de comprendre qu'un seul instant l'univers puisse exister sans un ordre, sans un plan. Ce qui nous parait perturbation, désordre, s'accomplit comme tout le reste , en venu d'une loi , " en vue d'un ordre, mais en vertu d'une loi que nous ignorons, et en vue d'un ordre que nous ne comprenons ' pas, voilà ce que notre raison nous force de croire
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tout aussi impérieusement que l'infiaitédu temps ou de l'espace. 11 nous est aussi impossible de croire le contraire que de croire que Dieu, auteur et principe du monde, puisse cesser d'être ce qu'il est, changer d'attributs^ cesser d'être Dieu. Ainsi l'idée d'ordre ne constitue pas une classe à part d'idées et de principes de la raison, et, comme toutes les idées qui dérivent de la raison, elle porte le caractère de l'absolu.
Après avoir déterminé les caractères de l'idée d'ordre, il fout rechercher en quelles circonllances, à quelle occasion elle se manisfeste dans notre intelligence. C'est dans le fini et le contins gent qu'il faut chercher l'antécédent chronologique de l'idée d'ordre absolu , comme de toutes les autres idées de la raison. Quel est donc cet antécédent? Je crois qu'il se trouve dans la connaissance du rapport d'une propriété quelconque avec une substance quelconque ou dans l'observation de l'ordre relatif de deux ou de plusieurs phénomènes. L'idée du rapport d'une propriété a une substance ou l'idée de Tordre relatif de plusieurs phénomènes, telle est l'occasion à propos de laquelle notre raison conçoit l'idée d'un ordre absolu des choses ; tel est, en d'autres termes, l'antécédent chronologique de l'idée d'ordre. Mais si tel est son antécédent chronolo-
gique, tel n'est pas son antécédent logique. C|ar au point de vue de la réalité, n'est-il pas évident que l'adhérence d'une propriété à une substance quelconque, que l'ordre relatif de deux phénomènes quelconques ne peut avoir lieu qu'à h condition d'un plan, d'un ordre absolu du monde qui en soit le principe et le fondement? Donc» c'est l'ordre absolu conçu par la raison cpii est l'antécédent logique de cet ordre relatif que l'expérience nous découvre entre les phénomènes; donc, par les conditions de son apparition en notre intelligence comme par ses caractères, l'idée d'ordre absolu n'a rien qui la distin* gue des autres idées de la raison.
Avant de rechercher quel est l'objet auquel correspond cette idée dans la réalité , avant d'aborder la question ontologique , je veux rapidement la suivre dans ses diverses applications, je veux montrer en elle le fondement de la plus me^ veilleuse de nos facultés, de cette faculté par h*quelle nous allons du particulier au général , da présent à l'avenir , en un mot de l'induction. Le procédé de la déduction n'a rien qui étonne; en effet, la déduction va toujours du général au pa^ ticulier : or, le particulier étant évidemment contenu dans le général, il est tout naturel que la déduction l'en Êisse sortir. Mais si le particulier est
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contenu dans le général , assurément le général n'est pas contenu dans le particulier, et cependant rinduction l'en fait sortir^ ou du moins l'induction partant du particulier s'élève au général; Yoilà cequ'il y a de merveilleux dans l'induction. Or, ce merveiUeux, c'est l'idée d'ordre qui le fait. C'est l'idée d'ordre qui est le fondement nécessaire de toute conclusion allant du particulier au général, du présent à l'avenir, et, en conséquence, de toute généralisation. Si l'homme ne pouvait rien conclure légitimement au delà des faits qu'il a observés, toute généralisation et toute science seraient évidemment impossibles. Car, quelle que soit l'activité du naturaliste, du chimiste, du physicien, ils ne peuvent jamais observer qu'un nombre de £aiits infiniment petits, si on le compare à tous les faits de même nature dont ils sont séparés soit par l'intervalle des temps, soit par l'intervalle des lieux. Si donc il ne leur était pas donné de sortir de ces bornes étroites dans lesquelles toute expérience demeure nécessairement enfermée, il seraient réduits à dresser des tables où ils enregistreraient successivement tous les faits qui tomberaient sous leurs observations, mais ils ne pourraient établir aucun genre, poser aucune loi. Grâce à l'idée d'ordre conçue par notre raison , notre intelligence ne demeure pas enfermée dans ces étroites limites.
et aussitôt que nous avons expérimenté une propriété dans un corps ^ nous croyons que ce corps continuera à manifester la même propriété f et que tous les corps de même nature la possèdent également. 11 n'est pas sans intérêt de suivre le procédé de l'induction depuis les plus simples jusqu'aux plus hardies de sesapplications, et de montrer que toutes sans exception ont cette même idée d'ordre poUr fondement.
Je distingue dans l'induction, soit qu'elle s'applique au monde physique^ soit qu'elle s'applique au monde moral, trois degrés principaux :
1® croyance à la persistance d'une même propriété dans une même substance ; ^ extension de ce qui a été expérimenté dans un individu ou dans un cas quelconque à tous les individus et à tous les cas semblables ; 5® extension de ce qui a été expérimenté dans un individu ou dans un cas quelconque à des individus et à des cas, non plus semblables , mais seulement analogues. L'induction, à son premier degré , nous offre ses applications à la fois les plus simples et les plus sûres et en même temps les plus bornées. Le feu brûle, je crois que toujours il a brûlé, que toujours il brûlera. Voilà un exemple de cette première classe des applications de Tinduction. Je crois que le feu continuera d'avoir la même propriété,
parce que je crois à la stabilité et à la généralité des lois de la nature, à Tordre.
Dans le second degré de l'induction^ au lieu de se borner à induire la persistance d'une propriété dans l'être chez lequel cette propriété a été expérimentée , on induit l'existence de cette même propriété chez tous les êtres semblables ou dans toutes les circonstances semblables. J'ai constaté par des expériences répétées un certain nombre de fois que tel phénomène se produit en telles circonstances, et j'affirme qu'en toutes les circonstances semblables le même phénomène se reproduira. Ainsi le physicien arrive à poser des lois et le naturaliste des genres ; ainsi le médecin conclut que le spéciûque dont il a éprouvé les effets dans certaines maladies sur certains individus produira les mêmes effets dans tous les cas semblables. 11 est inutile de multiplier les exemples. Dans toute généralisation , sans exception, il y a une affirmation qui dépasse de beaucoup la sphère étroite de l'expérience, et qui la dépasse sur la foi de notre croyance à Tordre du monde.
Mais Tinduction ne va pas seulement du même au même, du semblable au semblable ; plus hardie encore^ elle va de Tanalogue à Tanalogue. Nonseulement nous nous attendons à retrouver dans
tous les corps semblables une propriété que nous savons exister dans un certain corps, mais aussi dan s los les corps qui, sans être semblables, ont une certaine analogieavec lui. Quelquefois même, tant est grande notre foi en Tordre du monde, il nous suffira du retour deux ou trois fois observé d'un même phénomène à une même époque, quoique entre le retour de cette époque et le retour de ce phénomène nous ne puissions découvrir aucune relation , pour conjecturer qu'à la même époque toujours le même phénomène se reproduira. Ainsi on a remarqué deux ou trois années de suite que des étoiles filantes ont apparu en quantité extraordinaire la même nuit, et déjà on conjecture la périodicité de ce remarquable phénomène. Or, le principe de cette conjecture est le même en vertu duquel l'enfant s'éloigne du feu qui l'a brûlé , c'est l'idée de la stabilité et de la généralité des lois de la nature ou plutôt de l'ordre du monde.
Nous en faisons les mêmes applications au monde moral qu'au monde physique. Dans l'ordre moral nous concluons du même au même, lorsque nous jugeons qu'un homme qui jusqu'à présent été honnête continuera de l'être. Nous allons du semblable au semblable lorsque nous étendons à tous les hommes ce que nous avons
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uDsenré sur quelques-uns , et tel est le principe de ce qu'on appelle la connaissance du coeur humain. Enfin, dans Tordre moral comme dans l'ordre physique, souvent nous jugeons par analogie. C'est par des inductions de cette nature que les publicistes s'eiïbrcent de prévoir les événements futurs et les conséquences des événements contemporains ; en vertu de Fanalogie, ils jugent que ce qui s'est passé dans telles ou telles circonstances , dans telle ou telle révolution, se reproduira probablement encore dans dies circonstances analogues et dans une autre révolution. De là les axiomes qui circulent sur les conséquences probables des révolutions et des principes de tel ou tel gouvernement.
Mais si toutes ces inductions reposent égale* ment sur l'idée universelle et nécessaire de Tordre, d'où vient que si souvent elles nous trompent? d'où vient que les jugements qui s'appuient sur ce fondement sont pour nous une source si féconde d'erreurs ? La faillibiliié propre à ces jugements ne serait-elle pas un argument contre les caractères que nous avons attribués à cette idée,' contre l'origine que nous lui avons assignée? En aucune façon : la fausseté des applications ne prouve rien contre la fausseté du principe. En L partant de Tidée de Tordre pour aller du même
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au même, ou du semblable au semblable, de Fanalogue à l'analogue , je me trompe ; £iut-il en tirer cette conséquenoe que l'idée d'ordre est une idée fausse et nous induit en erreur? ou plutôt ne faut-il pas seulement en conclure que je n'ai pas su découvrir ces lois dont la raison me force de croire la généralité et la stabilité et cet ordre absolu qui règne dans toutes les parties de l'univers, et que j'ai pris pour le même et le semblable^ ce qui dans la réalité n'est ni le même ni le semblable? Ainsi la vérité absolue de Tidée d'ordre ne souffre aucun échec de toutes les erreurs contenues au sein des jugements inductifs dont elle est le principe.
Tels sont le vrais caractères de l'idée d'ordre. Quel en est l'objet ? Quel est le rapport de cet objet avec l'idée d'être infini ?
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