CHAPITRE Vm
De l'objet de l'idée d'ordre absolu. — L'ordre en soi est l'immuttbilité de l'être infini. — L'être infini est immuable dans son essence» dans ses attributs, dans ses déterminations. — Conciliation de la liberté sou? eraine de Dieu ayec son inunutabilité. — De la liberté dans l'homme, de la liberté dans Dieu. — Une nécessité morale préside à tontes les déterminations de la liberté de Dieu. —L'immutabilité de Dieu résulte de sa sagesse souyeraine. — Notre croyance à l'ordre du monde a pour objet cette immutabilité* — Identtté de l'idée d'ordre absolu ayec l'idée d'être infini.
L'idée d'ordre absolu a-t-elle pour objet, comme les idées de cause, de temps et d'espace, Fessence de Tétre infini? Quelle est la nature de cet ordre conçu par la raison? Qu'est-ce que l'ordre en soi? Voilà la question qu'il faut résoudre. S'il n'y a pas identité entre l'objet de l'idée d'ordre et l'objet de l'idée d'infini, toute notre théorie échoue; s'il y a identité, elle reçoit une nouvelle confirmation. Je crois que cette identité existe, et je vais tâcher de la mettre en lumière.
En décrivant les caractères de l'idée d'ordre, j'ai montré que cette idée enfermait une croyance implicite à un plan de l'univers, à une providence, et par là j'ai indiqué à l'avance la solution de la question que je viens de poser. En effet,
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l'objet de l'idée d'ordre est Dieu lui-même, en .tant qu'il a pour attribut l'immutabilité. Mais en quel sens Dieu est-il immuable? Comment son immutabilité constitue-t-elle cet ordre absolu auquel croît si fermement notre raison?
L'être infini est immuable, soit qu'on le considère au point de Tue de son essence et de ses attributs, soit qu'on le considère au point de vue de ses déterminations et de ses volontés.
Constatons d'abord l'immutabilité de son essence et de ses attributs. Être nécessairement, être par soi , telle est l'essence de l'être infini. Or, ce qui est par soi a toujours la même raison d'exister et la même cause d'existence, qui est son essence même. Les choses qui ne tiennent pas leur existence d'elles-mêmes peuvent être altérées, modifiées dans leur existence par l'action des causes dont elles la tiennent; les choses qui n'existent pas nécessairement peuvent exister d'une autre manière, peuvent même cesser d'exister. Mais à l'égard de l'être par soi, rien de tel n'arrive ni ne peut arriver; de la nécessité de son essence découle son immutabilité, ou plutôt l'immutabilité n'est autre chose que sa nécessité même. Il est donc impossible de concevoir aucun changement dans l'essence de l'être infini.
Mais si Dieu est immuable en son essence, il n'est pas moins immuable dans ses attributs, dans ses manières d'être. Nous ne pouvons pas plus concevoir des changements dans ses attributs, dans ses manières d'être, que dans son essence même, car par là même qu'il est inGni et infiniment simple, il ne peut souffrir aucune modification. £tre modifié de telle ou telle façon, c'est ne pas être le même, le moment d'à présent que le moment d'à vaut; c'est être d'une certaine façon a l'exclusion de toutes les autres. L'être infini ne peut donc être le sujet d'aucune modification, dans ses attributs comme dans son essence.
Dirarfron qu'immuable dans Fensemble et dans le fond de son être, il peut néanmoins être conçu comme susceptible de changement et de modification dans quelcpi'une de ses parties , considérées isolément? Mais l'être infini, par là même qa'il est infini, ne peut avoir de parties, et en conséquence varier en aucune d'elles ; donc, il est amplement et absolument immuable. Les êtres finis seuls, en raison de leur limitation et de leur contingence, sont susceptibles de changements et de modifications. Qui dit limitation et contin* gence, dit changement et modification, comme celaî qui dit infinité et nécessité, dit immutabilité. Tout être fini Mt par sa nature essentiellemmt
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variable et contingent; mais l'être infini» qai ne souffre en lui aucune espèce de borne et d'imperfection, est au contraire par sa nature essentiellement immuable.
Mais comment concilier cette immutabilité avec la liberté souveraine de Dieu? La possibilité de variations et de contradictions dans le gouvernement du monde par Dieu ne résulte-t-elle pas de ridée même de sa liberté ? Tout ce dont il existe une ombre imparfaite^ soit en nous, soit dans le monde , doit se retrouver dans le principe de toutes choses, dans le principe du monde et de nous-mêmes, sous la raison de Finûnité. Or^ nous sentons en nous le pouvoir de nous déterminer tantôt en un sens et tantôt en un autre, de nous décider tantôt pour le oui et tantôt pour le nont de prendre un parti d'abord, puis un autre, de concevoir un premier plan et de le changer contre un second. Cette faculté dont nous jouissons ne doit^lle pas se retrouver en Dieu? Donc Diea aussi, comme nous, et bien plus que nous, doit avoir le pouvoir de se déterminer tantôt en un sens et tantôt en un autre, de changer, quand il lui plaît, de plan et de projet. Ainsi rien ne s'qpposerait à ce qu'il fît succéder Tirr^ularité à la régularité, le désordre à Tordre dans le monde; ainsi la foi que nous avons en la stabilité et ia