CHAPITRE XVII
La participation de l'homme ayec Dieu eit un principe fondamental de la théologie chrétienne. — Saint Jean , saint Paul , saint Clé« ment d'Alexandrie, saiAt Augustin, saint Thomas. — L'Église la professe chique jour dans les formules consacrées de ses prières.— Symbole de foi juré par les érêques à leur sacre.— Catéchisme. — Contradiction ridicule de ceux qui condamnent dans la philosophit ce qu'ils adorent dans la théologie.
La doctrine de la divinité de la raison et de la participation de rhomme avec Dieu^ voilà ce qui semble avoir surtout scandalisé les théologiens catholiques qui nous ont déclaré la guerre. Ils ne peuvent Tentendre sans frémir d'horreur, ils déclarent panthéistes et impies quiconque la soutient. Peut-être ne nous eussent-ils pas aussi sévèrement condamnés s'ils avaient mieux su quen cela nous suivions les plus (grands et les plus pieux métaphysiciens du dix-septième siècle, tels que Malebranche, Bossuet, Fénelon. En vain leur avons-nous opposé ces autorités , ils ne les ont pas niées» il est vrai, ils ne les ont pas discutées ; mais ils ne se sont pas rétractés , et plus que jamais ils persistent à donner à nos principes et à nos paroles un sens qu'ils n'osent pas donner à des principes et à des paroles identiques, qu'à chaque page on rencontre dans la Recherche de la vérité, dans le Traité de reaoistenee de IHeu et
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dans la Connaissance de Dieu et de gainnême.
Cependant, à la rigueur^ on comprend que des théologiens ignorent la philosophie de Maiebranche^ de Descartes et de Fénelon ; on comprend qu'en ce point comme en d'autres ils puissent y trouver à reprendre, et, en conséquence, légitimement refuser leur approbation à une opinion qui s'appuierait uniquement sur leur autorité. Mais, en faveur de cette doctrine, nous pouvons produire d'autres téaioignages dont l'autorité reconnue par eux comme sacrée devait leur interdire à tout jamais d'attaquer comme panthéiste et impie l'opinion de la divinité de la raison et de la participation de l'homme avec Dieu. Quels sont ces témoignages sacrés? Us sont inscrits dans la théologie chrétienne tout entière; ils se trouvent à chaque page des grands docteurs qui en ont posé les fondements. Saint Jean, saint Paul, saint Clément d'Alexandrie, saint Augustin, ont hautement et clairement professé cette doctrine, que chez nous on condanme. Tous ont été unanimes à enseigner qu'il y a une participation substantielle continue du créateur avec la créature , que l'homme existe non-seulement par Dieu, mais en Dieu.
Je pourrais le prouver par une analyse des dogmes fondamentaux du christianisme, par Tin-
terprétation de ses sacrements et de ses symboles; mais» sans nul doute» on contesterait la valeur de mes interprétations; j'aime donc mieux m'en tenir aux faits , c'est-à-dire me borner à citer des textes dont il sera plus difficile de contester le sens et l'autorité. Loin de moi la pensée de chercher à appuyer sur l'autorité une doctrine philosophique qui ne doit avoir d'autre point d'appui que la raison. Je ne commets point de prévarication philosophique , je ne change point de méthode ; mais je ne puis résister au désir de confondre , an nom de l'autorité, des adversaires qui nous attaquent au nom de lautorité.
Je commence ces citations par saint Jean, qui passe pour le profond des évangélistes. J'ouvre son évangile, et je lis cet admirable début que tout le monde connaît et que l'Église répète continuellement en ses prières.
« In prindpio erat verbum (Xiyoç) et verbum erat apud Deum et Deus erat verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est nihil quod factum est. In ipso vita erat et vita erat lux hominum, et lux in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt... Erat lux vera quae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. In mnndo erat et mundus per ipsum factus est et
mundus eum non cognovit. » Ainsi » d'après saint Jean» le verbe ou la raison est consubstan* tielle à Dieu» elle existe en Dieu dès le commencement, par elle tout a été fait, et sans elle rien n'a été iait. Mais celte raison qui est Dieu même est au^si dans l'homme et dans le monde^ car dans les versets suivants saint Jean ajoute qu'elle est la vie, la source de la vie, la lumière des hommes, la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans ce moude. 11 dit encore qu'elle est dans ce monde et que le monde ne^'a pas con* nue. Donc, selon saint Jean, la raison ou le verbe consubstantiel en Dieu est notre raison, notre lumière, elle est dans le monde, elle est en nous. Est-il possible d'exprimer plus fortement la divinité de la raison et la participation de l'homme avec Dieu? Dans sa première Ëpttre, saint Jean exprime encore d'une autre manière la même vérité. C'est au signe de la charité, dit-il, que nous reconnaissons que Dieu est en nous et que nous sommes en lui. « In hoc cognoscimus quoniam in eo manemus et ipse in nobis, quoniam de spiri tu suo dédit nobis. » (Gbap.iv,v. 13.)Gever« set a frappé Spinooa et il l'a pris pour épigraphe du Tractatus thcoh^-politioui.
Cette grande vérité a été exprimée avec non moins de force et de précision par l'apôtre saint
Paul. Saint Paul comme saint Jean affirme que nous sommes en Dieu ^ et que Dieu est en nous. Tout est de lui » tout est par lui , tout est en lui , dit-il dans son Êpître aux Romains. «Quoniam ex ipso et per ipsum et in ipso sunt omnia. » (Chap. xi» Y. 36#) Si nous sommes enDieu^ Dieu est en nous; saint Paul ne l'afTirme pas moins expressément dans la péroraison de son admirable discours aux Athéniens. Pour trouver Dieu» nous n avons pas besoin» dit-il » de l'aller chercher loin de nous» car il est au dedans de chacun de nous, car nous vivons, nous agissons» et nous sommes en lui; car» comme quelques-uns de vos poètes l'ont dit, nous souunes issus de lui. « Non longe est ab unoquoque nostrum, in ipso enim vivimus» movemur et sumus» sicut et quidam vestrorum poetarum dixerunt» ipsius enim et genus sumus. »
(Actes des Apôtres, chap. xvii, v. 28.)
Cette phrase de saint Paul est l'épigraphe de la Recherche de la vérité. Sans cesse dans tous ses ouvrages, Malebranche la commente et en développe l'esprit^ souvent il la cite, connue dans le passage suivant : « Demeurons donc dans ce sentiment que Dieu est le monde intelligible ou le lieu des esprits, de même que Le monde maté*» riel est le lieu des corps^ que c'est de sa puissance qu*ils reçoivent toutes leurs modifications»
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et que c'est dans sa sagesse qu'ils trouvent toutes leurs idées, et que c'est par son amour qu'ils sont agités dans tous leurs mouvements r^lés. Et parce que son amour et sa puissance ne sont que lui» croyons avec saint Paul qu'il n'est pas loin de nous, que c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être. « Non longe est ab unoquoquenostrum, in ipso enim vivimus» movemur et sumus. » (Recherche de la vérité^ liv. m» ch. 7.)
Saint Clément d'Alexandrie est peut-être encore plus explicite que saint Jean et saint Paul sur ridentité de la raison qui éclaire l'homme avec le verbe^ sur l'union intime et substantielle de l'homme avec Dieu, et il ne jugeait pas la philosophie même, la philosophie des païens, comme nos théologiens modernes jugent la philosophie de Descartes. Loin de condamner toute philosophie, il pensait que toute philosophie, la philosophie grecque et barbare, contenait une part immortelle de vérité puisée non dans la mythologie de Bacchus, mais dans la connaissance du verbe éternel ^ Loin de jeter sur elle lanathème, il la croyait utile à la religion.
èiXi^Btiav 9irapayf«.^v xiva ov t^ç Atov>5crow fxvOoXoyfaç, x9iç ^i tov Aiyw»
Tov SvToç àtX .^loXoy^as Wiro(v}T«(. (Strom. livre 1% p. 1S8* /(!• de Paris, 1641.)
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(( Ayant la venue du Christ» la philosophie était indispensable aux Grecs pour connaître la justice ; aujourd'hui elle est utile pour la religion, elle est une sorte de pr-éparation à ceux qui arrivent à la foi par la démonstration ^ » Par une ingénieuse et forte comparaison, il exprime l'onmiprésence du verbe, a De même que le soleil n'éclaire pas seulement le ciel et l'ensemble du monde, ne brille pas seulement sur la terre et sur la mer, mais par de petites fentes et de petites ouvertures fait pénétrer ses rayons jusque dans les plus obscurs réduits, de même le verbe est partout répandu et aperçoit jusqu'aux plus petites actions de la vie ^. Saint Clément ne craint pas même de dire que Dieu est tout, et que l'homme est Dieu, comme dans le passage suivant : a Le vrai Dieu est à la fois juste et bon, le vrai Dieu, le Dieu un, étant à la fois toutes choses, et toutes choses étant en lui, parce qu'il est le vrai Dieu, le Dieu un ^ »
^ Hv /Uv ovy 'Kph r^i tov Kvpcou irapouaca; tlç ^(xat09vvv)V £Uy)9tv «at^cta Tc; ovaa to7; tviv iriorrcv i( ànoSti^t^ç xapi«ovp4vo((. ( 5(f0fll*
liY. !•', p. 182.)
* OvTTtp yap rpoirov o Hicoç ow /aovov t^v ovpavov xa\ t^v ZXov xoo]pkoy ^wcti^tty y^Tf xt xct\ ^a}laaa«y iirtXapiiruv, otXkhi xa\ ithi âvpiêtuf xxï /Acxpaç OTT^ç nphç tovç ftvx»traxovç otxovç àiroarrilXit t^v avyviy. OZxnç Xoyoç irotyTv) xc^^fuyo; xa^ Ta orpcxp^raTOc Tuy tov ^t^ov itpa^iwy jiri-
e>«V«t. {Strom. liY. VII, p. 711.)
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de la mer. Si j'ai reproduit cette vive et originale image sous laquelle, dans sa jeunesse, saint Augustin se représentait les rapports de Dieu avec le monde , c'est qu'il ne la désavoue nullement comme une des erreurs de sa jeunesse, c'est qu'elle montre à quel point il avait le sentiment de la participation de Dieu avec le monde. 11 exprime ce même sentiment sans voile et sans allégorie en tant d'autres passages que nous sommes embarrassés de choisir. Au second chapitre du premier livre des Confessions, il s écrie dans une invocation à Dieu : « Non ergo essem Deus meus, non omnino essem, nisi esses in me. An potius non essem nisi essem in te, ex quo onmia, par quem omnia-, in quo omnia. » Mon Dieu , si vous n'étiez en moi, je n'existerais pas, je ne serais qu'un néant , ou plutôt je ne serais pas , si je n'étais en toi, de qui toutes choses dérivent, en qui et par qui sont toutes choses. Ailleurs il dit: (4 Deus supra quem nihil , extra quem nihil , sine quo nihil , ultra quem nihil , Deus sub quo totum^ cum quo totum, in quo totum, Deus a quo omnia, per quem omnia, in quo omnia. ( Dopeculo tractatuSy 6 , cap. 53. ] On peut multiplier les passages analogues dans lesquels revient cette formule expressive : « Deus a quo omnia, per quem omnia, in quo omnia. » Deus supra quem nihil , extra quem nihil , sine quo nihil est , Deus
subqiio totum est, in qno todim est, cum quo totum est , » di^il encore dans les Soliloques. (Liv. 1,4)
Toute vérité, toute vie, toute sagesse, tout bonheur, dérivent, selon lui , de la participation de rhomme avec Dieu. Telle est la pensée exprimée dans rinvocation par laquelle commencent les Soliloques. « Te învoco, Deus veritas, in quo et a quo et per quem vera sunt quaî vera sunt omnia; Deus sapientia, in quo et a quo et per quem sapiunt quae sapiunt omnia. Deus vera et summa vita, in quo et a quo et per quem vivunt quae verè summèque vivunt omnia ; Deus beatitudo , in quo et a quo et per quem beata sunt quae beata sunt omnia. )) ( Liv. 1,3.)
Il professe en outre que Dieu est substantiellement répandu partout, en s'efforçant toutefois de l'expliquer de telle manière qu'on ne puisse pas en induire que Dieu est étendu et matériel, comme dans le passage suivant des Questions diverses, où il trsiite la question du lieu de la nature divine. « Deus non alicubi est. Quod enim alicubi est continetur loco^ quod continetur loco corpus est. Deus autein non est corpus. Non igitur alicubi est et tamen quia est^ et in loco non est, in illo sunt potius omnia quam ipse alicubi,
JfecHMrnitiniillomi|BeAl iB ffaiio qsod loa^tndme et i o e a n Ki tof , ^ec Dns laie adicpidi est. & < ^tnr in ipso sont et locas nom est. » ( QmaL
qn féside loale rédi^, cstCMOve me despnsëes que saint Angnstin se pliSt à dén
« Crealnn amem ei colhli qsMi ne» ee^ et iddrco quasi fidatas ad ^cntatem eM... Si et parator nifail esae probalnr. a (De i •te, tract. 5, cap. 7.) De tons lea ou ftagea ds flunt Angnstin on pent tirer eo abondance de pareilles dtations. On en poonrait tirer de tOM les grands doctairs da christianisme '• Mais il nous suftit de ces citations et de l'autorité de saint Jean^ de saint Paul, de saint Augustin, pour montrer que la croyance à la participation substantielle de l'homme avec Dieu , croyance si fortement exprimée dans la formule a quo et m quo
1 Quoique péripttélideo, stiot Thomas t tutti roeomu la difiaité do la raisoa et la participation de notre intelligence oTee l'intelligence de Dieu : u Omnia dicimur in Deo Tidere et secundum iptum de omnibus judicare, in qnantom per participationem tui lumlnis omnia cognoscimus et dijudicamus. Nam et ipsam lumen nalurale rationis participatio qusdam est diTini luminis , sicut etiam omnia sensibilia dicimus Tidere et judicare in sole, id est per lumen solit. » (Summa, part, i, qusslio 12, art. 11.)
mmt omnia^ est un des principes fondamentaux de la théologie chrétienne.
Gomment donc quelques théologiens du jour s acharnent-ils à attaquer en nous et à accuser de pa^théisme ce que précisément nous avons de commun avec saint ^ean, avec saint Paul, avec saint Augustin, avec la théologie chrétienne tout entière? La tradition de cette grande vérité, si fortement empreinte dans les premiers monuments du christianisme, se serait-elle plus tard perdue dans l'Église? Les théologiens qui sont venus plus tard Tauraient-ils condamnée ou du moins abandonnée? auraient-ils substitué à la croyance à la participation de l'homme avec Dieu la croyance à la séparation absolue du créateur et de la créature? Il n'en est rien. Cette même vérité est encore partout empreinte dans les formules consacrées, dans les prières, dans les rites les plus solennels de l'Église. Chaque jour elle répète encore que par Dieu et en Dieu sont toutes choses, que Jésus-Christ est dans son père et que nous sommes en Jésus-Christ ^ Mais sans nous arrêter à des formules d'une importance secon-
> lû illo die vos cognoicetifl quia ego sutn io pâtre meo et tos in me et ego in Tobis.
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Nec tamen ita in illo ul ipse sit locus. Locus enîm in spatio quod longiludine et altitudine corporis occupalur. Nec Deus taie aliquid est. Et omnia igitur in ipso sunt et locus non est. » ( Ouœ$U div. 20. )
Le néant des créatures comparées à Diea , en qui réside toute réalité, est encore une des pensées que saint Augustin se plaît à développer : (( Creatura autem ei collata quasi non est, et idcirco quasi falsitas ad veritatem est.#. Si ei comparatur nihil esse probatur. )) (De eognitione vera viUBy tract. 5, cap. 7.) De tous les ouvrages de saint Augustin on peut tirer en abondance de pareilles citations. On en pourrait tirer de tons les grands docteurs du christianisme ^ Mais il nous suffit de ces citations et de l'autorité de saint Jean, de saint Paul, de saint Augustin, pour montrer que la croyance à la participation substantielle de l'homme avec Dieu , croyance si fortement exprimée dans la formule a quo et in quo
1 Quoique péripatéticieo, laint Thomas a aussi reconnu la difioité de la raison et la pariicipalion de notre intelligence avec l'inteUigence de Dieu : «Omnia dicimur in Deo videre et secundum ipiam de omnibus judicare, in quantum per participationem sui luminis omnia cognoscimus et dijudicamus. Nam et ipsum lumen naturale rationis participatio qusdam est divin! luminis , sicut etiam omnia sensibilia dicimus yidereet judicare in sole, id est per lumen solis. » (SummSy part. 1, qusslio 12, art. 11.)
mnt omnia^ est un des principes fondamentaux de la théologie chrétienne.
Gomment donc quelques théologiens du jour s'acharnent-ils à attaquer en nous et à accuser de panthéisme ce que précisément nous avons de commun avec saint ^ean^ avec saint Paul^ avec saint Augustin, avec la théologie chrétienne tout entière? La tradition de cette grande vérité, si fortement empreinte dans les premiers monuments du christianisme, se serait-elle plus tard perdue dans l'Église? Les théologiens qui sont venus plus tard l'auraient-ils condamnée ou du moins abandonnée? auraient-ils substitué à la croyance à la participation de l'homme avec Dieu la croyance à la séparation absolue du créateur et de la créature? Il n'en est rien. Cette même vérité est encore partout empreinte dans les formules consacrées^ dans les prières, dans les rîtes les plus solennels de l'Église. Chaque jour elle répète encore que par Dieu et en Dieu sont toutes choses, que Jésus-Christ est dans son père et que nous sommes en Jésus-Christ ^ Mais sans nous arrêter à des formules d'une importance secon-
t lû nio die Yos cognoicetifl quia ego sutn io pâtre meo et tos in me et ego in Tobli.
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daire, allons droit à ce qu'il y a de plus solennel et de plus décisif.
Assurément , une des plus imposantes cérémonies du cuite catholique est celle du sacre d'un évêque. Consacrer un évêque, c'est înstiluer un gardien de la foi, un chef de la parole. Aussi, avant de lui mettre la crosse en main, on rinlerroge sévèrement sur sa foi et sur les points fondamentaux de la doctrine qu'il doit conserver dans toute sa pureté. Les questions et les réponses de cet examen sont déterminées et consacrées , et nul doute qu'elles ne renferment ce qu'il y a de plus profond et de plus pur dans la foi chrétienne. Or, voici la première demande que, dans ce formulaire, on adresse à l'évêque pour les choses qui concernent la foi.
(( Credis secundum intelligentiam et capacitatem sensûs tui sanclam Trinitatem Patrem et Filium et Spiritum Sanctum, unum Deum omnipotentem , totamque in sanclâ Trinitate deilaiem coessentialem , consubstantialem coaeternam et omnipotentem , unius voluntatis, potestaiis et majestatis creatorom oninium creaturarum a quo omnia elin quo omnia quw sunt in cœlo, in terra y vUibilia et invisibilia, corporalia et spiritualia. » A cette demande, Tévéque répond : Credo. Ainsi, tout
évéque est tenu de croire qu'en Dieu créateur de toutes les créatures existent et , en conséquence, sont contenues toutes les créatures, toutes choses, sans exception, non-seulement les invisibles, imais les visibles , non-seulement les spirituelles , mais les corporelles. Qu'on remarque combien cette proposition est précise et explicite. Il n'y est pas dit seulement d une manière vague que Dieu est partout^ qu'il est en nous, que nous sommes en lui; de telle sorte qu'à la rigueur on puisse L'entendre d'une manière morale dans le sens d une action toute spirituelle sur les cœurs et les intelligences. Toute-équivoque est enlevée, puisqu'il est dit expressément qu'il s'agit nonseulement des intelligences, mais aussi des corps, non-seulement des choses spirituelles, mais aussi des choses matérielles. Ou ces formules sont des formules mortes et vides, de vaines paroles auxquelles celui qui interroge et celui qui répond s'accordent à ne donner aucun sens, ou elles signifient qu'il y a une participation substantielle de Dieu avec le monde , que nous sommes en Dieu, et que Dieu est en nous ; ou elles signifient enfin précisément ce que quelques évêques , oublieux sans doute du symbole de foi qu'ils ont juré, condamnent aujourd'hui dans notre enseignement et dans nos livres comme un exécrable panthéisme, destructeur de toute religion et de toute morale.
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Rapprochez de cette phrase sacramentelle toutes les pensées I toutes les expressions qui sont aujourd'hui le sujet d'attaques si violentes contre l'école éclectique , et vous reconnaîtrez que les plus significatives et les plus hardies demeurent encore bien au-dessous de la force, de l'énergie, de la précision avec laquelle la vérité de la participation substantielle de Dieu avec le monde est exprimée dans le texte ofûciel qui contient Tes*sence même de la foi catholique. Parmi toutes ces prétendues formules d'impiété et de pan* théisme, j'ai beau chercher, je n'en trouve pas une seule sur laquelle le texte sacré ne l'emporte.
Il ne faut pas croire que cette doctrine soit une doctrine ésotérique tenue en réserve par l'Eglise pour les évéques et les prêtres. Elle l'enseigne dans son enseignement le plus humble comme dans son enseignement le plus élevé. La forme seule change, mais le fond est le même. En effet, si j'ouvre le catéchisme , à cette question : Où est Dieu? je trouve cette réponse : Dieu est au dd, su» la terre^ en tous lieux. Or, dire que Dieu est partout ou bien que tout est en Dieu, c'est dire une seule et même chose. L'ubiquité de Dieu enferme sa participation avec toutes les créatures. Si Dieu est en tous lieux, s'il remplit tout l'es*pace intini, n'est-il pas évident que rîen ne peot
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être en dehors de lui , que tout est nécessairement en lui» et qu'il est nécessairement en tout? Ainsi, le catéchisme , à sa manière , rend aussi hommage à cette grande et profonde vérité.
Par des textes dont l'autorité est irrécusable, je viens de prouver que la pariicipation substantielle du créateur avec les créatures, de Tinfîni avec le fini , est un des principes fondamentaux de la théologie chrétieune. Il faut le répéter : ou saint Jean, saint Paul, saint Clémentd'Âlexandrie, saint Augustin et presque tous les grands docteurs du christiam'sme, ont méconnu la portée de leurs expressions et n'ont pas su ce qu'ils voulaient dire, ou ils ont dit {urécisément ce que nousmêmes avons voulu dire et signiûer. On ne peut l'entendre d'une autre manière sans faire à la • fois violence au sens et à la lettre, sans prendre la charge de changer l'interprétation de la plur part des Evangélistes et des pères de l'Eglise, et des formules consacrées de la foi et du cuite chrétiens. Qu'enseigne l'école édectique en général, et nous-mêmes quels principes avons-i^ous développés dans ce hvre ? Il y a identité entre la raison qui nous éclaire et le verbe de Dieu; l'essence de la raison , c est-à-dire de celte faculté par laquelle nous apercevons l'absolu ou l'infîni, est Tessence de Dieu même présent en nous d'une
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manière substantielle en vertu de son infinité ; en vertu de cette même infinité , Dieu est dans le monde, comme il est dans la conscience; il nest pas tout entier dans son ouvrage , mais son ouvrage tout entier est en lui ; il est distinct de la création , mais il n'en est pas séparé. Or, dans tous ces principes, il n'y a rien qui ne se trouve de la manière la plus explicite dans les plus pieux et les plus profonds docteurs de l'Eglise; il n'y a rien qui n'entre dans le symbole de la foi chrétienne; il n'y a rien que l'Eglise ne repète chaque jour dans son enseignement et dans ses prières ; il n'y a rien enfin que chaque évéque n'ait juré de croire. Dans ces autorités, il y a de quoi rassurer les consciences les plus scrupuleuses et les plus intimidées par le fantôme du panthéisme sans cesse évoqué devant elles. Â quel point fautpil que nos adversaires aient perdu la tradition ou l'intelligence de ce qu'il y a de plus profond dans la théologie chrétienne pour ne plus voir en cette doctrine^ suivant leurs expressions consacrées^ qu'un exécrable panthéisme destructeur de toute religion et de toute morale? Par quel étrange renversement des idées et des choses l'impiété et l'irréligion consisteraient-elles aujourd'hui à voir dans tous les êtres particuliers la continuelle intervention de Dieu, tandis que la piété et la religion consisteraient, sans doute^ à croire par op-
position que Dieu est placé en dehors de rhomme, qui , à pariir du jour de la création , continuerait à exister sans lui et indépendamment de lui?
Si, emportés par leur haine contre la phitosophie, nos adversaires, malgré toutes ces autorités, persistent à voir le panthéisme dans la doctrine de la divinité de la raison et de la participation substantielle de Dieu avec le monde^ nous ne pouvons exiger d'eux qu'ils changent d'opinion ; mais au nom de la logique nous pouvons au moins les sommer de condamner cette même doctrine comme pernicieuse et impie partout où elle se rencontre. Nous avons, au nom de la logique, le droit de leur dire : Condamnez, anathématisez ces principes, non-seulement dans Bossuet, dans Malebranche, dans Fénelon, mais dans saint Jean, dans saint Paul, dans saint Augustin, dans la théologie chrétienne tout entière, et alors vous n'aurez pas raison davantage, mais du moins vous ferez preuve de quelque impartialité et de quelque conséquence d'esprit, et vous éviterez cette contradiction ridicule de condamner ici ce que là vous adorez.
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