ET DU SENS COMAICN EMPIRIQUE
l'égard de ia philosophie. Ce ne sont peut-êlre pas là nos adversaires les moins redoutables, et la philosophie a, je crois, plus à craindre de leur défiance circonspecte ou de leur dédaigneuse indifférence que jde ces attaques passionnées d'ennemis d'une autre nature qui ne font que ranimer nos forces et notre ardeur. Placé entre ces deux sortes d'ennemis, il est de mon devoir de défendre contre les uns et contre les aulres les intérêts de la philosophie qui m'ont été confiés par leiat le jour où je fus nommé à celte chaire. Je m'efforcerai d'accomplir ce devoir avec indépendance et modération, en me tenant toujours à égale distance d'une témérité blâmable et de lâches concessions.
DB
ENSBIGNÉB DANS L'UNIVEESITÉ ,
nitcoims d'ouvbrturb piioNONcii a la facultiI du lbttrbs dk ltox BN 1848.
Messieurs,
La philosophie que nous enseignons est*elle ou n'est-elle pas religieuse? Cette question, vous le savez , s'agite au dehors avec aigreur et passion; il convient de la traiter ici avec calme et impartialité, et de dissiper les alarmes de tous les esprits sincèrement troublés. Il faut d'abord nous mettre en garde contre les équivoques, et rappeler en quel sens seulement une philosophie peut et doit être religieuse. Partir de la raison, s'appuyer sur la raison et rien que sur la raison , voilà le premier principe, voilà la condition essentielle de toute vraie philosophie, voilà l'unique point de vue sous lequel on peut légitimement rechercher si une philosophie est ou n'est pas religieuse. Placés à ce point de vue , vous
u'hosiierez. pas sans doute à reconnaître, avec moi, un caractère religieux dans une philosophie qui pénètre les âmes de l'idée de Dieu, de son action sur Thomme et sur le monde, et de sa constante participation avec les créatures. Vous appellerez religieuse une philosophie qui ne se borne pas à établir, en passant, pour la mettre ensuite à l'écart, la vérité de Texistence de Dieu, mais qui la place au sommet de toutes les vérités et de toutes les idés, qui lui rapporte tout et lui ramène tout. Vous jugerez qu'une telle philosophie ^ loin de dessécher les sources du sentiment religieux^ les ranime dans les âmes, et a droit à la reconnaissance profonde de tous les honunes qui ont à cœur le développement de l'idée religieuse et du sentiment religieux. Or, je crois que tel est le caractère de la philosophie éclectique, ou, pour préciser encore davantage laquestioi), de la philosophie enseignée aujourd'hui dans l'université. Quelle place l'idée de Dieu doit-elle tenir dans tout système un peu profond de métaphysique? La place qu'elle tient dans la réalité, dans Tordre moral et dans l'ordre social. Nulle idée ne doit passer avant elle^ nulle ne doit attirer sur elle, à un plus haut degré^ tout l'effort de la pensée philosophique. En effet, c'est a l'idée de Dieu que nécessairement nous reporient toutes les idées des choses qui {Missent,
qui ont des limites^ qui ne contiennent pas en elles-mêmes la raison de leur existence. C'est à elle que nécessairement nous arrivons en remontant la série des causes, ou bien les anneaux de la chaîne des êtres. Inquiet et tourmenté, Tesprit continuellement s'agite au sein de toutes les autres idées ; dans l'idée seule de Dieu, il s'arrête et se repose.
Dans Tordre de la vie humaine comme dans Tordre de la spéculation, Tidée de Dieu domine. Toujours présente à la conscience, elle y est un principe permanent d'inspiration, d'espérance, d'amour, d'action. Identique au fond avec Tidée de bien, elle est le principe de toutes les luttes contre la passion et Tintérêt, de tous les sacrifices, de tous les dévouements ; elle est la règle suprême et absolue des actions. Quiconque fait le bien suit cette idée, se conforme à cette idée souveraine, car le bien absolu est Tordre éternel des perfections de Dieu.
Si vous sortez de la conscience de Tindividu pour considérer le rôle de cette même idée, dans la société, dans le mouvement générai de l'espèce humaine, elle y est encore au premier rang, et elle tiçnt la plus grande place dans les destinées des peuples. D'un bout du monde à Taulre, de-
376 Ll* CARACTÈEE RU161EUX
puis le grossier fétiche du sauvage jusqu'aux chefs-d'œuvre les plus par&its de l'art chrétien, la terre est couverte de monuments consacrés à ridée de Dieu et inspirés par elle. L'histoire de l'influence de l'idée de Dieu sur les sociétés humaines , c'est l'histoire de rinfluence de toutes les religions qui se sont succédé dans le monde. En effets quel est le principe de toute religion, sinon une certaine idée de Dieu^ de ses attributs et de ses rapports avec le monde?
Méconnaître cette prédominance de l'idée de Dieu, soit dans l'ordre métaphysique, soit dans l'ordre moral, est le signe infaillible d'une philosophie sans portée et sans profondeur. Telle n'a pas été la grande métaphysique du dix-septième siècle, dont notre philosophie se porte l'héritière directe. Montrons le lien intime qui les unit entre elles , montrons que l'une n'est pas moins religieuse que l'autre, en comparant le rôle et la place de Dieu dans la philosophie cartésienne avec le rôle et la place de cette même idée dans la philosophie éclectique.
Dieu est non-seulement le créateur, mais le principe permanent des êtres créés. Les êtres ne se soutiennent que par sa continuelle assistance, ne vivent qu'en lui et par lui; telle est, sous une tonne ou sous une autre, la pensée qui
DJfi LA PHILOSOPHIE. 37T
douiinc dans les grands sysièmes de uiélapliysique du dix-septième siècle, et s'ils ont erré par quelque endroit » ils ont erré presque toujours par Texagération de cette pensée. Ainsi , c'est sous la consécration dun Dieu souverainement parfait, qui ne peut lù nous tromper ni se tromper , que Descartes place la légitimité du critérium de l'évidence; tous les êtres créés ne peuvent, selon lui, un seul instant continuer d'exister qu'autant qu'ils sont continuellement créés; Dieu ne les conserve qu'en répétant à chaque instant l'acte par lequel, une première fois, il les a fait sortir du néant, et lame et le corps et toutes les substances en général passives de leur nature n agissent les unes sur les autres qu'à la condition d'une continuelle assistance et intervention de Dieu. Toute la métaphysique de Descaries est donc pénétrée de Tidée de Dieu et du sentiment de notre dépendance à son égard. Malebranche va plus loin encore que son maître Descartes. 11 détermine en quoi consiste cette assistance divine dont les créatures ont besoin pour agir. Tontes les créatures étant dépourvues de toute causalité, soit propre, soit dérivée, elles ne sont jamais que la circonstance, l'occasion à propos de laquelle intervient la seule cause efflciente, la seule vraie cause. Dieu. C'est Dieu qui, selon Malebranche, est la cause directe et immédiate
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qui uiet le corps en mouvement à l'occasion des désirs de l'âme et suscite dans Tâme des sensations et des idées à l'occasion des mouvements du corps; toutes nos idées viennent de Dieu^ nous les voyons en Dieu; c'est en Dieu que nous sommes» que nous vivons , que nous agissons.
Par où a péché Spinosa, sinon par l'exagération de cette grande et légitime tendance de la métaphysique cartésienne? Il Ta exagérée jusqu'au point d'absorber entièrement toutes choses en Dieu, de ne voir dans les créatures que des phénomènes de Dieu, jusqu'au point de ne voir partout que l'action directe et la substance propre de Dieu.
En dehors de la philosophie proprement dite, dans la littérature, dans les querelles théologiques du dix-septième siècle, j'aperçois encore cette même tendance à faire prédominer l'idée de Dieu sur l'idée de l'homme, je découvre toujours ce sentiment profond du lien qui nous unit avec Dieu. N'est-ce pas là un caractère commun à tous les grands écrivains du siècle, à Pascal, à Bossuet, à Fénelon? N'est-ce pas là le trait essentiel de Port-Royal et du jansénisme? En effet, quelle est la tendance fondamentale du jansénisme, qui tient une si grande place dans l'histoire littéraireet religieuse dudix-septième siècle? N'est-
elle pas d'anéantir l'action et la volonté humaine sous l'action et la volonté divine? L'homme ne peut rien par lui-même , il ne peut rien sans la grâce, pas même demander la grâce; le juste qui succombe, comme le dit Ârnauld, est un juste auquel la grâce a manqué, ou^ en d'autres termes, nous ne sommes rien, nous ne pouvons rien qu'en Dieu et par Dieu. Tel est le principe défendu avec tant d'obstination et de courage par Port-Royal, et vous voyez en quelle conformité il se ti^ouve avec l'esprit de la métaphysique cartésienne.
Ainsi, chez les penseurs du dix -septième siècle, domine l'idée de Dieu , avec le sentiment profond de la dépendance de toutes les créatures en général et de Thomme en particulier. Il n'en est plus de même chez les penseurs du dixseptième siècle^ ils écartent l'idée de Dieu , ils la mettent, pour ainsi dire, au second rang. Le dix-septième siècle s'était tellement préoccupé de ridée de Dieu, de l'idée du fini, qu'il avait plus ou moins perdu de vue la réalité du fini, la réalité de la personnalité et de la liberté humaine; en outre, il avait ^ comme si souvent il arrive,^ compromis cette idée dans ses «applications à Tordre social et politique. En efftt, la plupart des écrivains et des penseurs du siècle de Louis XIV avaient placé sous le patronage de l'idée de Dieu
h société do rfix-sepifème siècle, b manarchie mbsolue, l'obéissaDœ âbsoloe^ tes ioegsJttés des castes et toutes les iosùiutions sodales contre lesquelles, an nom de la ji^iice, l'esprit oooveaa commençait à prolester, C*esi poarquot il y eut, en cfudqoe sorte, au dix4]uittèn)e siècle, une téaciîoa contre l'idée de Dieu et cNintre la prédoiDÏnance qQ*a juste titre la philosophie do dix* septième siècle lui a^'ait reconnue et accordée dans Tordre de^ idées et des principes. Par op* posiuOD, le dix-builième siècle laisse de côte Dteu et l^intiui, poiu* s'occuper av^ant tout du monde, de l'homme^ du fini. Sans doute, la plupart des philosophes du dix4mitièaie siècle ne meut pas préciséiiieiït Dieu; mais s'ils ne le nient pas, ils s^afibrceni de lui faire la moindre part possible , ils n*en font uiention que pour mémoire et sous forme d'appendice ; à peine, suivant une expression énergique de Pascal, lui demandent-ils une première chiquenaude pour mettre le monde en mouvement. Quelle est la nature de Dieu, quels sont ses attributs, quels sont les rapports de Dieu avec l'homme et avec le monde? Toutes ces grandes questions si profondément traitées par le cartésianisme, non-seulement la philosophie du dix-huitième siècle les laisse de côté, niais encore elle affecte de les dédaigner. Que de plaisanteries, que de sarcasmes Voliaireet Condillac
iiii-méme n'onl-ils pas accumulés contre la prétendue inutilité de ces questions, contre leur profonde et impénétrable obscurité ! Avec quel dédain superbe n'ont-ils pas classé parmi les rêveurs et les fous tous les grands génies qui les avaient agitées !
Ce qui se passe en métaphysique, relativement à ridée de Dieu , se passe également à la même époque dans toutes les sciences morales et poli* tiques. Considérez à l'œuvre les grands réformateurs de ce siècle; à Texception peut-être d'un seul» de Jean-Jacques Rousseau y presque jamais ils n'ont à la bouche le nom de Dieu dans leurs vives et éloquentes protestations contre les abus et les iniquités du vieil ordre social et daris leurs utopies inspirées par l'amour de l'humanité et de la justice. Us invoquent 1 éternelle justice^ le droit, le devoir, et, dans leur superflcielle métaphysique, ils n'aperçoivent pas que Dieu est le principe, la substance même de cette éternelle justice, au nom de laquelle ils travaillent à fonder une société nouvelle. Ils ne savent pas distinguer ridée religieuse elle-même et ce qu'elle a d'essentiel des formes variées et des superstitions qui peuvent plus ou moins la fausser et la dénaturer, et ils l'enveloppent aveuglément dans la même proscription. Ils accompHssaient sans nul doute
la société du dix-sepiième siècle, la monarchie absolue, robéissance absolue, les inégalilés des castes et toutes les înstiiutîons sociales contre lesquelles, au noQi de la justice, Tesprit nouveau commençait à protester. C'est pourquoi il y eut, en quelque sorte, au dix-huitième siècle, une réaction contre Tidée de Dieu et contre la prëdominauce qu*à juste titre la philosophie du dixseptième siècle lui avait reconnue et accordée dans Tordre des idées et des principes* Par opposition, le dix-l)uitiènie siècle laisse de côté Dieu et rîniinî, pour s'occuper avant tout du monde» de Thomme, du fmi. Sans doute, la plupart des philosophes du dix-huitiôme siècle ne nient pas précisément Dieu; mais s'ils ne le nient pasj ils s'efforcem de lui faire la moindre part possible, ils n en font mention que pour mémoire et sous forme d'appendice ; à peine, suivant une expression énergique de Pascal, lui demandent-ils une première chiquenaude pour mettre le monde en mouvement. Quelle est la nature de Dieu, quels sont ses attributs, quels sont les rapports de Dieu avec rhomme et avec le monde? Toutes ces grandes questions si profondément traitées par le cartésianisme, non-seulement la philosophie du dix-huitième siècle les laisse de côté, niais encore elle affecte de les dédaigner. Que de plaisanteries, que de sarcasmes Voliaireet Condiliac
lui-même n'onl-ils pas accumulés contre la prétendue inutilité de ces questions, contre leur profonde et impénétrable obscurité ! Avec quel dédain superbe n'ont-ils pas classé parmi les rêveurs et les fous tous les grands génies qui les avaient agitées !
Ce qui se passe en métaphysique, relativement à ridée de Dieu , se passe également à la même époque dans toutes les sciences morales et politiques. Considérez à Toeuvre les grands réformateurs de ce siècle; à Texception peut-être d'un seul, de Jean-Jacques Rousseau , presque jamais ils n'ont à la bouche le nom de Dieu dans leurs vives et éloquentes protestations contre les abus et les iniquités du vieil ordre social et daus leurs utopies inspirées par l'amour de l'humanité et de la justice. Ils invoquent réternelle justice^ le droit, le devoir, et, dans leur superflcielle métaphysique, ils n'aperçoivent pas que Dieu est le principe, la substance même de cette éternelle justice, au nom de laquelle ils travaillent à fonder une société nouvelle. Ils ne savent pas distinguer ridée religieuse elle-même et ce qu'elle a d'essentiel des formes variées et des superstitions qui peuvent plus ou moins la fausser et la dénaturer, et ils l'enveloppent aveuglément dans la même proscription. Ils accomplissaient sans nul doute
880 DU CABACTËRE RELIGDSDX
la société du dix-septième siècle, la monarchie absolue, 1 obéissance absolue, les inégalités des castes et toutes les institutions sociales contre lesquelles, au nom de la justice, l'esprit nouveau commençait à protester. C'est pourquoi il y eut, en quelque sorte, au dix-huitième siècle, une réaction contre l'idée de Dieu et contre la prédominance qu a juste litre la philosophie du dixseptième siècle lui avait reconnue et accordée dans Tordre des idées et des principes. Par opposition, le dix-huitième siècle laisse de côté Dieu et rinfini, pour s'occuper avant tout du monde, de l'homme, du fini. Sans doute, la plupart des philosophes du dix-huitième siècle ne nient pas précisément Dieu; mais s'ils ne le nient pas^ ils s'efforcent de lui l'aire la moindre part possible , ils non font uiention que pour mémoire et sous forme d'appendice ; à peine, suivant une expression énergique de Pascal, lui demandent-ils une première chiquenaude pour mettre le monde en mouvement. Quelle est la nature de Dieu, quels sont ses attributs, quels sont les rapports de Dieu avec l'homme et avec le monde? Toutes ces grandes questions si profondément traitées par le cartésianisme, non-seulement la philosophie du dix-huitième siècle les laisse de côté, mais encore elle affecte de les dédaigner. Que de plaisanteries, que de sarcasmes Voliaireet Condillac
liii-méme n'onl-ils pas accumulés contre la prétendue inutilité de ces questions, contre leur profonde et impénétrable obscurité ! Avec quel dédain superbe n'ont-ils pas classé parmi les rêveurs et les fous tous les grands génies qui les avaient agitées !
Ce qui se passe en métaphysique, relativement à ridée de Dieu , se passe également à la même époque dans toutes les sciences morales et politiques. Considérez à l'œuvre les grands réformateurs de ce siècle; à Texception peut-être d'un seul, de Jean-Jacques Rousseau , presque jamais ils n'ont à la bouche le nom de Dieu dans leurs vives et éloquentes protestations contre les abus et les iniquités du vieil ordre social et daus leurs utopies inspirées par l'amour de l'humanité et de la justice. Us invoquent Téternelle justice, le droit, le devoir, et, dans leur superGcielle métaphysique, ils n'aperçoivent pas que Dieu est le principe, la substance même de cette éternelle justice, au nom de laquelle ils travaillent à fonder une société nouvelle. Us ne savent pas distinguer ridée religieuse elle-même et ce qu'elle a d'essentiel des formes variées et des superstitions qui peuvent plus ou moins la fausser et la dénaturer, et ils l'enveloppent aveuglément dans la même proscription. Us accomplissaient sans nul doute
la société du dix-septième siècle, la monarchie absolue, l'obéissance absolue, les inégalités des castes et toutes les institutions sociales contre lesquelles, au nom de la justice, Tesprit nouveau commençait à prolester. C'est pourquoi il y eut, en quelque sorte, au dix-huitième siècle, une réaction contre l'idée de Dieu et contre la prédominance qu a juste litre la philosophie du dixseptième siècle lui avait reconnue et accordée dans Tordre des idées et des principes. Par opposition, le dix-huitième siècle laisse de côté Dieu et l'infini, pour s'occuper avant tout du monde, de l'homme, du fini. Sans doute, la plupart des philosophes du dix-huitième siècle ne nient pas précisément Dieu; mais s'ils ne le nient pas, ils s'efforcent de lui faire la moindre part possible , ils n'en font mention que pour mémoire et sous forme d'appendice ; à peine, suivant une expression énergique de Pascal, lui demandent-ils une première chiquenaude pour mettre le monde en mouvement. Quelle est la nature de Dieu, quels sont ses attributs, quels sont les rapports de Dieu avec l'homme et avec le monde? Toutes ces grandes questions si profondément traitées par le cartésianisme, non-seulement la philosophie du dix-huitième siècle les laisse de côté, niais encore elle affecte de les dédaigner. Que de plaisanteries, que de sarcasmes Voliaireet Condillac
lui-même n'onl-iJs pas accumulés contre la prétendue inutilité de ces questions, contre leur profonde et impénétrable obscurité ! Avec quel dédain superbe n'ont-ils pas classé parmi les rêveurs et les fous tous les grands génies qui les avaient agitées !
Ce qui se passe en métaphysique, relativement à ridée de Dieu , se passe également à la même époque dans toutes les sciences morales et politiques. Considérez à Tœuvre les grands réformateurs de ce siècle; à Texception peut-être d un seul, de Jean-Jacques Rousseau , presque jamais ils n'ont à la bouche le nom de Dieu dans leurs vives et éloquentes protestations contre les abus et les iniquités du vieil ordre social et daris leurs utopies inspirées par Tamour de l'humanité et de la justice. Us invoquent 1 éternelle justice^ le droit, le devoir, et, dans leur superGcielle métaphysique, ils n'aperçoivent pas que Dieu est le principe, la substance même de cette éternelle justice, au nom de laquelle ils travaillent à fonder une société nouvelle. Us ne savent pas distinguer ridée religieuse elle-même et ce qu'elle a d'essentiel des formes variées et des superstitions qui peuvent plus ou moins la fausser et la déuaturer, et ils l'enveloppent aveuglément dans la même proscription. Ils accomplissaient sans nul doute
3^ Dr CARACTÈU RBLIGItDX
Fœuvre de Dieu, ils en étaient les prophètes et les ardents ouvriers, car quel homme encore aujourd'hui assez aveugle pour ne pas voir que prêcher la tolérance, la liberté, l'égalité des charges et des droits, la fraternité des hommes, c'était travailler à Tœuvre de Dieu? Mais tout en accomplissant cette œuvre de Dieu, ils Tignorent, et, par une contradiction vraiment singulière, ils s'imaginent mettre Dieu de côté, alors précisément qu'ils travaillent avec le plus d'ardeiur à établir son règne en ce monde*
Tel est le caractère général que présente la philosophie du dix-huitième siècle en opposition avec la philosophie du dix-septième. Elle est donc tombée, au sujet de Tidée de Dieu et des rapports de l'homme avec Dieu, dans la plus profonde et la plus dangereuse des erreurs, et elle a dû être repoussée et par tous les vrais métaphysiciens qui comprennent clairement que ce qui est Gni , limité, passager, ne peut se suftire à lui-même, ne peut s'expliquer par lui-même, et aussi par toutes les âmes qui éprouvent le besoin de l'idée et du sentiment reUgieux.
Quelle est sur ce point fondamental la doctrine professée par la philosophie qui domine dans runiversité? S'est-elle portée riiéritière de la
philosophie du dix-septième siècle ou de la plnlosophie du dix-huilième? A-t-ellenié, ou du moins mis de côté l'idée de Dieu et de la pariicipation de Thomme avec Dieu? A-l-elle méconnu la place et l'importance de celle idée? En un mot , est-elle religieuse comme le cariésianisme ou irréligieuse comme la philosophie du dixhuitième siècle? A cette question, je réponds sans iiésiter et sans aucune crainte d'être démenti par tous ceux qui ont Tintelligence et non la haine de la métaphysique : Elle est religieuse comme la philosophie du dix-septième siècle.
Elle a en quelque sorte renoué le lien que la métaphysique superficielle du dix-huitième siècle avait rompu entre Dieu et l'homme , entre Dieu et le monde. Comme Descartes et comme Malebranche, en rentrant dans la conscience, elle y trouve tout d'abord, à côté de l'idée du fini et de Timparfait, l'idée de riuQni et du souverainement parfait. Elle s'interroge sur lavaleurde cette idée; elle remarque qu'elle ne peut avoir ni son exemplaire , ni sa cause en notre nature imparfaite et bornée, mais seulement en ce qui estinGni, sou* verainement parfait, en Dieu lui-même. Elle reconnaît ainsi, dès le principe, dans la conscience un idée qui est une aperceplion immédiate de Dieu lui-même. Non-seulement , dans cette idée, elle
découvre la preuve immédiate de J'exîstence de Dieu, mais elle établît que cette idée étant permanente au fond de notre intelligence, nous sommes par elle en un rapport continuel avec Dieu. En effet, il nous est impossible de penser ce qui est fuii et imparfait sans penser en même temps ce qui est infini et souverainement parfait. La première pensée appelle nécessairement lautre à sa suite dans notre intelligence, de même, comme Ta dit Fénelon, que l'idée de la vallée réveille nécessairement Tidée de la montagne, ridée de la faiblesse celle de la force, l'idée de la maladie celle de la santé , l'idée des ténèbres celle de la lumière. Donc l'idée de Dieu n'est pas, selon nous, une idée qui de temps en temps, de loin en loin, fasse de solennelles et rares apparitions dans notre intelligence, mais constamment elle y demeure, constamment elle nous éclaire. Elle est le fond immobile sur lequel passent et repassent toutes nos autres idées, sur lequel se dessinent toutes les scènes mobiles et variables du monde, du fini et du contingent.
Ainsi, chacune de nos pensées, chacune de nos paroles est un acte de foi, un hymne, comme l'a dit le chef de cette école qu'on accuse aujourd'hui de prêcher l'immoralité et Timpiété.
Dans la question de Dieu et des rapports de
Dieu avec le monde, la philosophie éclectique va encore •plus loin , elle se demande quelle est la nature de cette faculté merveilleuse par laquelle, êtres finis et contingents, nous connaissons Tabsolu et l'infini , quelle est la nature de la raison impersonnelle? J'ai déterminé sa vraie nature dans le cours de l'année dernière en développant les principes posés par le cartésianisme et par nos maîtres. Celte raison impersonnelle, par laquelle tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux comtemplent l'infini et l'absolu, une même vérité et une même justice, n'a point en nous son principe et sa source, elle n'est pas un organe de notre intelhgence finie, elle est Dieu lui-même, Dieu présent en nous en vertu de son infinité. Ainsi nous professons que, par la raison impersonnelle, nous sommes en une comnmnion, en une participation continuelle avec Dieu ; que nous n'existons, ne vivons et ne pensons qu'en vertu de cette participation permanente ; que, cette participation étant un seul instant suspendue, nous et tous les êtres finis nous serions anéantis, tout comme la pierre tombe lorsque la main qui la soutenait se retire , tout comme le ruisseau tarit lorsque la source tarit.
L'idée de Dieu joue donc le même rôle et tient la même place dans notre philosophie que dans
386 DU CAmAGTÈRB RBLIGIBUX
la philosophie du dix-septième siècle. Elle y domine de la même manière; elle en pénètre ^a*lement toutes les parties. Cependant, Mes* sieurs, nous ne suivons pas en aveugles les traces du cartésianisme y et nous sommes continuellement attentifs à ne pas nous heurter contre les mêmes écueils. Ainsi , malgré la distinction se* vère tracée par Descartes entre la théologie et la philosophie, la philosophie du dix-septième siè^ cle, plus d'une fois^ a eu le tort en traitant de la nature de Dieu, de ses attributs, de ses rapports avec l'homme, de ne pas s'appuyer uniquement sur l'autorité de la*raison, de foire intervenir les textes sacrés et les dogmes que la raison ne donne pas. Malebranche surtout offre, sous ce point de vue, dans toute sa philosophie^ une singulière et fâcheuse confusion. Nous ne sommes pas tombés dans cette confusion, nous nous appuyons con* stamment sur la seule raison, en laissant sévèrement de côté tout ce qui ne nous est pas donné par elle.
Un autre écueil que n'a pas toujours évité le cartésianisme, c'est la tendance à absorber notre individualité et notre personnalité au sein de l'être infini, c'est la tendance qui aboutit à Spinosa. Pour nous, nous prenons garde à mieux concilier que ne Ta fait le cartésianisme l'infinité de Dieu
avec ractivité essentielle, Tindlvidualité et la personnalité des créatures. Instruits par l'histoire des excès contraires et également dangereux dans lesquels est tombée, au sujet de Dieu, la pensée philosophique , nous nous appliquons constamment à éviter les uns et les autres, à ne pas, par exemple , donner dans l'excès d'un Dieu confondu, identifié avec le monde, ni dans l'autre excès d'un Dieu séparé du monde, ou bien encore, par crainte de l'absolu et de l'infmi, nous prenons garde de ne pas aller à l'anthropomorphisme, ni par crainte de Tanthropomorphisme, de nous précipiter dans le néant d'un absolu indéterminé^ dans le vide d'un être sans attributs^ sans qualités, identique au non-être. Voilà par où nous nous rattachons fortement à la philosophie du dix-septième siècle^ et voilà par où nous nous efforçons de ne pas lui ressembler. J'en appelle de la vérité de ces assertions à tous ceux qui sont instruits dans l'histoire de la philosophie de notre temps, à tous ceux qui ne se laissent pas emporter dans leurs jugements par 1 esprit de parti, à tous ceux qui ont étudié sérieusement, sans prévention, leshvresetl'enseignementde notre école.
Plus j'y songe. Messieurs, et plus je m'étonne. Gomment se peut-il que cette même philosophie qui édifiait les âmes les plus pieuses du dix-sep-
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tième siècle soit devenue aujourd'hui un sujet de scandale, une perturbatrice de Ja foi religieuse et des mœurs ? Par quelle mélamorphose étrange ces mémos principes qui constituaient la foi philosophique des Arnauld, des Bossuet^ des Fénelon, seraient-ils changés en des principes destructeurs de toute religion et de toute morale? En proclamant la divinité de la raison, Maiebranche n'était pas apparemment un impie, et, lorsque nous la proclamons après lui, on nous accuse de faire l'apothéose de l'intellijçence humaine et de relever les autels impies de l'exécrable déesse Raison. La foi serait-elle donc aujourd'hui plus sévère et plus pure, ou bien, doués de plus de perspicacité et de profondeur, les théologiens du jour auraientils découvert dans ces doctrines un poison que n'avaient pas aperçu les grands théologiens du dix-septième siècle ?
Loin d accuser ainsi la philosophie que nous enseignons, il serait plus juste et plus sage de reconnaîti e qu'elle a exercé sur les âmes une influence morale et religieuse salutaire. Elle a efficacement contribué à les pénétrer davantage de ridée de la divinité et du sentiment de notre participation avec elle; et si Tidée religieuse, j'entends l'idée rehgieuse dans sa plus haute acception, abstraction faite de toutes les formes qu'elle
peut revêtir, est incontestablement plus forte aujourd'hui qu'au dix-huitième siècle, si personne n'est plus tenté de la tourner en ridicule, si chacun la prend au sérieux, à cpii principalement attribuer ce changement fécond et salutaire, sinon à cette philosophie nouvelle, qui a si vivement et si puissamment remis en lumière ce qu'il y a d'infmi et dedivindans la conscience de l'hommei sinon à cette philosophie qui a enseigné de nouveau l'union intime et permanente du créateur avec la créature ?
Peut-être serait-il plus avantageux à la cause des irréconciliables ennemis de la philosophie d*avoir à combattre une philosophie qui niât Dieu ouïes rapports de Dieu avec le monde, ou du moins qui ne sût que dire de la nature de Dieu et de ses attributs. Dans des querelles récentes, ne leur est-il pas plus d'une fois arrivé d'avouer naïvement qu a tout prendre, ils aimeraient encore mieux la philosophie de Condillac que la nôtre? Nous concevons cette préférence; il leur serait en effet plus facile de traduire une pareille philosophie à la barre du sens commun et des croyances étemelles du genre humain, il leur serait plus facile de soulever contre elle tous ceux qui tiennent aux principes sans lesquels il ne peut y avoir ni religion ni morale. Mais nous
In BU URACTÉtB RELlGlltîX
ii'avous pas dotiné eocoi'f^, nous ne donnerons jamais un tel sujet M irioinphe aux ennemis de la philosophie» et quelque pénible que cela leur puisse être, quelque lacbeux pour leur système d'atiaque» il faut qu'ils se résignent à nous en* tendre solidement établir toutes ces grandes vérités au nom desquelles Us nous dëelareot la guerre. Profondémeot persuadés que nous pouvons atteindre Dieu par un procédé légîiime de la raison, Dieu avec sa nature essentielle et 1^ attributs par lesquels il entre en retaiiun avec rhumanitéf nous enseignons ce Dieu^ tel que la raison nous le révèle^ nous ne ridentifions point avec le monde^ comme on se plaît h le répéter, mais nous ne le séparons pas du monde, nous le découvrons dansThomme et dans la nature, nous l'apercevons conmie le principe suprême de toute substantialité, de toute causalité, de la vérité absolue du bien et du beau. Voilà ce que déjà j'ai longuement enseigné Tannée dernière. Voilage que je me propose encore d'enseigner cette année sous un autre point de vue et avec d autres développements. De plus en plus, je l'espère, vous serez frappés du caractère moral et religieux de notre philosophie et de son respect profond pour toutes les croyances du sens commun, et de plus en plus vous admirerez la violence et la fausseté des accusations dont elle est l'objet.
J'imagine qu'au lieu de cette philoëbphie qui établit l'existence de Dieu et ses attributs » la participation de rhomme avec Dieu, la liberté, le devoir, la simplicité et l'immortalité de i'àme humaine^ nous enseignions une autre philosophie qui niât Texistence d'un Dieu providentiel, de Tâme simple et immortelle, de la liberté , du devoir, de la fraternité entre les hommes, une philosophie qui proclamât l'intérêt et le plaisir la règle suprême des actions des hommes, que dirait-on de nous et de nos doctrines , je le de^ mande ^ que déjà Ton n'en dise, et quels anathèmei» particuUers, quelles injures plus véhémentes a-t-on eu la précaution de tenir en réserve pour le cas où une pareille philosophie viendrait à se produire? Que, par cette supposition, chacun juge de riniquité vraunent ridicule des alrtaques dont nous sommes l'objet, soit de la part de ceux qui nous considèrent comme de dangereux idéologues, soit de la part de ceux qui nous considèrent comme des destructeurs systématiques de l'idée religieuse. Établir par la raison et sur la seule raison les vérités qui sont le fondement de toute morale et de toute religion, les vérités qui intéressent le bonheur et la dignité de l'espèce humaine, voilà notre tâche ^ voilà le but unique de tous nos efforts. Or, qui donc, soit au point de vue social, soit au point de vue reli-
gieux^ peut légitimement s'alarmer d'une pareille entreprise? Quel homiiie éclairé et honnête ne doit, au contraire, y applaudir de toutes ses forces et en espérer quelque bien pour l'individu et pour la société tout entière?
Si donc, Messieurs t une telle philosophie ne peut aujourd'hui trouver grâce, n'en conclurezvous pas avec moi qu'il ne s'agit pas ici d'une guerre contre tel ou tel système de philosophie, mais contre la philosophie elle-même^ contre le principe de toute philosophie , c'est-à-dire la libre recherche par la raison des vérités relatives à Dieu , à l'homme et aux rapports de Dieu avec l'homme. On ne peut pas s'y tromper, c'est le principe de l'indépendance de la philosophie qui est en cause dans ce débat, et si l'on consent à le sacrifier, je ne doute pas qu'il ne soit fait bon marché de tout le reste. Mais, grâce à Dieu, si ce principe est attaqué, il est assez fort pour se défendre. Depuis longtemps il est victorieux , il a conquis son droit de cité non-seulement dans la science , mais dans l'état , il repose sous la protection des forces invincibles de l'esprit nouveau. U n'y a pas aujourd'hui de puissance au monde qui puisse nous ramener à un passé déjà bien loin de nous , à un passé dont nous sommes séparés non-seulement par le dix-huitième siècle ,
mais par le dix-septième siècle tout entier; il n'y a pas de puissance au monde qui puisse remettre la pensée philosophique dans les chaînes de la théologie. La guerre qu'on nous a si imprudemment déclarée est donc malheureuse pour nos adversaires et heureuse pour nous. Elle est mal* heureuse pour nm adversaires^ en qui elle a montré un opiniâtre et incorrigible attachement à des principes, à des prétentions que l'esprit du temps présent répiouve; elle est heureuse pour nous, car elle a démontré l'identité de notre cause avec tous les grands principes de la civi* lisation moderne» car elle a réveillé une foule immense, qui déjà s'endormait sur des conquêtes qu'elle croyait n'avoir plus besoin de défendre.
Rassurons donc à la fois et les amis de la philosophie et ceux qui , troublés par toutes les déclamations dont nous sommes l'objet, avaient commencé peut-être à prendre nos doctrines en défiance. La libre recherche par la raison de toutes les vérités relatives à Dieu et à l'homme est le résultat le plus expressif de tout ce qui s'est passé depuis trois cents ans dans le monde ; elle ne peut pas périr, même dans l'enseignement public. La philosophie que nous enseignons n'est point une philosophie irréligieuse et impie, les
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