CHAPITRE V
J’ai toujours cru, Saumaîze , que la loi de Dieu devoit s’accorder parfaitement avec celle de la nature , de sorte qu’en faisant voir quel est l’esprit de la loi divine , relativement aux rois , je croyois montrer en même-temps ce qui est le mieux d’accord avec les droits de la nature. Mais puisque vous prétendez nous réfuter plus puissamment encore par la loi naturelle , je veux bien regarder comme nécessaire ce qui d’abord me paroissoit oiseux ; je montrerai donc que , suivant cette loi , rien n’est plus légitime que de punir les tyrans : & si je n’y .parviens pas , je consens avec vous qu’ils soient également exempts de toute peine par la loi de Dieu.
Je n’entreprendrai point %de faire un long discours sur la nature en général, ni sur l’origine des sociétés civiles $ cette matière n’est pas neuve , il seroit inutile d’y revenir , <$c mon intention n’est pas tant de vous réfuter que de montrer à quel point vous vous réfutez vous-même.
ce La loi de nature , dites - vous , est un 35 sentiment gravé dans tous les cœurs , qui , 33 chez les hommes réunis en société , les 33 intéresse au bien de l’association. Mais ce 23 sentiment, ce principe inné n’opéreroit ja* 33 mais à l’avantage de tous , si les hommes 33 devant nécessairement être gouvernés , il « ne désignoit ceux qui doivent les régir : 33
c'est-à-dire sans doute , ami que le fort n’opprime pas le foible, & que les individus qui se sont réunis ensemble pour leur mutuelle sûreté , ne soient pas exposés à être désunis par l’outrage 6c par la violence, 6c forcés de reprendre une vie errante 6c sauvage ; if estce pas ainsi que vous l’entendez ? « il a fallu , » continuez - vous , que dans le nombre des 53 associés , on en choisît quelques-uns qui >3 surpassoient les autres en sagesse 6c en va- 33 leur , afin que , soit par la force , soit par » la persuasion , ils continssent dans le devoir 33 ceux qui voudroient s’en écarter ; souvent 33 il a suffi d’une seule personne pour remplir 33 cet objets & quelquefois il a fallu la réu- 33 nion de plusieurs. Au reste , un seul , ne 33 pouvant pourvoir à l’administration de 33 tout , il faut bien qu’il partage le gouver- 33 nement avec d’autres. Soit donc qu’une seule 33 personne regn%, soit que le souverain pou- >3 voir réside dans l’assemblée de la nation , 33 puisqu’il est impossible que tous puissent 33 administrer les affaires de la république , >3 ou qu’elles puissent être administrées par 33 un seul , il faut que le gouvernement se 33 partage entre plusieurs , 3? 6c vous ajoutez ensuite : « mais quelle que soit la force du >3 gouvernement , soit qu’elle réside dans la 33 main de plusieurs , d’un petit nombre , ou 33 d’un seul, il est également conforma à la 33 loi de nature ; car il est fondé sur le même 33 principe , c’est-à-dire , qu’il est impossible 33 à un seul de gouverner seul , 6c de ne pas 33 en admettre d’autres dans l’exercice da « gouYsmement ».
Je transcris ces paroles de votre propre ouvrage * quoique j’eusse pu le copier ainsi que vous , dans le troisième livre des politiques d’Aristote , à qui vous l’avez volé , quoique très- innocemment , pour la ruine des monarchies 6c de votre propre système. . Comment trouverez-vous , en effet, dans cette loi de nature, telle que vous nous la présentez, le moindre vestige de votre prétendu droit dès rois ? La loi de nature , dites - vous , a eu égard au bien de tous , lorsqu elle a institué ceux qui dévoient gouverner : elle n’a donc pas considéré l’avantage particulier d’iin seul , ni du monarque , puisqu’il n’est tel que pour l’intérêt du peuple , 6c qu’ainsi le peuple lui est supérieur ; il n’a donc aucun droit légitime d’opprimer , ni d’asservir le peuple, 6c puisqu’il ne- l’a pas ce droit, il faut , conformément à la loi de la nature , reconnoître dans les peuples, des droits supérieurs à ceux des princes. Si ces mêmes peuples , avant l’institution de la royauté , purent s'unir. de force 6c de conseil , pour leur conservation 6c pour leur défense ; si dans la suite ils eurent également le droit d’en élever un ou plusieurs au-dessus des autres , pour mieux assurer la paix & la liberté communes , ce même droit , s’ils ont lieu de se repentir de leur choix , leur laisse toujours la liberté de déposer ceux qui auroient trompé leurs espérances ; car il est dans l’ordre de la nature, que les intérêts secondaires codent à l’intérêt du tout.
Mais quelles sont les personnes dont vous supposez qu’on a fait choix pour le gouvcr-
lie ment ? celles qui excelloient par* leur courage & par leur conduite ; c’est-à-dire celles qui , naturellement, paroissent les plus propres à remplir dignement les fonctions publiques L’invincible conséquence de ceci , ne seroit elle pas qu’il est contraire aux loix de la nature, que le trône soit héréditaire ? que nui homme ne peut être roi s’il ne l’emporte sur les autres , en sagesse êc en courage? Enfin , que tous ceux qui, manquant de ces qualités , parviennent an gouvernement par la force ou par les factions , n’ont en vertu de la loi de nature, aucun droit an poste qu’ils occupent, <$c que leur véritable condition seroit plutôt d’être esclaves que d’être princes? car la nature veut que les sages gouvernent les fols , & non pas que les méchans régnent sur les bons, ni les fols si
ur
mains
les sages ; d’où il suit, qu’ôter de leurs les rênes du gouvernement, c’est agir conformément aux loix de la nature.
Pourquoi exige-t-elle que ce soient les plus sages qui gouvernent ? vous nous l’apprenez vous-même : c est afn que par la force , ou par la persuasion , ils puissent retenir dans le devoir y ceux qui voudroient s9 en écaj'ter , Mais comment contiendront ils les autres , dans le devoir, s’ils ignorent, ou si volontairement ils enfreignent le leur ?
Maintenant citez, si vous le pouvez, quelque précepte de la nature, par lequel il nous soit enjoint de nous écarter de ses loix, dans les institutions politiques , tandis que , dans les choses privées de sentiment , nous la voyons elle même suivre un ordre constant 9 6c mettre
tout à profit pour l’accomplissement de ses vues. Montrez nous quelque réglé de justice naturelle , qui nous prescrive de punir les coupables obscurs , & de laisser impunis les rois & les princes ; que dis* je? non seulement de les laisser impunis , mais de les adorer , de leur rendre une espece de culte, quoique souillés des crimes les plus énormes. Vous prétendez que toutes les formes de gouvernement entrent également dans le vœu de la nature ; eli bien ! la personne d’un roi n’est donc pas plus sacrée que celle des membres qui composent un sénat souyerain, élu parmi le peuple. Vous dites qu’ils peuvent & qu’ils doivent être punis , s’ils se rendent coupables ; il faut donc qu’un roi qui , par le but de sou institution , ne différé point des autres magistrats , le soit également.
Si , selon vous-même , la nature ne permet pas qu’un seul puisse gouverner assez complètement pour se passer de co - administrateurs , qui partagent son autorité ; à plus forte raison, ne permet- elle pas qu’un seul commande , de maniéré que tous les autres soient des esclaves. Ainsi , tous les efforts que vous faites pour établir votre prétendu droit des rois, sur les loix de nature, ne tendent précisément qu’à le détruire.
Lorsque vous avez pris avec votre conscience , l’arrangement d’arriver au dégré de perversité , nécessaire pour appuyer la tyrannie , sur la loi naturelle ; vous avez senti îa .nécessité de préférer le gouvernement monarchique à tous les gouvernemens : pour y parvenir , il failoit que vous y ©us trouvassiez
en contradiction avec vous-même ; car après avoir soutenu que la nature s’accommodoit également de toutes les formes connues,, vous nous dites maintenant que le gouvernement d’un seul est le plus naturel : 8c cela, quoique vous ayez déclaré très-positivement que la nature ne permettoit pas que toute la force du gouvernement pût résider dans la main d’un seul individu, Comment pourriez * yous donc trouver mauvais qu’on punît les tyrans , puisque par vos propres assertions , vous cou pez la gorge à tous les rois , & renversez tous les gouvernemens monarchiques : il n’est pas de mon sujet d’examiner quelle est la meilleure forme de gouvernement. Quelques hommes célébrés se sont déclarés pour le monarchique , mais toujours en supposant, que des vertus supérieures rendroient le monarque digne de régner préférablement à tout autre , sans quoi nul gouvernement ne dégénéré plus promptement en tyrannie. Et puisque vous comparez le gouvernement d’un seul a celui de l'Etre Suprême qui régit le monde, il faut , pour que la comparaison soit juste, que le prince l’emporte infiniment en sagesse 8c en bonté , sur tous les autres hommes , afin d’avoir du moins quelque trait de ressemblance avec Dieu; or je ne cannois que Dieu le fils qui puisse remplir l’idée qu’on doit se former d’un être semblable.
La même raisofl naturelle qui veut que, pour le bien 8c la sûreté des hommes , on établisse un souverain , cette même raison , selon vous , exige qu’on le conserve après lavoir établi. Eh ! qui vous dit qu’on ne.
doive
doive pas le conserver toutes les fois que sa suprématie intéresse le salut de tous? mais faut-il de grandes lumières pour ap« percevoir qu’il n’est pas dans les vues de la nature qu’un seul existe pour le malheur de tous les autres? Cependant, il vaut mieux à votre avis maintenir un méchant prince, quelle que soit sa perversité, que a en changer; car son régné ne fait jamais autant de mal à la république que les séditions qu’occasionne son déplacement. Mais cette raison prouve-t-elle que votre prétendu droit des rois soit fondé sur la loi naturelle ? Si plutôt que de défendre ma bourse au péril de ma vie , je me la laisse enlever par un voleur, ou , si , détenu dans les fers, je donne tout mon bien pour recouvrer ma liberté plutôt que d’en venir aux mains avec ceux qui m’y retiennent, en inférerez- vous qu’on avoit le droit de m’enchaîner ou de me voler? les peuples sont quelquefois forcés de céder à la tyrannie ; faudra-t-il donc en conclure que les tyrans ont le droit de les opprimer? Un droit que la nature donne au peuple pour sa conservation, soutiendrez-vous qu’elle le donne aux tyrans pour sa ruine? de deux maux la nature nous apprend à choisir le moindre, 6c à le supporter aussi long temps que la nécessité l’exige ; mais parce que les circonstances peuvent quelquefois faire craindre que la déposition d’un tyran ne soit plus funeste à la patrie que sa tyrannie même, prétendrez-vous qu’il en résulte pour lui le droit naturel de faire tout le mal dont il pourra s’aviser, sans que le peuple ait celui de le dé-
poser, ni de le punir? souvenez* vous que vous étiez d’un tout autre sentiment, lorsque vous écriviez contre le despotisme du clergé : c’est qu’ alors vous parliez d’après votre conscience , votre plume ne s’étoit point vendue aux Jacobus de Charles , et vous n’aviez pas encore gagné le mal de roi.
Rougissez d’une aussi indigne prévarication , rougissez , si cependant rougir est encore en votre pouvoir , écrivain sans pudeur l qui, pour quelques pièces de monnoie avez^ chassé loin de vous toute espece de honte. Ignorez-vous donc à quel dégré de gloire parvint la république romaine après l’expulsion des rois ? Oubliez vous celle des provinces unies, depuis qu’elles ont secoué le joug de l’Espagne ? Vous , chevalier grammairain , qu’elles paient et qu’elles alimentent, mais non pas sans doute afin que vous appreniez à la jeunesse batave à regretter la servitude ibérienne , et à mépriser la glorieuse liberté qu’elle dut à ses braves ancêtres; puissent ces dignes républicains vous bannir vous & votre doctrine abominable ; puissent-ils vous reléguer dans que1 que coin ignoré de l’univers, sur le sommet glacé des monts Ripbées / Mais plutôt qu’ils suivent l'exemple de la nation angloise: elle a su se venger de son tyran* qu’ils traitent de même son apologiste.
cc Mais les discordes civiles ont défiguré :>=> cette isle, jadis heureuse sous ses rois, et brillante par son luxe ; >3 dites plutôt qu# ces discordes l’ont sauvée , lorsque perdue par ce même luxe elle n’avoit plus qu’une religion vénale 5c- des loix sans vigueur ; ne voilà* t-il
pas le grave éditeur d’Epictefe et & de Simplicins qui prétend qu’un lune efféné fait I® bonheur d’une isle ? Seroit-ce du portique que nous viendroit une si belle maxime avec la théorie du pouvoir illimité des rois ?
Jamais, dites-vous, jamais sous aucun r^^ne, il n’y eut tant de sang répandu , tant de familles désolées; je l’avoue, mais ce n’esù point aux Anglois , c^est à Charles que ce reproche s’adresse ; à Charles qui se servit des troupes irlandaises pour nous opprimer; à Charles qui dans un diplôme ordonna que tous les. irlandais conspirassent contre nous, & qui par leurs mains , immola dans une seule province, près de 200,000 Àng! ois ses propies sujets ; que n a pas fait son genie dévastateur dans toutes les autres parties du royaume ? N’avoit-il pas sollicité ~deux armées' à consommer la ruine du parlement et de la ville de Londres ? En un mot, que d’actes d’hostilités ne s’etoit il pas permis avant que le peuple & les magistrats eussent pris le parti d armer un seul citoyen pour le salut de la patrie? Quelle doctrine, quelle loi, quelle religion ont jamais ordonné que les hommes dussent aviser à leur repos , à leur fortune , à leur vie même, plutôt qu’à repousser les at~ laques d un ennemi? Qu’importe que cet ennemi soit du dehors ou de l’intérieur, iorseue la patrie estmenacéede la ruine? Certainement si la nature nous portoit à souffrir la domination cl un roi quelque tyrannique qu’elle fut, plutôt que de compromettre la vie de plusieurs citoyens pour recouvrer notre liberté; cette même nature nous porteroit à supporter
non-seulement un roi, le seul cependant dont vous prétendiez que l’autorité doive être absolument sacrée ; mais aussi des Aristocrates ou des Démagogues auxquels il plairoit de nous écraser de leur despotisme : que disje? nous serions à la merci d’une bande de brigands ; mais la nature nous auroit doué d’insensibilité , si elle eût voulu que nous fussions des êtres absolument passifs. La nation angloise n’a donc qu’usé de ses droits , & rempli ses devoirs ; elle n’est pas plus coupable envers la nature qu’envers la religion : elle s’est vengée par le supplice mérité d’un homme qui n’avoit de roi que le nom , & qui , dans la réa~ lité fut un horrible fléau ; le sang d’un nombre infini de bons citoyens , dont il nous avoit privés, crioit vengeance contre lui ; nous la la leur avons accordée.