‹ Théorie de la royauté, d'après la doctrine de Milton /Chapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A. près avoir cherché vainement à vous étayer de la loi divine & de la loi de nature, après avoir traité ces divers objets avec une rare improbité , je ne vois pas sur quels fbndemens vous pourriez encore appuyer votre doctrine. Quant à moi , je crois avoir pleinement satisfait tous les bons esprits dans une cause aussi digne de leur attention ; mais de peur qu’on ne regarde mon mépris pour vos sophismes comme un effet de la crainte ou de F impuissance , je consens à vous suivre dans tous vos détours.

Maintenant , dites vous vais exposer des raisonnemens plus forts & d'un ordre supérieur .... Quoi ! d’un ordre supérieur à ceux que peuvent fournir la loi divine & la loi de nature ! A l’aide, Lucine ! Saumaize est en travail. Mortels! venez contempler l’étonnante production à laquelle il va donner le jour.

Si un roi peut être accusé devant un autre pouvoir , ïl faut de toute nécessité que ce pouvoir soit plus grand que le sien : s'il l'est effectif ement^ il est le pouvoir royal et doit en avoir la dénomination : car on entend par autorité royale un pouvoir supérieur à tous les autres. Ne voilà t*il pas un rare enfantement ! Accourez , grammairiens , au secours de votre confrère y il ne se bat plus pour la loi divine, ni pour la loi de la nature \ il y va pouf lui d’un

objet bien pins précieux, puisqu’il s’agît de son dictionnaire.

A la vérité nous pourrions répondre à Saumaîze, que, contens de notre liberté , nous prenons peu d’intérêt à la définition de l’autorité royale, puisque nous n’avons plus de roi: mais nous répondrons plus directement.

Non-seulement notre opinion , mais celle des hommes les plus sages , a toujours été que l’au orité royale n’est nullement incompatible avec le pouvoir supérieur du peuple <Sc de la loi. Platon exalte le procédé de Lycurgue qui , pour affermir l’autorité royale , la soumit à celle du sénat & des Ephores , c’est à» dire du peuple. Ce philosophe cite cet exemple aux Siciliens, & regarde une telle modération comme le palladium du trône ; il en est de même d’Aristote , dans son troisième livre des politiques , où il prétend que de tous les empires gouvernés par les loix , celui des Lacédémoniens mérite le mieux le nom de royaume : un roi quoique soumis à l’autorité du peuple n’en est donc pas moins roi. Saumaize , ne trahissez plus les intérêts de l’humanité pour ceux de votre glossaire,, <5c souvenez-vous, à l’avenir, que les choses ne doivent pas se conformer aux mots, mais que les mots doivent se conformer aux choses.

Vous dites que le pouvoir du peuple cesse par-tout où il existe un roi ; mais de quel droit, je vous prie , puisqu’il est reconnu que dans presque tous les pays , ce n’est qu’à certaines conditions que les rois ont été investis de leur autorité par le peuple ? Lorsqu’ils manquent à ces conditions , apprenea-moi pourquoi cette

autorité dont ils ne sont que des dépositaires ; ne reviendroit point au peuple, comme celle de consul ou de tout autre magistrat ? soutenez-vous sérieusement qu’il importe au salut du peuple que ce retour n’ait pas lieu quand il s’agit d’un roi? Que le souverain pouvoir ait été confié à un sénat, à un triumvirat, ou à un monarque , n’importe-t-il donc pas également au peuple de le reprendre toutes les fois qu’on en abuser II m’est impossible de comprendre le motif de l’exception que vous voudriez faire en faveur des rois ? en instituant des magistrats quels qu’ils soient, un peuple ne peut certainement se proposer d’autre but que le bien commun. S’il est trompé dans ses espérances , si ce qu’il a fait pour son avantage ne tourne qu’à sa ruine , pourquoi ne repren- v droit-il pas une autorité qu’il avoit confiéepour une meilleure lin ? Et s’il faut avoir égard à la difficulté de l’entreprise , ce retour n’est-il pas plus aisé , lorsque l’autorité se trouve dans la main d’un seul ? Les hommes seroient au comble de la démence, si le pouvoir qu’ils donnent sur eux à un de leurs semblables, ils le lui confioient à d’autre titre qu’à celui de dépôt ; & c’est calomnier la nature humaine que de croire qu’un peuple maître de sa volonté puisse être assez imbécille <Sc lâche pour se dépouiller de toute l’étendue de son pouvoir, ou pour s’interdire à jamais la faculté de la reprendre ; la crainte qu’il n’en résulte des dissensions & des guerres civiles , ne constitue pas pour le roi , le droit de retenir par la force un pouvoir que le peuple

réclama ? Nous conviendrons donc avec vou5 qu’on ne doit pas légèrement changer de gouverneur ; mais cette maxime n’a de rapport qu’à la prudence des peuples, & nullement aux droits des rois. Il ne s’ensuit pas de la circonspection qu’exigent ces sortes de révolutions , qu’elles ne puissent jamais avoir lieu pour quelque considération que ce soit. Un monarque qui ne seroit même qu’incapable sera légitimement dépos , s’il l’est par le consentement unanime de la nation. Cette révolution peut s’opérer sans troubles , sans dissentions, sans guerre civile ; 3a France , votre patrie , nous en offre plus d’un exemple.

Puisque la suprême loi doit être le salut du peuple 6c non celui des tyrans ; puisque les peuples doivent l’invoquer contre les tyrans 6c non les tyrans contre les peuples ; vous qui par vos sophismes osez' corrompre cette loi sainte 6c sacrée ; vous qui voulez que cette loi tutélaire des peuples devienne le gage d’impunité des tyrans ; apprenez que le ciel 6c les hommes sont également outragés de cette audace impie , & que leur vengeance est prête à fondre sur vous. Mais , que dis-je , votre supplice est dans votre ruine ; vous avez, autant qu’il étoit en vous, dégradé la dignité de l’homme : son aspect sera pour vous un reproche éternel de votre perversité Quoi ! vous avez osé proférer ces paroles sacrilèges : si des particuliers ont pu se vendre comme esclaves , une nation peut faire de même J Et depuis quand la

nature & l’humanité ont elles cessé de réclamer contre cet horrible trafic ? Ainsi les rois qui ne peuvent pas même aliéner le domaine de la couronne , pourroient vendre leurs sujets ! ainsi le roi pourroit regarder le peup e comme sa propriété , qui ne tient son patrimoine que de la munificence de ce même peuple , 8c qui ne le possédé qu’à titre de concession usufruitière ! Les bêtes de somme sont moins viles & moins brutes nue l’homme qui professe la doctrine scandaleuse que vous ne rougissez pas de publier !

Page 1