‹ Théorie de la royauté, d'après la doctrine de Milton /Chapitre 9 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Peut-etre croyez-vous , Saumaize , avoir bien mérité des princes , par la doctrine que vous professez. Mais si vos flatteries ne les aveuglent point sur leurs véritables intérêts, ils vous regarderont comme leur plus cruel ennemi ; car en mettant leur pouvoir audessus des ioix, vous apprenez à tous ceux; qui vivent sous un pareil gouvernement , une vérité dont peut-être ils ne ss doutoient pas, c’est qu’ils ne sont qu’un misérable troupeau d’esclaves , <3c par cela même vous les rendez plus desirieux de la liberté. Plus vous établirez que ce pouvoir exborbitant des rois n’est point une attribution du peuple , mais qu’il est tel par sa nature , plus vous rendrez leur domination insupportable. Ainsi, persuadez ou ne persuadez pas , votre doctrine n’en sera pas moins pernicieuse à l’autorité royale. Si l’on admet, avec vous que le pouvoir des rois n*a point de bornes , on ne voudra pas d’un pareil gouvernement. Si, au contraire, vous ne convainquez personne de la vérité de votre système, les peuples ne verront dans les rois que des usurpateurs d’une autorité qui appartient aux nations , & dans les deux cas, vous serez également funeste à ceux dont vous plaidez la cause.

Mais si les princes sont les premiers à reconnoître la souveraineté des loix , au lieu cL’un gouvernement foible , orageux , incer-

tain f ,

j tourmerîté de soucis 6c d^ craintes , ce,Ur regne offrira limage du repos 6c de la

sécurité.

Ainsi Lycurgue , roi des Lacédémoniens 0) j voyant que les souverains d’Argos 6c de Messene s’étoient perdus pour avoir affecté la tyrannie , n’hésita point à reconnoître l’autorité du Sénat etdes Ephores , ce qui raffermit son trône 6c conserva la royauté dans sa famille , pendant une longue suite de siècles.

Thésée , roi d’ Athènes , rendit de même au peuple toute sa liberté , 6c ses descendans n’en régnèrent que plus paisiblement sur i’Attique. Voilà sans doute l’exemple' le plus salutaire qu’on ait pu donner aux souverains. Que les hommes souffrent qu'un feul homme soit au-dessus des loix, voilà ce qu’aucune loi n’a pu sanctionner, car une loi qui renverse toutes les autres ne peut pas elle-même être une loi.

Ce que vous ne pouvez établir par vos raisonnemens , Saumaize , vous cherchez à le prouver pâr des faits ; mais vous y succombez encore. Et, par exemple, il est très-faux que tous les chrétiens se soient soumis aveuglément à leurs souverains , quels qu’ils fussent , jusqu’à ce que l’autorité de la thiare , s’élevant au-dessus de celle des rois , le pontife osa délier les sujets du serment de fidé-

O.) Quelques savans prétendent que c’est Theopompe qui , plus de cent ans après Lycurgue , introduisit à Lacédémone le gouvernement mixte , & subordonna son pouvoir à celui du peuple.

] îté. La prétendue absolution , donnée aux François par le pape Zacharie , lors de la déposition de Cliil perle , est de toute fausseté. Hotoman , François 5c célébré jurisconsulte, dit , après les meilleurs historiens , (1) que ce ne fut point par l’autorité du pape , que les François déposèrent Chilpéric 5c couronnèrent Pépin ; que cette affaire fut traitée dans une assemblée nationale , conformément à l’autorité constitutionnelle de cette assemblée. Les historiens François , 5c le pape Zacharie lui - même , reconnoissent que pour opérer cette révolution , il n’étoit pas nécessaire que les peuples fussent déliés du serment de fidélité. Non-seulement Hotoraan , mais Girard, Liui des plus célébrés historiens de votre nation , nous apprennent que lors de P institution de la royauté , les Francs s’étoient réservés le droit d'élire 5c de déposer leurs rois quand ils le jugeroient convenable ; que leur serment de fidélité n’étoit obligatoire qu’autant que le roi observoit fidellement les loix auxquelles il avoit juré de se conformer lors de son couronnement. Ensorte que si le roi , par sa mauvaise administration , violoit le premier son serment , le peuple se trouvoit naturellement délié du sien , sans qu’il fût besoin de recourir à l'autorité papale. Enfin Zacharie , dans sa lettre aux François , que vous citez , reconnoît en eux le droit que , selon vous , il s’est arrogé lui-même ; si un prince , leur dit-il , si un prince devient cou -

(i) Franco -G allia 3 chap. i3«

pahle envers le peuple , par la grâce duquel il régné , ce peuple qui la établi , peut également le déposer . Est - il probable que par aucun serment postérieur , les François aient jamais entendu se départir du droit qu’avoient leurs ayeux, de déposer les mauvais princes , de d’honorer les bons ? ni qu’i s se croient obligés envers les tyrans à la fidélité qu’ils sont convenus de n’accorder qu’aux bons rois ? Un peuple qui n’est lié que par un serment de cette nature , en est nécessairement affranchi. Lorsqu’un prince légitime devient tyran , ou lorsqu’il se laisse corrompre par la paresse & par la volupté , ce peuple ne lui doit plus d’obéissance , il est libre ; & sans doute il n’est pas nécessaire que d’autres, loix que les siennes proclament cette liberté !

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