‹ Théorie de la royauté, d'après la doctrine de Milton /Chapitre 12 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

G’est pour éviter deux grands inconvéniens que vous vous êtes déterminé à nier que Tautorité du peuple fût supérieure à celle du roi ; car si cette opinion étoit admise , il faudroit, selon vous, que les rois changeassent de nom , parce que le peuple seroit ici ; or le système de votre politique en seroit entièrement bouleversé , 6c même vous vous trouveriez réduit à la fâcheuse nécessité de réformer votre dictionnaire.

Dans ma réponse , j’ai songé d’abord à détendre notre salut 6c notre liberté ! mais, Saumaize , je n’ai entièrement négligé les intérêts de votre dictionnaire 6c de votre politique. J’ai poussé la complaisance jusqu’à vous faire voir que leur sort n’étoit pas aussi désespéré que vous pouviez le craindre , 6c que pour les sauver , il n’étoit pas absolument nécessaire d’anéantir nos droits.

Maintenant vous entreprenez de prouver qu’un roi ne peut pas être jugé par ses propres sujets , parce que , dites-vous , n’ayant point d’égal dans son royaume , il peut décliner toute espece de jurisdiction.

Ainsi , lorsque Marc Aurel e s’en rapp ortoit au jugement du sénat 6c du peuple romain , lorsqu’il déclaroit qu’il étoit prêt à quitter le gouvernement , s’ils prononçoient en faveur de Cassius , gouverneur de Syrie , qui lui disputait le sceptre , Marc Aurele avoit

tort de ne pas récuser ce tribunal auguste 9 de le meilleur des rois ignora les droits do la royauté ! Saumaize ! vous ne pouvez echap* per à la pitié que par l’indignation !

Les bons rois n’ont en effet, par la loi de nature , d’autre supérieur que le sénat ou le peuple $ mais les tyrans étant essentiellement les derniers des hommes, quiconque est plus fort qu’eux doit être regardé comme leur supérieur légitime ; car si par l’impulsion de la nature , les hommes renoncèrent jadis à la force de à la violence pour se soumettre aux loix , cette même nature les ramene à la force de à la violence lorsqu'il n’existe plus de loi. Ainsi que les rois soient bons ou mauvais, l’autorité du sénat ou du peuple est toujours au-dessus de la leur. C’est un. principe d’éternelle vérité , que la flatterie la plus artificieuse ne sauroit détruire , de vous en convenez vous-même lorsque vous nous dites que l’autorité royale passe du peuple au roi ; car dans cette communication de pouvoir, le peuple donne sans s’appauvrir, de par une propriété que j’appellerai virtuelle , quoiqu’il donne effectivement , la chose donnée lui reste toujours. Telle est la nature des causes éminentes , elles retien- * nent plus de force de d’énergie qu’elles n’en communiquent, de c’est une suite nécessaire de leur excellence, qu’elles ne puissent jamais être épuisées ni altérées par leurs émanations.

Il faudroit avec vous faire dériver le pouvoir absolu des rois de l’ancien droit des peres de familles que notre principe n’en

seroïc pas moins intact. Entre un royaume & une famille , dit très-bien Aristote , la différence n est pas seulement numérique , elle est encore spécifique. Quand les villages fuient transformés en cités, cette royauté domestique dut nécessairement s’anéantir.

Selon Diodore , le sceptre fut anciennement transmis non aux enfans des premiers rois ; mais à ceux qui av oient le mieux mérité du peuple. Justin nous dit encore , qu originairement les rois ne parvenaient point à la cou jonne par une ambition populaire , mais à cauÉe de leur modération qui les rendoit recommandables aux gens de bien .

Dès l’origine des nations , un nouvel ordre de choses amena de nouveaux droits <5c le gouvernement paternel fut naturellement obligé de céder à l’autorité nationale. C’est la cause la plus raisonnable qu’on puisse assigner de l’institution des empires ; car lorsque les hommes se réunirent en société , ce ne fut pas sans doute alin qu’un seul eût le pouvoir de nuire à tous $ mais afin qu’il existât des loix & des magistrats qui puissent prévenir ou redresser les torts d’individu à individu. Quelque homme éloquent <3c sage persuada jadis aux hommes d’abandonner la vie sauvage pour former une société civile. Vous prétendez que ce fut afin d’exercer sur eux un empire absolu ; cette opinion n’est appuyée sur aucune autorité. Tous les anciens auteurs disent , au contraire , que ces premiers législateurs ne songèrent nullement à se rendre puissans ; que dans l’institution des sociétés , ils ne considérèrent que l’avan-

tage des hommes & le bienfait inappréciable de leur sécurité.

Plus nous nous rapprochons de la nature , plus nous trouvons que l’autorité du peuple est supérieure à celle des rois.

Il est donc impossible que le prince soit investi du pouvoir absolu par le peuple. Un roi n’a d’autorité que pour le maintien &z le salut de la liberté publique. S’il cesse d’en prendre soin , ses droits deviennent absolument caduques $ il ne peut s’en prévaloir en aucune maniéré , ou pour mieux dire , alors le peuple ne lui a rien donné ; car le peuple se propose nécessairement un but dans cette grande concession ; si ce but n’est pas rempli , la concession se trouve naturellement annullée êc comme non-avenue.

Mais s’il est démontré que l’autorité du peuple est toujours supérieure à celle du roi , comment celui-ci ne pourroitdl pas être jugé parce qu’il n’a ni pair, ni supérieur dans son royaume ?

«: Dans une démocratie, dites -vous, les >5 magistrats étant institués par le peuple , » peuvent être punis de leurs crimes par » le peuple. Dans une aristocratie les séna- 33 teurs peuvent être punis par leurs collègues ; « mais une procédure criminelle contre un 33 roi , dans son propre royaume , est une 3> véritable monstruosité 33.

Si votre raisonnement étoit juste, il faudroit en conclure que les peuples qui se donnent un roi , sont les plus malheureux Sc les plus imbécilles.

Mais , dites-moi , je yous prie , si dans une

démocratie le peuple a le droit de punir les magistrats ? Si dans une aristocratie les sénateurs ne sont point à l’abri des châtimens du peuple , pourquoi n’auroit - il pas dans une monarchie , le droit de punir un roi prévaricateur ? Est-il d’une autre nature ce peuple que gouverne un monarque ? Pensez-vous que l’amour de la servitude ait gangrené tous ceux qui vivent sous une telle autorité , au point que pouvant être libres ,, ils préfèrent d’être serfs, de se mettre entièrement à la discrétion d’un prince souvent pervers , plus souvent imbécille , sans que les loix ni la nature puissent leur offrir aucun refuge contre sa tyrannie? Pourquoi donc imposent-ils des conditions à leurs rois ? Pourquoi prescrivent - ils des loix par lesquelles ils veulent être gouvernés ? n’est- ce que pour se préparer à eux-mêmes de plus grandes liumiliations , <$c pour assurer à leurs tyrans des jouissances plus délicates?

Comment imaginer que la volonté de tout un peuple soit de se dégrader , de s’avilir , de faire abnégation de lui-même , de se livrer tout entier aux caprices d’un seul homme ? Pourquoi exigent-ils de leur roi le serment d’observer les loix ? Hélas ! n’est-ce que pour apprendre que les rois ont le privilège d’être parjures ? Telle est du moins votre conclusion impie :

« Si un roi , dites-vous , promet sous la ^ foi du serment , lors de son élection , une :» chose sans laquelle on ne l’auroit peut- 3? être pas élu , & que néanmoins il ne la - 35 remplisse point, il n’en est pas comptable

35; envers le peuple , quand même il jurèrent

à ses sujets de les gouverner conformé- 55 ment aux loix du royaume. S’il ne le fait 55 pas , il n’en est pas moins leur roi ; ils 5> ne lui doivent pas moins de fidélité ; s’il 55 rompt le serment qu’il leur a fait , c’est 55 à Dieu seul qu’il appartient de lui en faire 55 rendre compte 55.

J’ai transcrit ce passage , non pas pour y faire aucune réponse ; il se réfute assez lui-même par le caractère de réprobation que lui imprime l’excès de sa turpitude ; mais pour que les rois commissent !a morale rie leur apologiste. Il peut en résulter un grand avantage pour vous , Saumaize ! Plusieurs ont déjà des secrétaires, des echansons, des bouffons ; peut-être la fantaisie prendra t-elle à quelqu’un d eux de vous donner auprès de lui l’intendance des parjures. Vous aurez dans votre département les trahisons , les perfidies , & vous goûterez enfin le plaisir de faire impunément de mauvaises actions, après avoir eu celui de faire de mauvais livres.

Mais écoutons un autre argument que vous nous donnez comme invincible.

« Pourquoi , dites-vous d’abord , les sujets ne peuvent-ils pas juger les rois P c’est parce que les rois , étant législateurs , ne sont soumis à aucune loi 55.

Nous avons déjà démontré la fausseté de cette proposition , & nous ajouterons seulement , que si les rois sont rarement punis pour des délits privés , tels que la subornation , l’adultere , &c. , ce n’est pas qu’ils aient le privilège de commettre impunément ces

sortes de crimes , ni qu’on puisse perdre le droit d’exercer sur eux la même justice que sur de simples particuliers ; mais en pareils cas , îe peuple sacrifie la vindicte particulière aux intérêts de la chose publique ; il met en considération les désavantages qui pourraient résulter du dérangement de la paix sociale 6c des affaires , s’il exe*çoit une justice rigoureuse. Cependant, lorsque ces délits se multiplient , lors [u’iis deviennent un sujet de scandale & de désordre public , toutés les nations se sont accordées à recannoître qu’ils pouvoient être légitimement punis. . . . Mais voici l’argument de Saumaize :

« Le meurtre , l’adultere , 6c les autres crimes de cette nature , sont des délits privés , 6c non pas des délits royaux. Un roi , quoique adultéré ou homicide , peut bien Gouverner. Il ne doit donc pas être privé de fa vie , parce qu’en la perdant , il perdroit également lâ royauté, 6c il n’est pas dans l’esprit des loix divines ni des loix humaines , de tirer une double vengeance du même crime „ Quel sophisme pervers / quelle in-

famie ! Ainsi donc, un magistrat coupable des crimes les plus énormes , pourvu qu’il soit étranger à son état, ne devroit pas non plus être puni , parce qu’en perdant la vie , il perdroit aussi la magistrature ; 6c voila ce que Saumaize appelle tirer une double vengeance d’un meme crime l

Après avoir tâché d’enlever au peuple toute l’autorité souveraine , pour en investir le roi , vous voudriez pareillement lui conférer la majesté suprême. Si vous ne parliez que dune J 1 majesté

ma este secondaire & déléguée, nous serions parfaitement d accord avec vous. Mais la

rScTPrêr •' elle f résidc Pas pl- dans le prince que le pouvoir souverain , & par

a meme raison que vous n avez pas pu établir la première proposition , vous ne prouvez; pas mieux lWe. Le prince , selon vous ne peut devenir coupable du crime d- leze* majesté contre ]e peuple; mais le peuole peut le devenir contre le prince. Cependant pour qui Je roi est-il roi ? n’est ceCs «ni!

P°” k 7'ion? rst-ce , au coïfr.i”" .

11 fan! J™' qUS a nat!°n eSt Ce q'^Ile est? 11 faut donc que la nation entière ou la rn.a.

loir s ’ ’ette ‘""T nation - aiit un pouvoir supérieur a celui du roi. 1

a/cTcdeiI,ettepr?'POs!ti0tf » voas rec°ure25 au calcul. Le roi , dites - vous , a plus de

pouvoir qu'un seul , que deux que trois

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AI I * ' "7 Que a moitié de la nation . 7 A. ia b?nne heure. Si à cette moitié , Ion joint t autre n' aura-t il pas plus de pou voir que le tout ? „ Nullement / mais JÔZsuivez , habile calculateur. Pourquoi vous arrêter en si beau chemin ? Ignorez - vous les progressions arithmétiques f ...... Eh ' ïf

hT roi n' aurn ’t *** ’ T*6 vous cherchez sï

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distinguent par un mérite éminent ; 8c cette classe étant 8c la plus nombreuse 8c la meilleure , n’est- ce pas en elle que consiste la nation? Mais si le roi na pas une autorité supérieure cl celle de l univers alité , il nest donc que le roi des individus , il ne Lest pas de toute la nation . i Vous l’avez dit , à moins que la nation ne soit contente d’être gouvernée par ce roi. A cette seule condition il peut régner.

Vous demandez ce que nous entendons par le mot peuple . Eh bien ! sachez que par le mol peuple y nous entendons uniquement les communes , la chambre des Lords étant supprimée ; nous comprenons tous les citoyens indistinctement , sous la dénomination de peuple , puisque nous n’avons qu’un suprême sénat j où les nobles peuvent voter comme les autres citoyens , non par un droit qui leur soit particulier , comme autrefois , mais en qualité de représentais des municipalités qui ont bien voulu les élire.

Mais selon vous , le peuple est aveugle , abruti ; il ne sait point l art de gouverner ; rien nest plus léger , plus vain , plus inconstant... Saurnaize ! les apôtres du despotisme reprochent sans cesse aux peuples les maux qu’il leur a faits ; pour calomnier l’espece humaine , ils lui imputent ses malheurs à crime. Mais après tout, de qui parlez vous? de la populace , sans doute ? eh ! qui peut douter qtie dans la classe mitoyenne du peu p^e , se trouvent les hommes les plus sages de les plus instruits ? Quant aux antres clas- •le luxe & la tyrannie d’un côté , la mi-

Si

sere & l’oppression de l’autre éteignent le plus souvent toute vertu , & retiennent ceux qui les composent, dans une éternelle ignorance des droits de des devoirs de toutes connoissances utiles.

«c II existe , selon vous , diffère ns moyens de parvenir à la royauté , sans l'intervention du peuple , tels que d’hériter d’un royaume , Scc. : s’il est des nations qui se regardent en effet comme la propriété d’un seul homme , comme son héritage patrimonial , 6cqui croient lui appartenir par droit de succession, sans qu’il soit besoin de leur propre consentement ; ces nations doivent certainement être esclaves , & nées pour l’esclavage. Elles ne méritent point le nom de sujets , ni d’hommes i J1 es. ’ doit pas meme les compter

parmi les sociétés civiles ; elles ne peuvent être regardées que comme les immeubles de leur maître ; càr je ne vois aucune différence entre 3e droit de propriété qu’il a sur elles » ce celui qu’il pourroit avoir sur de vils animaux.

. V°lls parlez ensuite cc de ceux qui obtientiennent la couronne par des conquêtes , 6e qui ne peuvent pas reconnaître avoir reçu du peuple le pouvoir qu’ils usurpent. x> IL n est pas question ici d’un roi conquérant , mais d un roi conquis. Nous traiterons ailleurs & quand vous voudrez , decette question facile à résoudre ; aujourd’hui ne sortons pas de notre sujet.

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