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titution , qui fuppose qu’il n’eft pas boa pour l’homme cfêtre feul ; car il n’y a personne qui ne préféré la vie folicaire à une pareille affociafion.
Enfin 5 il en eft certainement du mariage comme de tous les autres contrats : il eft inftitué pour l’homme, & non l’homme pour le mariage ; il faut donc que le mariage foit avantageux à l’homme ; & pour lui être avantageux , il faut qu’il foit un engagement de paix & de bonheur , &c non un piège , un véritable trébuchet, qui rend h jamais misérables ceux qui s’y trouvent enlacés.
Cet ouvrage fit la plus grande fensation : les prêtres , fuivant leur coutume , ne manquèrent pas de fe déchaîner contre l’auteur ; ils le traitèrent de libertin , d'athée , d’hérétique : ils firent tous leurs eiforts pour obtenir du parlement la condamnation du traité du divorce : l’un d^entr’eux prêchant devant les membres qui composoienc cette augufte affemblée y leur dit en propres termes , que parmi le grand nombre de péchés dont ils avoient à fe repentir , le plus énorme fans doute étoit de n’avoir pas déjà fait brûler le livre abominable de Milton ; mais cette
ridicule apoftrophe n’eut pas îe fuccès que s'en étoic promis l’orateur énergumene : il eue la douleur de voir que le parlement perfifta dans l’impénitence ; ce qui doit paroître bien extraordinaire à ceux qui connoiffent l’espece de complaisance avec laquelle Tautorité n'a ceffé de proferire les ouvrages les plus propres à éclairer la raison.
Ceci nous conduit naturellement à parler de V^reopagiùca : c'eft le titre sous lequel Milton publia fon discours au parlement- , fur la liberté illimitée de la prefTe : il parut après le traité du divorce ; 6c l’effet en fut tel, qu’un certamM^W, qu’on avoir nommé censeur, demanda la permiffion de renoncer à ce titre , & de ceffer d'en remplir les fondions. Voilà, certes , un rare exemple de déiicateffe ; mais , comme l’observe très-bien Toland , le pouvoir de la censure dans les mains du prince ou de fes miniftres , ne le cede en rien à l’inquifition , & n’eft pas moins dangereux qu’une armée toujours exittante contre la liberté civile.
Quoiqu’on ait déjà publié un extrait de l’ Areopagitica , dans un temps où nous ne nous proposons pas de faire
un travail étendu fur les œuvres de Mi!ton , nous efpérons que nos leéîeurs ne feront pas fâchés de retrouver ici les principaux raifonnemens fur lequel il appuie fa réclamation de la liberté de la prelTe. I/efpece de liberté dont nous jouiffons maintenant à cec égard , n’eft que de pure tolérance ; d’ailleurs elle ne s’étend point aux papiers publics. Il nous importe qu’elle foit générale , reconnue , fanétionnée, & tellement affermie, que qui que ce foit ne puiffe y porter atteinte.
ce Je ne prétends pas , milords & meilleurs, que l’église tk le gouvernement n’aient intérêt à furveiller les livres aulîi bien que les hommes , afin , s’ils font coupables , d'exercer fur eux la même juftice que fur des malfaiteurs : car un livre n’eft point une chose absolument inanimée. Il eft doué d’une vie aétive comme Famé qui le produit ; il conserve même cette prérogative de l’intelligence vivante qui lui a donné le jour. Je regarde donc les livres comme des êtres aulîi vivans & aulîi féconds que les dents du ferpent de la fable ; & j’avouerai que , femés dans le monde , le hasard peut faire qu’ils y produisent des hommes arm,és.
Mais je foutiens que l’exiftence d’un bon livre ne doit pas plus être compromise que celle d’un bon citoyen : l’une eft auffi respectable que l’autre ; & l’on doit également craindre d’y attenter. Tuer un homme , c’eit détruire une créature raisonnable ; mais étouffer un bon livre , c’eft tuer la raison elle-même. Quantité d'hommes n’ont qu’une vie purement végétative, &c pesent inutilement fur la terre ; mais un livre eft l’effence pure & précieuse d’un esprit fupérieur : c’eft une forte de préparation que !e génie donne à fon arne , afin qu’elle puiffe lui furvivre. La perte de la vie , quoiqu’irréparable , peut quelquefois n’être pas un grand mal ; mais 1! eft poffible qu’une vérité qu’on aura rejetée, nefe représente plus dans la fuite des tems, & que fa perte entraîne le malheur des nations.
Soyons donc circonspeCts dans nos perfécutions contre les travaux des hommes publics. Examinons fi nous avons le droit d’attenter à leur vie intellectuelle dans les livres qui en font les dépofitaires ; car c’eft une elpece d’homicide , quelquefois un martyre , & toujours un vrai maffacre , fî la proscription s’étend fur la liberté de la prefïç en général*
Mais afin qu’on ne m’accuse pas d’introduire une licence pernicieuse, en m'opposant a la censure des livres , j’entrerai dans quelques détails hiftoriques pour montrer quelle fut , à cet égard , la conduite des gouvernemens les plus célébrés , jufqu’au moment où l’inquisition imagina ce beau projet de censure que nos prélats 6c nos prêtres adoptèrent avec tant d’avidité.
A Athènes , où l’on s’occupoic de livres plus que dans aucune autre partie de la Grece, je ne trouve que deux fortes d’ouvrages qui aient fixé l’attention des magistrats : les libelles & les écrits blasphématoires. Ainfi les juges de l’aréopage condamnèrent les livres de Protagoras à être brûlés , & le bannirent lui-même , parce qu’à la tête d’un de fes ouvrages , il déclaroit qu’il ne favoit point s 77 y avoit des dieux , ou s'il n'y en avoit pas. Quant aux libelles , il fut arrêté qu’on ne nommeroit plus perfonne fur le théâtre, comme on le faisait dans V ancienne comédie ; ce qui nous donne une idée de leur discipline à cet égard. Cicéron prétend que ces mefures fuffirent pour empêcher la diffamation , & pour imposer filence aux athées. On ne rechercha point les autres opinion^
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nies autres feétes , quoiqu’elles tendifienc à la volupté' 6c a la dénégation de ia divine providence; auifi ne voyons- nous point qu’on ait jamais cité devant les magistrats Epicure , ni l’école licentieuse de Cyrene, ni Fimpudence cynique. N dus ne lisons pas non plus qu’on ait imprimé les anciennes pièces de théâtre , quoiqu’il ait été défendu de les jouer. On voitqu’Ariftophane , le plus fatyrique de tous les poètes comiques , faisoit les délices de Platon , & qu’il en recommandoit la lecfure à Denis , fon royal disciple ; ce qui ne doit pas paroître extraordinaire , puisque S. Crysoftôrpe paffoit les nuits k lire cet auteur, & (avoit mettre a profit , dans des fermons , le fel de fes farcasmes & de1 fa piquante ironie.
Quant à la rivale d’Âthenes, Lacédémone , le goût de l’inftruéhon ne put jamais s’y naturaliser : & certes on doit en être furpris ; car elle eut Lycurgue pour légHlateur; & Lycurgue n’étoit point ua barbare : il avoit cultivé les belles-lettres ; il fut le premier à recueillir dans l’Yonie les œuvres éparses d’Homere ; & même avant l’époque ou il donna des loix aux Spartiates, il eut la précaution de leur en-
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voyer le poëte Thalès ; afin que parla dou* ceur Je Tes chants , il amollît la férocité de leurs moeurs , & les disposât a recevoir les bienfaits de h légiflation. Cependant ils négligèrent toujours le commerce des Mufes pour les jeux fanglans de Mars. Les cenfeurs de livres étoient inutileschez eux, puisqu’ils ne lisoienc que leur s apophtegmes laconiques , & que fous le plus léger prétexte , ils chafferent de leur ville le poëte Archiloque , dont tout le crime éroit peutêtre de s’être élevé un peu au-deflus de leurs chanfons guerrières ; ou fi l’obfcénité de fes vers fut le prétexte de ce mauvais traitement , on ne doit pas en faire honneur à la continence des Spartiates ; car ils étoient très-difyolus dans leur vie privée , au point qu’Euripide allure dans fon Andromaque que toutes les femmes y étoient impudiques. Voiià ce que nous fa von s de la prohibition des livres che^ les Grecs.
Les Romains pendant long-temps marchèrent fur les traces des Spartiates. C^étolt un peuple absolument guerrier. Leurs connoifEmces politiques &c religieuses fe réduifoient à la loi des douze tables Ôc aux inftru&ions de leurs prêtres , de leurs
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augures , de leurs flamines. Ils écoxnr (i étrangers aux autres fcænces , qu’alors que Carneade , Critolaus , & Diogène le ftoïcien , vinrent enanbaffade a Rome, & voulurent profiter de cette circonftance pour effayer d'introduire leur philosophie dans cette ville , ils furent regardés comme des fuborneurs : Caton n’héfita point k les dénoncer au fénat , ik à demander qu’on purgeât Eltalie de ces babillards attiques. Mais Scipion & quelques autres fénateurs supposèrent à ce.te profcEptipn; ils s’empreflerent de rendre hommage aüx philosophes athéniens :&c Caton lui-même changea fi bien de fentiment par la fuite , qu’il le livra tout entier , dans (a vieilleffe, à l’étude de ces connoifTances qui d^abord nvoitnt excicé fon indignation.
Cependant vers le même temos Nævius & Plaute , les premiers comiques romains, offrirent fur le théâtre des fcenes empruntées de Menan'dre 6c de Philémon.
Ici , s’ouvre le beau fi cle de la littérature latine , époque à laquelle les Romains furent enfin allier la gloire des lettres à celle des armes. Etouffées par la tyrannie , ces deux moiffons renaiffent fous l’influence de la liberté républicaine. Lucrèce chante
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l'athéisme : il le réduit en fyftême , & cher^ che à l’embellir des charmes de la poéfie : tout le monde applaudit à fes beaux vers : il les dédie à fon ami Memnius, fans que perfonne lui en fade un crime : on ne persécuta ni l’auteur , ni Eouvrage* parce qu’on fait que la liberté publique repose fur la liberté de la pensée :
César même respefta les annales de Ti te-Live , quoiqu’on y célébrât le parti de Pompée.
Oui , malgré les proscriptions , le luxe corrupteur 6c toutes les causes qui fe réunirent pour miner le vafte édifice de la grandeur romaine ; fi Rome eût conservé l’indépendance de la pensée , elle ne (croit jamais devenue l’opprobre des nations : jamais ellen’auroit fubi le joug des monftres qui l’enchaiLierent & l’avilirent , fi la fervitude intelle&uelle n’eût préparé la fervitude politique, Audi lisons-nous que fous Augufte les libelles furent brûlés, & leurs auteurs punis. Et cet attentat étoitfi nouveau , que le magiftrat ne s’enquéroit point encore de quelle maniéré un livre arrivoit dans le monde. On n’inquiéta pas même la muse farvrique de Catulle &c d’Horace. Peut-être dira-t-on qu’Ovide , dans un âge
avancé , fut exilé pour les poéfies licentieuses de fa jeunette. Mais on fait qu'une cause fecrette fut le motif de fon exil , & fis livres ne furent ni bannis ni fupprimés.
Enfin , nous arrivons aux fieçles de tyrannie, où l’on ne doit pas être furpris qu’on étouffât les bons livres plus fouvent que les mauvais. Que âs » je ? il n’étoit plus permis de parler ni d’écrire. Le defpotifme eût voulu donner des fers à la penfée même. Tacite peint en un trait ces temps déplorables ; nous euffions perdu, dit~i! , la mémoire avec la voix, s’il étoit aufli bien au pouvoir de l’homme d’oublier que de fe taire. ( i j
Quand les Empereurs eurent embraffe le chriftianifme , nous ne trouvons pas qu’ils aient mis de févérité dans leur disciplinera l’égard des productions del’efpritr. Les livres de ceux que l’on regardoit comme de grands hérétiques , étoient examinés , réfutés & condamnés dans un concile général. Jufques là ils n’étoient ni profcrits , ni brûlés par ordre de l’empereur.
( i ) Mémo nam quoque ipsam cum voce perdidis* * semus^Ji tàniin nosira potestate essei oblivisci , qaàïïi taper e*
Quant aux livres des païens , on ne trouve pas d’exemple d*pn feul ouvrage qui ait été prohibé jufques vers l’an 400 au concile de Carthage , ou l’on défendit aux évêques même la leéhire des livres des gentils ; mais on leur laifTa la liberté de confulter ceux des hérétiques ; tandis que leurs prédécefTeurs , long - temps auparavant , fe faifeient moins de fcrupule de lire les livres des païens que ceux des héréfiarques.
Le pere Paülo , le grand démafqueur du concile de Trente , a déjà obfervé que jufqu’après fan 800 , ^es premiers conciles & les évêques étoient dans l’ufage de déclarer feulement les livres dont on devoir éviter la lefture , laiffant néanmoins à chacun , la liberté de faire félon fa conf ience, ainfi qu’il le jugeroit à prrpos. Mais les papes , attirant à eux toute la liberté politique , exerterent fur les yeux des hommes , le même defpotifme qu’ils avoient exercé fur leurs jugement ; ils brûlèrent & prohibèrent au gré de leur caprice ; cependant ils furent d’abord économes de leurs cenfures, & l’on ne trouve pas beaucoup de livres auxquels ils aient fait cet honneur , juf-
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qu'a Maftin V , qui , le premier par fit bulle, non - feulement prohiba les livres des hérétiques , mais encore excommunia tous ceux qui s’aviieroient de les lire. C’eft à. peu près dans ce remps q e les Wicklef & les Huis le rendirent redoutables ; ce qui détermina la cour papale à renforcer la police d*s prohibitions.
Léon X Ôc fes fucceffeurs fui virent cec exemple.
Enfin le concile de Trente & l’inquifîtion efpagnole s’accouplant enfemble , produifirent ou perfectionnèrent ces catalogues , ces index expurgatoires qui , fouillant juNque dans les entrailles des bons auteurs anciens, les outragèrent bien plus indignement qu'aucune profanation qu’on eût pu fe permettre fur leurs tombeaux. Et lion- feulement cette opération fe faisoit fur les livres des hérétiques ; mais , dans quelque matière que ce fut , tout ce qui n’agréoit point a ces révérences , étoit impitoyablement prohibé.
En un mot, (comme fi Saint - Pierre f en leur confiant les clefs du paradis * leur avoir auffi remis celles de l’imprimerie ! ) pour combler la mesure des prohibitions , leur derniere invention fut
d ordonner qu’aucwn livre , brochure ou papier , ne pourroient être imprimés fans l’approbation de deux ou trois freres inquifiteurs. Par exemple :
» Que le chancelier Cita ait la complaisance d examiner fi le présent manufcnt ne contient rien qui puiffe en empecher 1 mipreffion. »
» Vincent Rabbata , vicaire de Florance. »
^ préfent rnanuferit , & je n y ai rien trouvé contre la foi catholique , m contre les bonnes mœurs • en témoignage de quoi j’ai donné, &c. »
” Nicolas Cini , chancelier de Florence. »
” P jPr^s |e compte rendu ci-defTus , permis u imprimer le présent manuscrit. »
» Vincent Rabbata , &t\ »
n Permis d’imprimer le 15 juillet.»
v Frere Simon Mompei d’ Amena , chancelier du faint- office, k Florence . » ’
Ils etoient furemenc persuadés que fi depus long- temps le malin efprit n’eut pas brisé fa prison, ce quadruple cxor~
cisme eût été capable de Ty retenir. Veuton voir une autre formule ?
55 Imprimatur , sJil plaît au révérend maître du faine palais. »
» Belcajlro , vice-gérent. 55
55 Imprimatur 9 frere Nicolo Rodolphe , maître du faint palais. 55
Quelquefois , à la première page du livre , on voit cinq de ces imprimatur , qui s’appellent l’un l’autre , fe complimentent & forment entr’eux un dialogue ; tandis que le pauvre auteur, au bas de fon épître , attend refpeétueusement leur décifion , & ne fait s’il obtiendra les honneurs de la preffe , ou de î’éponge. ;
Telle eft l’origine de la coutume d’approuver les livres. Nous ne la trouvons établie par aucun gouvernement ancien , ni par aucun ftatut de nos ancêtres : elle eft le fruit du concile le plus anti-chrétien , & de l’inquifition la plus tyrannique. Jusqu^à cette époque > les livres arrivoient librement dans le monde, comme toutes les autres productions de la nature. On ne fais oit pas plus avorter l’efprit que les entrailles. Imposer à un livre une condition pire que celle d’une
ame pécherefTe , & l’obliger, avant cPavoir vu le jour, a parofire devant Ra damante & fes collègues , pour fubir fon jugement dans les ténèbres , c’eft une tyrannie donc on n’avoit pas d'exemple * jusqu'à cette myftérieuse iniquité , qui , troublée aux approches de la réforme , imagina de nouvelles limbes & de nouveaux enfers, pour y renfermer nos livres & leur faire fubir le fort des réprouvés : fige précaution qui fut admirablement prônée & imitée par nos évêques inquisiteurs , aufli bien que par les derniers fuppôts de leur clergé !
Dira-t-on que la chose en elle- même peut être bonne , quoique provenant d’une ïource impure ? Mais fi elle eft direâbement contraire aux progrès des lumières, fi les gouvernemens les plus lages dans aucun temps ni dans aucun pays , ne font mise en pratique, fi elle n’a été imaginée que par des charlatans & des oppreffeurs , on aura beau la mettre au creuset , il n'en résultera jamais le moindre bien : la connoifîance de l’arbre ne peut qu’inspirer de la méfiance pour le fruit* Cependant, voyons fi la liberté illimitée de la preffe, ne produit pas plus de bien que de mal*
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Je n’infifterai peine fur les exemples de Moïse , de Daniel & de Panl , qui fe montrèrent fi habiles dans les connoifîances des Egyptiens, des Chaldé;ns & des Grecs ; ce qu'ils n’auroient pas fait fans doute , s’ils n’avoient pu lire indiftircb°rnent les livres de ces différentes Rations : Paul , fur-tout , qui ne crut pas fouiller l’écriture fainte en y insérant quelques paffages des poètes grecs. Cependant , cette quefiion fut agitée parmi les docteurs de la primitive église ; mais l’avantage refta du côté de ceux qui foutenoient que la chose étoit à la fois utile & légitime. On en eut une preuve bien évidente , lorsque l'empereur Julien défendit aux chrétiens de lire les livres des idolâtres , parce qu’il vouloit plonger ces memes chrétiens dans l’ignorance ; & en effet, il y feroic parvenu, car les deux Apolinaires furent obligés de chercher dans la bible !a connoiffance des fept arts libéraux , & de créer une nouvelle grammaire chrétienne. La providence , dit l'hiftorien Socrate, fit p?us que toute la fagacité d’Apolinaire & de fen fils ; elle anéantit cette loi barbare en ôtant la vie à celui qui Tavoit pro-
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iriulguée. Cette défense de s’inftruire de la littérature des Grecs , parut plus oulogeante & plus pernicieuse à l’é°-hse ^ eS Perséeu fions les plus cruelles des ü^ClU;s & Dioclétien.
• ^ai* laiflartt-là ! érudition , les automcs» les exemples, & remontant à la meure des choses , je dirai ; lorsque Vieu Pfmit a « hoir me d’user modérérnent °e, toures les productions de la nature, il voulut auffi que l’esprit jouît dli mem? privilège ; & quoique la tempe.rance fou une des plus grandes vertus , Aeu a recommanda fimpjemencaux hommes, îans rien prescrire de particulier k cet egard , afin que chaque individu pût ■la pratiquer a fa maniera.
Le bien & le mal ne croisent point feparemenc dans le champ fécond de la *'e ’ !!s germent l’un à côté de l’autre, ~ entrelacent leurs branches d’une irarniere inextricable. La connoilTance de 1 un eit donc neceffairenaent liée à celle àc 1 autre. Renfermés fous l’enveloppe ûv, a pomme dans laquelle mordit notre premier pere , ils s’en échappèrent au meme inftanc ; & tels que des jumeaux us entrèrent à la fois dans le monde.
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Peut-être même dans l’état ou nous femmes , ne pouvons-nous parvenir au bien que par la connoiffance du mal ; car , comment choifira-t-on la fagdTe ?
comment l’innocence pourra-t -ellefe préserver des atteintes du vice, fi elle n’en a pas quelqu’idée ? & puisqu’il faut absolument observer la marche des vicieux pour fe conduire Cage me ne dans le monde; puisqu'il faut auffi démêler i’erreur pour arriver à la vérité , eft~il une nïéthode moins dangereuse de parvenir à ce but , que celle d’écouter & de lire toute forte de traités & de raisonnemens ?
avantagé qu’on ne peut fe procurer qu’en lifant induiinctement toutes fortes de ivres
Craindra-t-on qu’avec cette liberté indéfinie l’esprit ne foit bientôt infeélé du venin de l’erreur ?
Il fiudroit , par la même confidération, anéantir toutes les connoiffances humaines , ne plus disputer fur aucune doétrine , fur aucun point de religion , & fupprimer même les livres facrés ; car fouveot on y trouve des blasphèmes ; les plaifirs charnels des médians y font décrits fans beaucoup de ménagemens;
les hommes les plus faims y murmurent quelquefois contre la Providence , à la maniéré d’Epicure ; il s’y rencontre une foule de pafîages ambigus & fusceptibles d’être ma! interprétés par des leâeurs vulgaires. Personne n’ignore que c’eft à cause de toutes ces raisons que les papilles ont mis la bible au premier rang des livres prohibés.
Nous ferions également obligés de défendre la leéture des anciens peres de l’église , tels que Clément d'Alexandrie & Eusebe , qui , dans (on li re , nous transmet une foule d’obscénités païennes, pour nous préparera recevoir l’évangile* Qui ne fait point qu’Irénée , Epiphane, Jérôme , &cc. dévoilent encore plus d’héréfies qu'ils n’en réfutent ; que fouvenc ils confondent l’héréfie avec l’opinion orthodoxe ? Et qu'on ne dise pas qu’il faut faire grâce aux auteurs de l’antiquité, parce qu’ils ont écrit dans un langage qu’on ne parle plus ; puisqu’ils font journellement lus 6c médités par des gens qui peuvent en répandre le venin dans les fociérés , & même k la cour des princes dont ils font les délices ; des gens peut-être > tels que Pétrone, que
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Néron appelloit fon arbitre , & qui avoic l’intendance des plaifirs noélurnes de cet empereur \ ou tel que l’Arétin , ce fameux impudique qu’on redoutoit , &c qui cependant étoic cher à tous les courtisans de l’Italie ; je ne nommerai point, par respeét pour fa pofiérité 3 celui que Henri VIII appelloit , en plaisantant, fon vicaire de P enfer (i).
Si donc il eft démontré que les livres qui paroillent influer le plus fur nos mœurs & fur nos opinions , ne peuvent être fupprimés fans entraîner la chute des connoiffances humaines , & que lors même qu’on parviendrait à les foufîraire tous , les mœurs ne laifïeroient pas de fe corrompre par une infinité d’autres voies qu’il eft impofîible de fermer j enfin fi , malgré les livres , il faut encore renseignement pour propager les mauvaises doctrines , ce qui pourroic avoir tout aufiî bien üeu , quoiqu’ils fufTent prohibés ; on fera forcé de conclure qu’envisagé fous ce point de vue, le
(i) Cromwel , un, des ancêtres du protecteur par les femme*.
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fyftême infidieux des approbations eft du moins parfaitement inutile ; & ceux qui le mettent ën pratique, dans un fincere espoir d’élever une barrière contre le mal , on pourroit les comparer à ce bon-homme qui croyoit retenir des corneilles en fermant la porte de fon parc.
D’ailleurs , comment confier ces livres, dont les hommes inftruits tirent euxmêmes quelquefois le vice & l’erreur , pour les répandre ensuite chez les autres ; comment confier ces livres à des censeurs , à moins quron ne leur conféré , ou qu’ils ne puiffent fe donner à euxmêmes le privilège de Fincorruption & de l’infaillibilité ( i ) ? encore , s’il eft vrai , que femblable au bon chymifte , l’homme fage peut extraire de For d’un volume rempli d’ordures, tandis que le meilleur livre n’avise point un fou , quelle eft donc la raison qui feroit priver
(i) En France, un censeur qui s’avise de faire la moindre brochure , est obligé de la faire approuver par un de fes confrères ; mais li le gouvernement fe méfie d’un censeur au point de ne pas lui permettre de publier fes propres ouvrage* fans approbation, comment peut-il lui confier le droitid’approuv«r ou de désapprouver ceux des autres ?
l’homme
l’homme fage des avantages de fa fageffe , fans qu’il en résulte le moindre bien pour les fous , puisqu’avec des livres ou fans livres , ils n’en extravagueront pas moins ?
Mais pourquoi nous exposer aux tentations fans néceffité ? Pourquoi confacrer notre temps à des choses vaines & inutiles?.
Futiles objections ! les livres ne font pas des objets inutiles ni tentateurs pour tous les hommes. Quant aux enfans & aux hommes enfans qui ne favent pas les mettre à profit, on peut leur recommander de s’en abftenir , mais jamais les y forcer , quelque moyen aue puiffie imaginer la fainte inquifition ,*& fi l’on parvient à démontrer cette alfertion , il faudra convenir quelle projet de censurer les livres ne fauroic remplir fon but.
On a déjà vu qu’aucune nation policée n’avoit fait ufage de cette méthode, & que c’étoit une invention de la politique moderne. Si les anciens ne l’ont point imaginée , ce n’eft pas fans doute qu’elle fût bien difficile à découvrir ( rien
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rFeft plus aisé que de défendre ) (i) ? mais parce qu’ils ne Font point approuvée. Platon fembie bannir les livres de fa république ; mais on voit bien que fes lois étoient faites pour une république imaginaire , puisque le légiflateur étoit le premier à les cransgreffer, & que fes propres magiftrats auroient eu le droit de le chaffer pour fes dialogues & fes épigrammes graveleuses , pour fes leétures journalières de Sophron , de Mimus & d'Atiftophane , livres remplis d’infamies , le dernier furtout, & donc cependant Platon recommandoit la leéfùre a Denys , qui pouvoic employer fon temps à toute autre chose.
Audi, nÿ Platon lui-même, ni les magiftrats d’aucun pays , ne s’avisèrent jamais de faire obferver>les loix qu’il a tracées, pour fa république imaginaire.
Si nous voulons fuhordonner la preffe à des réglemens avantageux pour les mœurs , il faudra foumettre à la même
Les peines & les prohibitions font à la portée des esprits les plus bornés j on peut les regarder comme le pont aux ânes des politiques. Ils les con» ïiderent comme une maniéré expéditive de remédier à tout. Cependant une longue expérience devrait iuen leu? avoir appris qu’elles ne remédient à ris»,*
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inspection les plaifirs & les divertiffemens : il faudra des cenfeurs pour le chant, qui ne permettront que des fons graves & doriques ; car la mufique eft encore une fource de corruption : il en faudra pour la danse , afin qu*on n’enseigne aucun gefte indécent à notre jeuneffe , chofe à laquelle Platon n’a pas manqué de faire attention : vingt censeurs auront affez d’occupation dans chaque maison pour inspecter les guitares , les violons & les clavecins ; il ne faudra pas qu’ils permettentqu’on jase comme on fait aujourd’hui , mais qu’ils regienc tous les discours qu’on devra tenir, Ec comment empêcher la contrebande des foupirs , des déclarations & des madrigaux qui s’échapperont à voix baffe dans les appartenons ? Ne feront-ce pas autant de marrons (i) qui circuleront fous
(1) On fait que ce mot marron est le terme d’argot en librairie , pour exprimer un livre défendu ou oublié en contravention aux réglemens , tant il est d’instinct universel chez nous , que les livres & leurs auteurs font les nègres des censeurs. Ces fo riquets populaires font en général des indices assez sûrs de l’état de ûtuation d’un peuple. En France 5 ou appelle le peuple 9 c’est-à-dire la plus grande parti» de la nation , la canaille . En Angleterre § os iVppelle j John Bull } le taureau*
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les yeux même du censeur? Ne faudrat-il pas également fur veiller les fenêtres & les balcons ? ne font-ils pas garnis de livres dont les dangereux frontispices appellent l’acheteur ? où trouver affez de censeurs pour empêcher ce commerce?
Cette inquifition ne do:t pas fe borner à la ville ; il faudra départir des commiffaires dans les campagnes pour infpefter les livrés des magiftrats & des ménétriers; car ils font les philosophes tk les romanciers du village. Et puis , quelle plus grande fource de corruption que notre gloutonnerie domeftique ? où trouver affez de cenfeurs pour régler nos tables & pour empêcher que la multitude ne s’enivre dans les tavernes ? on ne doit pas non plus laiffer à chacun la liberté de s’habiller comme il lui plaît; la décence veut qu’il y ait des censeurs qui préfident k la coupe des habits.
Enfin , qui pourra prohiber les vifites oifives & les mauvaises fociétés ?
Tous ccs inconvéniens exiftent, & ils doivent exifter. Un fage gouvernement ne cherche pas à les détruire il n’en a ni le droit ? ni le pouvoir ; mais à combiner leur a&ion avec le bien
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général de la fociété. Pour améliorer notre condition , il ne s’agit point de réaliser les fyftémes impraticables de l’Atlantide & de l’Utopie , mais de régler fadement le monde dans lequel 1 Etre fuprème nous a placés, fans oublier que ' le mal entre dans fes parties confhtutives. Ce n’eft point en ôtant la liberté de la preffe , que l’on pourra fe flatter de parvenir à cette fin , puisque les moindres objets exigeraient la même censure y & qu’amft , par cette méthode , nous ne ferions que nous donner des entraves ridicules & inutiles. C’eft par les loix non écrites, ou du moins non forcées , d’une bonne éducation , que Platon regarde comme le lien des corps politiques , & la base fondamentale des loix pofitives ; c’eft fur cette base , disje , qu’il faut élever l’édifice des mœurs, & non fur l’appui dérifoire d’une censure qu’il cft fi facile d’éluder, & dont les inconvéniens ne font jamais compensés par le moindre avantage.
La négligence & l’impunité ne peuvent qu’être funeftes à tous les gouvernemens : îe grand art confifte à favoir les choses que l’on doit prohiber , celles qu’on doit punir •
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& celles où il ne faut employer que la per^ fuafion. Si toutes les aétions, bonnes ou mauvaises * qui appartiennent à l'âge mûr, pouvoient être taillées , prescrites & contraintes, la vertu ne feroit plus qu’un nom. Comment pourroit-on louer un homme de fa bonne conduite, de fa probité , de fa juftice ou de fa tempérance ? Qu’ils font fous , ceux qui ofent blâmer la divine Providence , d'avoir fouffert que 1 e premier homme tombât dans le crime! Lorsque Dieu lui donna la raifon , il lui donna la liberté de choifir , car c’eft cette faculté qui conftitue la raison : autrement, l'homme n’eût étéqu'unemachine.Nous-mêmes, nous n’eftimons l’amour , les bienfaits, la reconnoiffance , qu’autant qu’ils font volontaires. Dieu donc créa le premier homme libre, c’étoit le feul moyen de rendre fou abftinence méritoire : & pourquoi l’Etre fuprême a-t-il mis le fîége des paffions en nous, & la foule des plaifirs autour de nous , fi ce n’eft afin que , modérés par nous , ils devinflent l’afîâifonnement de la vertu ?
Ils font donc bien peu versés dans la connoiflance des choses humaines , ceux gui s’imaginent qu’écarter les objets , c'eft