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Ce n’eft pas "dans le calme feu! que Ton trouve la divinité : Dieu marche fur les flots, & monte fur les vents. Les pallions, ainfi que les élémens , quoique nées pour combattre , cependant mêlées & adoucies , s’unifient dans l’ouvrage de Dieu : il n’a point renversé les pallions ; il n’a fait que les modérer , & il les a employées. Que les gouvernemens foient dociles à la nature & à Dieu : il nous recommande la tempérance, la juftice , la continence, & cependant il verse autour de nous les biens avec profufion , & il nous donne des défirs illimités. Pourquoi les légifiateurs des humains , fuivroient - ils une marche contraire , lorsqu’il s’agit de l’inftruâion humaine , puisque les livres permis indiftinâement , peuvent à la fois épurer les vertus , & contribuer à la découverte de la vérité ? peut-être vaudroit-ii mieux apprendre que la loi qui prohibe eff efientiellement vaine, incertaine, & qu’elle repose (ur le bien comme fur le mal. Si j’avois a choifir , la moindre fomme de bien me paraîtrait préférable à la fuite forcée de la plus grande quantité de mal ; car le Hbre développement d?un être vertueux , eft fans doute plus agréable
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à l’Etre fu prenne que la contrainte de dix êtres vicieux.
Puisque tout ce que nous voyons , ou que nous entendons , foit âffis, foit dans les promenades , foit dans les conversations ou dans les voyages , peut s’appelîer proprement notre livre , & produit fur nous le même effet que les écrits ; il efi évident que , fi l’on ne peut (opprimer que les livres , cette prohibition ne parviendra jamais aux fins qu’elle fe propose ; fi l’on rf envisage que l’intérêt des mœurs , qu’on jette les yeux fur l’Italie & fur l’Espagne , ces nations fe font-elles améliorées depuis quel’inquifitiona pris à tâche d’y proscrire les livres ?
Et fi vous voulez une preuve irrévocable de l’impoffibilitéque cette inftitution puiffe jamais remplir (on but, confidérez les qualités qu’exige la place de censeur. Celui qui s’établit juge de la naiffance ou de la mort d’un livre , qui peut à fon gré le faire entrer dans le monde, ouïe replonger dans îe néant , doit , fans doute , l’emporter infiniment fur les autres hommes , par fes lumières ou fon équité; autrement il feroic des injuftices ou des méprifes , ce qui ne feroic pas un moindre mal. S’il a le
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mérite néceffaire pour de fi importantes fondions , e^cft lui imposer une tâche ennuyeuse & feaguante, c’eft vouloir qu’il fe consume à lire perpétuellement le premier manuscrit qui fe préfentera. En vérité , pour peu qu’un homme apprécie fon temps & fes études ,11 ne iauroit fe charger d’une pareille tâche ; mais fi l’on ne peut espérer que les hommes de mérite fe l’imposent , qui ne prévoit en quelles mains doit tomber la dignité de censeur ?
Voyons cependant fi fous quelque autre rapport il peut résulter du bien de la censure. C’eft d’abord un affront &c un grand motif de découragementpour les lettres ôc pour ceux qui les cultivent.Sur le moindre bruit d’une motion pour empêcher la pluralité des bénéfices , & diftribuer plus équitablement les revenus de l’église , les prélats fe font récriés que ce feroit décourager & éteindre toute espece d^érudition. Mais je n’ai jamais trouvé de raison de croire que l’exiftence de connoiffances humaines tînt à l’exiPœnce du clergé ; & j’ai toujours regardé ce propos fordide comme indigne de tout homme d’églife auquel' on laiffoit l’absolu néceffaire. Si donc vous êtes deflinés , milords & mes-
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fieurs , a décourager entièrement , non la troupe mercenaire des faux favans , mais ceux que leur vocation appelle a cultiver les lettres , fans autre motif que de fervir Dieu & la vérité , peut - être auffi dans l’attente de cetre renommée future & des éloges de la poflérité , que le ciel & les hommes alignent pour récompense à ceux dont les ouvrages contribuent au bonheur de l’humanité ,* s’il faut, dis -je, que vous les découragiez absolument , fâchez que vous ne pouvez pas leur faire un plus grand outrage que celui de vous méfier de leur jugement & de leur honnêteté, au point de les foumettre à un tuteur fous lequel iis ne puifTent jamais donner l’efifor à leur pensée.
Et quelle différence y aura-t-il entre l’homme de lettres & l’enfant qu’on envoie a l’école , fi , délivré de la férule , il faut qu’il tombe fous la touche du censeur ? fi , lemblables aux thèmes d’un écolier, des ouvrages travaillés avec foin, ne peuvent voir le jour fans la révifion prompte ou tardive d’un approbateur ?
Celui qui , dans fa patrie , fe voit privé de la liberté de fes aéfions , n’a-t-il pas
lieu de croire qu’on Ÿy regarde comme un étranger , ou comme un fou ?
Un homme qui écrit appelle toute fa raison à fon fecours. Après avoir pris tous les renseignemens pofiïbles fur le fujet qu’il traite , il ne fe contente pas de fes recherches & de fes méditations ; il consulte encore des amis. Si toutes ces précautions dans Tacèe le moins équivoque de la maturité de fon esprit , fi les années entie es qu’jl y emploie & les preuves antérieures de fon habileté , ne peuvent jamais raffurer fur fon compte , à moins que le fruit de fes veilles nepaffe fous les yeux d’un censeur , quelquefois plus jeune , moins judicieux , & peutêtre ignorant absolument ce que c’efl: que d’écrire ; en un mot , fi l’auteur , échappant à la proscription , ne peut , après plufieurs délais , fe présenter à l’impresfion que comme un mineur accompagné de celui qui le tient fous fa tuteîe ; s’il faut enfin , que la fignature du censeur lui ferve de caution & garantiffe au public qu’il n’eft ni corrupteur, ni imbécille , c’eft avilir ? c’efl: dégrader à la fois l’auteur & le livre , & flétrir en quelque forte la dignité des lettres.
Comment un écrivain qui craint de voir mutiler fes meilleures pensées , 6c d’être forcé de publier un ouvrage imparfait , ce qui fa**s doute eft la plus cruelle vexation , comment cet écrivain ofera-t-il donner l’effor à fon génie ? ou trouvera-t-il cette noble afiurance qui convient à celui qui enseigne des vérités nouvelles , & fans laquelle vaudroic autant qu’il fe tût ; s’il fait que toutes fes phrases feront foumises à Pinspedion & à la correction d’un censeur qui peut , au gré de fon caprice , effacer eu altérer ce qui ne s’accordera point avec fon humeur réprimante qu’il appelle fon jugement? s’il fait qu’a h vue de la pédantesque approbation , le lecleur malin jettera le volume , en fe moquant du dodeur qu’on mene par les libérés ?
Qu’on examine les livres munis d’approbation , on verra qu’ils ne contiennent que les idées les plus communes , & par cela même fouvent les plus fausses, fin effet, d’après fa million , le censeur ne peut laisser circuler que les vérités triviales , pour lesquelles ce n’étoit pas îa peine d’écrire, ou les erreurs favorisées. Par un abus encore plus déplorable *
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quand il s’agit d’imprimer ou de réimprimer les œuvres d’un écrivain mort depuis long-temps , & dont la réputation eft consacrée , s’y trouve-t-il une pensée féconde , échappée au zele de l’enthoufiasme ? il faudra qu’elle périsse fous le fcalpel de la censure. Ainfi , par la timidité , la présomption ou l’incapacité d’un censeur , l’opinion d’un grand homme fera perdue pour la poftérité. . . Si ceux qui en ont le pouvoir ne s^empresscnc pas de remédier à cet abus , s’ils permettent qu’on traite auffi indignement les productions orphelines des grands hommes , quelle fera donc la condition de ces êtres privilégiés , qui auront le malheur d’avoir du génie ? ne faudra-t-il pas qu’ils cessent d’inftruire ou qu’ils apportent le plus grand foin à cacher leurs connoiffances , puisque l’ignorance , la pareffe , la (ottise , deviendront les qualités les pins defirables & les feules qui pourront affurer le bonheur Sc la tranquillité de la vie ?
Et comme c'eft un mépris particulier pour chaque auteur vivant, & une indignité plus outrageante encore pour les morts j n’eft-ce pas auffi dégrader & avilir
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toute la nation ? Il m’eft impoffible de comprendre par quelle adrelïe on pourroit renfermer dans vingt têtes, quelques bonnes qu’on les fuppose , le jugement de favoir , l’esprit & l’érudition de tout un peuple.- Encore moins concevrai-je la néceffité qu’elles en aient la furintendance , que toutes les idées passent à leur couloir , & que cette monnoie ne puiffe avoir de cours fi elle n’eft pas frappée à leur coin. L'intelligence & la vérité ne font pas des denrées propres au monopole, ni dont on doive foumettre le commerce à des réglemens particuliers. Eh quoi ! prétend - on les emmagaftner & les marquer comme nos draps & nos laines 1 Quelle honteuse fervnude , s’il faut que vingt censeurs taillent toutes les plumes dont nous voudrons nous fervir !
Si l’on vouîoit punir un auteur qui , contre fa raison Ôc fa conscience , fe leroit permis des ouvrages fcandaleux & attentatoires à l’hosnêteté publique , quelle plus grande flétriffure pourrroit-on lui infliger, que d’ordonner qu’à l’avenir toutes fes autres produ&ions (croient ré^ visées ôc ne paraîtraient qu’avec l’attache
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d'un censeur ! Et c*eft toute une nation ! c’efi l’universalité des gens de lettres qu’on réduit à cette condition humiliante ! On Jaiffe des débiteurs , des coupables même aller fur leur parole ; & un livre inoffenfif ne pourra fe- présenter dans le monde fans qu’on voie fon geôlier (ur le frontispice? N^eft-ce donc pas là un affront pour le peuple ? n’eft-ce pas fupposer toute la claffe des leffeurs dans un état d’ineptie ou de perverfité qui demande qu’on dirige leurs leélures ? Croiton que fi Von ffavoit pas cette charité pour eux , ils n’auroïent jamais l’esprit de prendre la bonne nourriture & de laiffer le poison ?
En un mot , on ne peut pas regarder la censure des livres comme une méthode diffée par la fageffe ; car , fi c’étoic un moyen fage, i! faudroit l’appliquer à tout ; il n’y auroit pas de raison pour qu’on s’en fervît pour les livres , plutôt que pour toute autre chose ; c’eft - là fans doute une invincible démonftration que ce moyen n’efi: bon à rien.
Et de peur, meilleurs, qu’on ne vous dise que ce découragement des gens de lettres fous la férule des censeurs , n’efi
qu’une
qu’une crainte chimérique, fouffrez que je vous rapporte ce que j*ai vu & ce que j^ai entendu dans les pays où régné cette espece de tyrannie. Lorsque je me fuis trouvé parmi les gens de lettres de ces nations , car j’ai eu quelquefois cet honneur , ils n’ont ceffé de me féliciter d’être né dans un pays qu’ils fupposoient libre; candis qu’eux - mêmes , ils ne faisoient autre chose que déplorer la fervile condition a laquelle les gens inftruics fe trouvaient réduits parmi eux. Ils prétendoienc qu’ainfi s^étoit perdue la gloire des lettres en Italie , & que depuis -plufieurs années on n’y écrivcit plus que de plates adulations, de coupables menfonges, ou d’infipides niaiseries. C’eft-ia que j’ai vifité le célébré Galilée , blanchi dans les fers de lùnquifition , pour avoir eu fur l’astronomie des opinions différentes de celles des approbateurs franciscains & dominicains. Quoique je fuiTe fort bien que l’Angleterre gémiiïoit fous le joug de la prélature, je recevois néanmoins comme un gage de ion bonheur à venir , la certitude actuelle de fa liberté que je trouvois fi bien établie entre toutes les nations. J’ignorois cependant que ma pa-
tri® renfermoit alors dans fon fein les
dignes auteurs de fa délivrance , qui ne fera jamais oubliée , quelque révolution que le monde doive fubir. Mais , lorsque j’entendois les gens de lettres des autres contrées gémir fur l’inquifition qui les affervifloit ; je ne croyois pas qu’un projet de censure dût forcer ceux de mon pays à former de pareilles plaintes contre le parlement. Elles étoient générales, quand je me fuis permis de m’y joindre ; ce irieft point ma cause particulière dont j’ai entrepris la défense ; c'eft la cause commune de tous ceux qui cultivent les lettres &r consacrent leurs veilles à éclairer les hommes.
Que ferez-vous donc , meffieurs ? Supprimerez-vous cette brillante moiflon de lumières qui , de jour en jour , nous promet une récolte fi heureuse ? la foumettrez-vous à l’oligarchie de vingt monopoleurs , pour qu’ils ramènent les temps de disette & affament entièrement nos efprits? Croyez que ceux qui donnent un femblab!e conseil ne font pas moins ennemis de l’état , que s’ils conseilloient de vous fupprimer vous-mêmes.
En effet , fi l’on cherche la cause im-
médiate de la liberté de pense* &c d’écrire , on ne la trouvera que dans la liberté douce & humaine de votre gouvernement. Cette liberté que nous devons à votre valeur & k votre fageffe. fut toujours b mere du génie. C'eft elle qui , pareille à finfluence des deux , ett venue tout-à-coup élever & vivifier nos esprits. Vous ne pouvez maintenant nous rendre moins éclairés, moins avides de la vérité , à moins que vous ne commenciez par le devenir vous-mêmes ; à moins que vous ne détruifiez votre ouvrage , en -renversant de vos propres mains l’édifice de la liberté.
Nous pouvons encore rentrer dans l’ignotance, dans l’abrutiffement , dans la fervitude. Mais auparavant , ce qui n’eft pas pofiible , il but que vous deveniez oppresseurs , despotes , tyrans , comme l’étoienc ceux dont vous nous avez affranchis. Et fi nous fommes plus intelligens , fi nos pensées ont pris un nouvel eîTor; enfin, fi nous fommes devenus capables de grandes choses , nbft-ce pas une fuite de vos propres vertus qui fe font identifiées en nous ? pouvez-vous les y étouffer fans renouveler & renforcer cette loi barbare , oui donnoit aux peres le droit d’égorger
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leurs enfans? Et qui pourri fe charger alors de conduire un troupeau d’aveugles ? Otez -moi toutes les autres libertés ; mais laiffez-moi celle de parler & d’écrire félon ma conscience.
Et quel temps fut jamais plus favorable h la liberté de la preffe ? le temple de Janus eft fermé; c^elf-a dire , on ne fe bat plus pour des mots: ce feroit faire injure a la vérité, que de croire qu’elle pût être arrachée par le vent des doctrines contraires : quelles en viennent aux mains, & vous verrez de quel côté reftera la viétoire. La vérité eut-elle jamais le défions, quand elle fut attaquée à découvert, & qu’on lui laiffa la liberté de fe défendre ? Réfuter librement l’erreur, eftle pins fûnmoyén de la détruire. Quelle contradiction ne feroit-ce pas , fi , tandis que l’homme fage nous exhorteroit à fouiller avidemmentpar-tout pour découvrir le trésor caché de la vérité , le gouvernement venoit arrêter nos recherches & foumettre nos connoiffances à des loix prohibitives?
Lorsqu’un homme a creusé la profonde mine des connoiffances humaines , lorsqu’il en a extrait les découvertes qu’il veut mettre au grand jour, il arme fes raison-
neme ns pour leur défense ; il éclaircir & ûifcute les objections. Enfüite, il appelle fon adversaire dans la plaine , &c lui offre l'avantage du lieu , du vent (k du foleil. Car fe cacher , tendre des embûches , s’établir fur le pont étroit de la censure , où l’agreffeur foit néceffairement obligé de paffer , quoique toutes ces précautions puiffent s’accorder avec la valeur militaire, c’eft toujours un figne de foibleffe & de couardise dans la guerre de la vérité. Qui peut douter de fa force éternelle & invincible ? qu’a-t-elle besoin pour triompher de pdice ni de prohibition? ne font-ce pas là les armes favorites de l’erreur? accordez à la vérité un plus libre développement fous quelque forme qu’elle fe présente ; & ne vous avisez pas de l’enchaîner tandis quelle dort , car elle cefferoît de parler fon langage. Le vieux Protée ne rendoit des oracles que lorsqu’il étoit garroté. Mais la vérité dans cet état prend toute forte de figures , excepté la fienne ; peut - être même conforme-t-elle fa voix aux temps & aux circonftances , jusqu’à ce qu’on la fomme de redevenir elle- même.
Eh ! fi nous n’avions que la charité pour guide , de combien de choses ne nous re-
poserions-nous pas fur la conscience des autres !
L i moindre divifion dans les corps nous trouble & nous alarme, & nous ne prenons aucun foin de rsflembler les membres épars de la vérité, qui forment cependant la matière de toutes les feiffions , la plus funefte de toutes les ruptures. Eftil quelque chose qui d’abord reffemble plus à l’erreur qu’une vérité qui luttecontre des préjugés que le temps a consacrés ? On peut donc affirmer que ia censure empêchera moins d’erreurs quelle ne proscrira de vérités. Pourquoi nous parler continuellement du danger des nouvelles opinions , puisquei’opinion la plus dangereuseeftceüe des personnes qui veulentqiPon ne pense &c qu’on ne parle que par leur ordre ou par leur permiffion ? d’ailleurs , il ne faut pas croire que les erreurs & les fauïfes doctrines ne foient point néceffaires à l’économie morale du monde. Si tout-à-coup la vérité fe présentoit à nous dans tout fon éclat , elle accableroic notre foiblcffe, & nos yeux ne pourroient en foutenir le fpectacle. L’erreur eft îe nuage qui s’interpose entr’elle & nous, & qui , ne fe diffipantque par degrés , nous prépare à recevoir le jour de îa vérité.
Enfin , les erreurs font presque suffi communes dans les bons gouvernemens que dans les mauvais. Car, quel efi le magistrat dont la religion nepuiffe être furprife, sur touc fi Ton mec des entraves à la liberté de la preffe ? mais redrefler promptement 6c volontairement les erreurs dans lesquelles on eft tombé , &c préférer au crilte plaifir d’enchaîner les hommes celui de les éclairer ; c’eft une vertu qui répond à la grandeur de vos actions , &c a laquelle feule peuvent prétendre les mortels les plus dignes 6c les plus fages.
Tandis que Milton cravaiHoita éclairer fes concitoyens , chaque jour , de nouneaux troubles agito:enc l5 Angleterre :
Charles eut le tort irréparable de vouloir être absolu dans ses états , & d'employer la force contre un peuple trop éclairé lut ses droits pour fe soumettre à une obéissance paffîve. Plaignons Charles d’avoir été la victime de cette erreur ; mais ne cherchons pas à le justifier. Touc le monde fait qu’il perdit la vie fur un échaffaud , 6c c’eft bien inutilement qu’on a voulu transformer en parricide , ce qui n’eft au fond qu\in grand exemple de juftice : car, félon l’observation d’un célébré écrivain de
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de nos jours : « h loi n’est qu'un vain nom , fi fon glaivene plane iur toutes les têtes, & n’abat indiftinébement toutes celles qui s’élèvent au-deflus du plan horisontai , fur lequel il fe meut ».
La grande faute que commirent les Ànglois, ne fut pas de punir un roi coupable , mais de proscrire la royauté ; comme fi elle eût été complice des attentats de celui qui en étoic revêtu! Parce qu’un magiftrat prévarique dans fes fonctions , faut-il proscrire la magiftrature ? Non fans doute , ce font deux choses absolument différentes , & qu’il importe de ne pas confondre : il ne falloir donc pas chercher a fe donner une forme démocratique , incompatible avec le temps, les lieux & les circonrtances ; il ne falloit pas sur-tout punir les enfans de Charles , des erreurs de leur pere ; il ne falloit pas les réduire a s’expatrier ; tandis, qu’on fouffroic patiemment que , fous le nom de protecteur, un ambitieux Démagogue usurpât l'autorité souveraine. Voilà le crime des Anglois : car quelque étendus que foient les droits des nations , elles ii’ont pas. le privilège de Pinjultice*
Les presbitériens , qui d'abord avoient
éré les plus grands ennemis de Charles * fâv his de voir qu’a près fa more, les autres feètes jouiffoienc d’une plus grande liberté, devinrent tout- à-coup les apologiftesde ce prince , & reprochèrent à la nation de 1 avoir fait périr. Ce fut pour répondre a leurs déclamations , que Milton composa fon traité du droit des rois & des magistrats.
Déjà il avoir répondu à l’/co/z Basilic a : (i)c’eft au commencement de cet ouvrage dont nous ne donnerons point l’analyse * parce qu’il en exifte une traduction françoise , très-exade , que l’on trouve ce morceau digne de Démolihène.
a Ce n’eft pas le vain défir de me 5j> faire un nom parmi mes contempov rains , ou dans la poftérité, qui m’a » porté à écrire contre un roi. S? j’avois v été tourmenté de la foif de la renomn niée , j’aurois trouvé des moyens plus » lûrs pour y parvenir. Les rois ,
(i) Ou portrait du roi d’Angleterre, dans fa folitude et dans fes fouffrances : ouvrage qu’on prétendoit que Charles Premier avoit composé dans sa prison, et qu’on a su depuis êtrè du docteur Gauden , évêque «PExeter.
yy en écrivant contre des particuliers fi)^ yy ont reçu de leurs favoris les titres yy les plus magnifiques ; mais un partiyy cuher ne s’elx^ jamais fait beaucoup yy d'honneur en écrivant contre un roi. yy Eh / comment obtiendroit-on quelque yy gloire eo réfutant ces antagonilies de yy cour? Si h s rois font redoutables par yy leurs légions , iis font presque toujours yy bien foihles par Meurs raisonneniens. yy Accoutumés , dès le berceau , à ne faire yy que leur volonté, comme à ne fe feryy vir que de la main droite , iis fe monyy trent auili inhabiles à raisonner qu’a yy fe fervir de la main gauche. Sont-ils yy forcés d’en venir a cette espece de yy combat ? toute leur fupériorité dispayy roit , & l’on ne trouve en eux que 5} les plus foibles adversaires. Cependant, yy par égard pour ceux qui , foit habitude, yy foit fimpiicité , foit défaut d’inffruétion , yy ne jugent des rois que par le nom yy pompeux de majefté , Ôc font toujours yy prêts à les admirer eux ik leurs acyy dons, comme s’ils ne respiroient pas
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Ci) Tels que Henri VIII. contre Luther.
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» le même air que les autres hommes; v je ne ferai point difficulté de relever v le gant , quoique jette par un roi , v & de descendre dans l’arêne pour la v cause de la liberté de la patrie », Le but de cet ouvrage, eft de prouver que , faire rendre compte à un tyran de fa mauvaise administration , & le déposer , après l’avoir convaincu de fa forfaiture , ou même le condamner à périr , fi fes crimes font de nature à mériter la mort , eft non-feulement la chose la plus équitable en elle -même; mais encore reconnue pour telle dans tous les temps , par la plus faine partie du genre humain ; & que le falut du peuple étant la fuprême loi, il lui eft toujours permis de s'arracher à la fervitude par les moyens qui lui paroiffent les plus fûrs & les plus efficaces*
Cette production rappellant le mérite des autres ouvrages de Milton , on le nomma fecrétaire des affaires étrangères au conseil d’état : place qu’il remplit avec diftincfion jusqu’à l’avénement de Charles IL C’eft un recueil très-curieux que celui des lettres qu'il écrivit dans ce pcfte.
C eft pendant cet intervalle qu’il fut chargé par le corps légiflatif de composer la défense du peuple Angîois. Il était fans doute bien glorieux pour Milton d’avoir une pareille tâche â remplir : auffi s’en acquitta-t-il avec toute la fupériorité qu’on dévoie attendre de fes lumières & de fon génie.
Cet ouvrage tient à des circonftances trop importantes , pour que le détail des causes qui y ont donné lieu puiiïe être absolument indifférent : nous avons dit plus haut que les Anglois avoient eu tort de proscrire les enfans de Charles, parce qu^ls. n^étoient point coupables.
C’étcit commettre gratuitement unegrande injuftice, & cela dans un temps où il .semhloit qu'on voulût rappeller les loix à leurs antique févérité : toutes les nations dévoient être indignées d’une pareille conduite. Il étoit impoffible de ne pas s’intéreffer a la famille infortunée du roi Charles ; & des esprits peu réfléchis qui ne favoienc ou ne pouvoient fe rendre compte de leurs propres fensanons, dévoient naturellement prendre cet intérêt pour une preuve de l’innocence du monarque, & ne pas faire abftraftion
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de lui dans la jufte pitié qu’inspiroit le fort de fes enfans.
Le plus âgé de tous crut qu’il étoit de fon devoir de juftifier la mémoire de fon pere ; mais il lui falloir le fecours d’une plume éloquente , & on lui indiqua Sa!umai\c , profefleur à l’univerfité de Leyde . Ce Saumaize s’étoit fait une grande réputation par fes commentaires fur différens auteurs grecs & latins.
Charles le vit ; & moyennant une centaine de jacobus , Saumaize fe chargea de faire l’apologie du roi d’Angleterre. Il eft aisé de juger qu’un grammairien versé dans la fcience des étimologies * mais étranger aux affaires politiques , dévoie être peu propre à ce genre de travail : auffi s’en acquitta* t-il avec toute l’incapacité, mais en même temps avec toute la présomption de l’ignorance.
Il paroît , d’après l’ouvrage de Milton 9 que celui de Saumaize n’étoit qu’un tillu de (ophismes 6c de fubtilités feoiaftiques. Beaucoup d’injures contre la nation Angloise , à travers un ridicule étalage [de citations grecques & latines : enfin les principes de la plus abominable tyrannie présentés fans aucune espece de mena-
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gemsnt, & soutenus avec toute l’impudence du cynisme le pins révoltant.
Telle fut la production que Saumaize mit au jour , fous le titre de défense du roi Charles. Malgré l’intérêt du fujet , elle n’eut qu’un fuccès médiocre ; & l’auteur fe couvrit de honte par un ouvrage qui , fait dans d’autres principes , eût pu lui donner des ticres à la gloire , & contribuer efficacement aux progrès de la raison.
En effet , on eût pu dire au prince Charles : « c'eft pour n’avoir pas connu les bornes de fon autorité ; c'elf pour s’être cru fupérieur à la nation qui l'avoic établi îe dépofitaire de fa püffance , qu'une fin déplorable a privé le roi votre pere du fceptre & de la vie. Plaignez fon fort , vous le devez ; donnez des larmes à fa mémoire ; mais ne fongez point k juftifier les erreurs dont il fut la viétime. Qu’elles foienc pour vous l’héritage d’un grand exemple ; ayez-Ies toujours présentes à votre esprit, fi quelque jour la fortune vous appelle à régner ; & n’oubliez pas que la loi ne fait acception de personne. Les Anglois font injuftes à votre égard. Je plaiderai votre
cause personnelle, non parce que^vous êtes prince , mais parce que vous êtes malheureux & opprimé.
a Tout homme à qui le talent d’écrire échut en parcage , fe doit conftamment a la vérité,* fa plume ne lui appartient point ; elle eft la propriété des viftimes de Pinjuftice. Je ne ferai donc pour vous que ce que la conscience de mon deveir m’eût obligé de faire pour tout autre. Mais en prenant votre défense avec tout l’intérêt que m’inspire le fentiment de vos malheurs, n’attendez pas de moi l’apologie des erreurs de l’auteur de vos jours. Sa cause n’eft point la vôtre; & fi vos regrets vous portent h les confondre , la juftice & la vérité veulent qu^on les fépare
Qu’alors Saumaise 3 au lieu d’inveéliver la nation Angloise , & de prêcher la doétfine des tyrans, parla feule néceffité de juftifier Charles , eût , au contraire , tonné contre l’usurpateur Cromwe! ; qiPil eût démasqué fon ambition , (a déceftable hypocrifie , fa tyrannie déguisée , rusée & profonde ; qu’il eût enfin contraint par la toute - puiffance de la raison & du talent , les Anglois , a rougir de h
proscription ne la famille royale , c’eût été remplir a la fois la plus fainte 6c la plus belle de toutes les missions.
Mais une pareille conduite étoit sans doute au dessus de Saumaize , & peut-être même de son siecle : cependant les HolSandois , libres alors &c méritant de l’être , indignés de voir qu’un homme qui vivoit â leur folde , osât publier chez eux les principes de îa plus abjecte servitude , s’empressèrent de proscrire l’ouvrage , & traitèrent l’auteur avec assez de mépris.
Milton , chargé comme nous l’avons dit, de juftifier la nation Angloise , publia bientôt sa réfutation de l’écrit de Saumaize , fous le titre de Défense du Peuple Anglais . Elle lui valut mille livres fterling de récompense , & obcinc le plus grand fuccès , non-feulement en Angleterre , mais même dans les pays monarchiques. C’eft du moins ce qu’on apprend dans une differtanon Latine , qui parut peu de temps après , en faveur^ du parti royalifie. L’auteur anonyme de cette differtation fe plaint avec amertume du peu de cas qu’on a fait de l’œuvre de Saumaize ; tandis que le livre de Milton
h joui de la deftinée la plus brillante : » ce que Filluflre Saumaize , dit-il , a. écrit en faveur du roi Charles , a eu tou-?, tes les peines du monde à voir le jour , & ne s’eft préfenté qu’une fois à fimpref- 3fîon ; il n en a pas été de même de Tou-*' vrage de Milton , on n’en a fait un fi grand nombre d’éditions , que je ne fais â laquelle je dois renvoyer le lefteur (i)« Saumaize chafle de la Hollande 9 oit forcé de s’en éloigner à caufe des défa-~ gré mens que lui avoit occafionné fa défenle du roi Charles , s’étoit retiré à la? cour de la reine Chriftîne , efpece d’école de pédanterie, ou notre grand Defcartes eut la foibleffe de fe rendre , & dé quitter l’honorable million d’éclairer le$
{i) Je vais citer le paiïage latin à fin de cl on lier échantillon des honnêtetés littéraires de ce temps |à. Qüod om-'tiffimus Salmafius ad tuendum jus & hopùrern Caroli Britanniœ manarcha ; ficeler atorum manibus inter feÜi , prudenter fcripfirat , unâ tantum ïmprejjîone , idque , magna cum dijficultate in lucem- erupit : tanto todio hifce ultimis temporibus veritatem mundus perjequïtur „ Sed quod fceleflijfimus Mil tonus , ad lacer andam famam régis defuntli , & fubvertendum in fubditas dominium hœ teditarium , invidiofe elaboravil , illius tôt funt exempta fia , ut nefcio cui leclorem remïtterem , fie mendaciorum & conviciorum amare flagrant homines : volumine unjecir^ perÀlûJ^mi juni prçtii* ufus [um ,
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hommes j pour s’affubler du ridicule efîl* ploi d’inftituteur de la plus méprifable de toutes les créatures : complaifance fervile qu’on ne manque pas de citer dans tous les éloges qu’on fait de ce grand homme, & qui flétrir oit à jamais fa gloire , fi cette gloire étoit fondée fur des titres moins respectables.
Le grammairien Saumaize de voit jouir & jouiflbit en effet de la plus grande faveur dans cette cour fchoiaftique , il en étoit en quelque forte le premier mini£ îre , lorfque l’ouvrage de Milton pârut ; à peine l’eut-il lu , qu’il fe trouva dans un état difficile à décrire : dans fon extravagante coîere , il jura la perte de Milton & du fénat anglois ; cependant Chriftine commença de jour en jour à perdre de la grande opinion qu’elle s’étoit fait de Saumaizq , oc finit par le traiter avec tant de froideur & de mépris, qu’il fut contraint de quitter la partie ; alors n’ofant plus retourner en Hollande , on prétend quil fe donna la mort ; foit qu’il eut des remords , foit qu’il ne put fup-> porter la honte dont il s’étoit couvert à Pans ; l’ouvrage de Milton fut condamné à être brûlé , non , à la vérité parle parlement 7 mais par le lieutenant civil , à
îinftîgation des prêtres : la même condamnation lui fut infligée à Touloufe; ce qui prouve la fenfation qu’il fit en France , où il fembîe que ces fortes de condamnations aient été de tout temps l’apanage des bons livres* Donner aujourd’hui l’extrait de l’ouvrage de Milton 9 c’eft donc en quelque forte fe pourvoir en requête civile ; c’efl demander la revifion du procès ; & il feroit afîez fingulier qu’on le jugeât aujourd’hui comme au quinzième fiecle : le temps n’eft pas loin où je n’aurois pas voulu parier : peut-être aujourd’hui Milton a-t-il lieud’efpérer une réhabilitation complette. Que fi pourtant Ton s’avife de dénoncer mon extrait, j’oppofe une fin de non-recevoir à laquelle il n’y auroit rien à répondre ; ce feroit d’invoquer la maxime non bis in idem .
De grands chagrins domeftiques empoifonnerent fes fuccès .* fa femme qu’ii idolâtroit depuis l’époque de leur réconciliation , mourut en couche* Une autre qu’il époufa quelque temps après * eut le même fort ; lui-même , il perdit la vue * & l’on ne peut lire fans attendriffement les vers qu’il fit à ce fujet?& qui ornent le premier chant de fon poème du Paradis perdu* Enfin f pour avoir rempli le
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devoir d’un bon citoyen , il fut affailiï d’un déluge d’injures & de calomnies y qu’il n’eut pas le courage de méprifer.
L’auteur du Clamor rtgïi fanguinis pouffa la folie ou l’indignité jufqu’à lui reprocher , entr’autres défauts corporels, la malheureufe infirmité dont il venoit d’être atteint. Milton répondit avec une fenfîbilité qu’il auroit pu s’épargner , & qui dans un moins grand homme ne feroit pas exempte de ridicule , qu’il ne croyoit pas quon l’eût jamais trouvé difforme, qu’il n’étoit pas à la vérité de la plus riche taille 5 mais qu’on ne pouvoit pas non plus le ranger dans la claffe des très-petites , & que quand on lepourroit, il auroit cela de commun avec plufieurs perfonnages célébrés dans les arts de la guerre & de la paix $ qu’il ne voyoit pas pour quelle raifon on traiteroit de petit celui qui feroit affez grand par le courage ; & que pour lui , dans fa jeuneffe , il n’avoit jamais craint, l’épée au côté, que pérfonne pût impunément lui faire un affront , qu’il fe lent oit toujours le même courage $ mais qu’il n’avoit plus les mêmes yeux, que cependant les prunelles en étoient fi nettes à l’extérieur , qu’il falloir qu’il avouât lui-même fon infirmité
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pour qu*oil y crût; qu’il n’avoit point la mine pâle , puifqu’âgé de plus de quarante ans , tous ceux qui le voy oient lui donaioient dix ans de moins , fur fa figure ; qu’il ne pourroit en impofer fur ces différais objets , fans fe rendre tout-à-fai t ridicule aux yeux d’une infinité de fes compatriotes & de plufieurs étrangers qui le connoiffbient perfonnellement.
Quant à fa cécité , il rapporte l’exemple de plufieurs grands hommes dans tous les genres , qui ont eu le même fort , & parce qu’on vouloit la faire envifager en lui comme un effet de la vengeance divine , après avoir folemnellement proîefté qu’il ne fe fent coupable d’aucun crime qui ait pu lui attirer un pareil châtiment plutôt qu’à tout autre il ajoute ces belles & touchantes paroles : » mais puifque les royaliftes triomphent dans l’idée que j’expie maintenant le tort de mes écrits* je prends Dieu à témoin 9 que dans tout ce qui eft échappé de ma plume, je n’ai jamais écrit un feul mot contre ma confidence* que j’ai toujours été perfuadé de la juftice & de la vérité de çe que j’écrivois; que jamais je ne jne fuis laiffé conduire par aucun motif d’ambition 7 d’intérêt ou de vaine gloire 9
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mais par le fentiment du devoir , de l'honneur & du pieux attachement que j’ai toujours eu pour mon pays & pour la liberté de l’églife &r de l’état. Bien plus, j etois malade tk prefque privé d5un œil lorfque l’autorité publique m’a chargé de réfuter la défenfe du roi : les médecins eux-mêmes m’ont déclaré pofitivement que fi fentreprenois ce travail , je perdrois entièrement la vue : eh bien ! loin de me rendre à leurs menaces , je n’ai pas cru que je dufle balancer entre ma vue & mon devoir. »
Voilà certes de Fhéroïfme , on auroit peut-être de la peine à trouver dans Fhiftoire un trait plus honorable pour les lettres & pour ceux qui les cultivent i comment après cela , ne pas s’indigner de l’indécence avec laquelle quelques lexicographes fe font permis de calomnier les intentions de Milton.
» Cer écrivain, dit le rédafteur du Nouveau Dictionnaire hiftorique des grands hommes j cet écrivain échauffé par l’efprit du temps & par le feu des guerres civiles , compofa fon livre fur le droit 1 r c‘ 1 'n its, il veut y prou-
trône efi: comp-
table àfes fujets ; cjuon peut lui faire
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Ion procès , qu’on peut le dépofer & le mettre à mort. Milton porta d’autres coups à l’autorité royale dans plufieurs libelles insolens. »
Moi , n’en déplaife au rédaéleur , je penfe bien plus infolemmtnt que Milton; car je crois que , même les meilleurs rois font comptables à leurs fùjets. Le même rédaéleur dit dans le même article : » Milton fut fecrétaire d 'Olivier Cromwel , de Richard Cromwel , & du parlement qui dura jufquau temps delareftauratione5a& mai^e prit ladéfenfe de Charles I., dans fom livre intitulé deffensio régis ; Milton lui répliqua par un autre ouvrage, fous ce titre : Défeffe pour le peuple Anglois 9 imprimé en latin, en 1651. Jamais cette nation, fi fertile en frondeurs & en libelles diffamatoires, n’en vit un pareil; brûlé à Paris par la main du bourreau , & l’auteur eut à Londres un préfent de mille livres fterling.
Un ouvrage national , commandé & adopté par la légifiature du pays où il eli compofé ; c’eft, félon le judicieux rédacteur , un libelle diffamatoire ! L’auteur chargé de cette honorable million , & qui s’en acquitte avec tout le zele du patriotifme & toute la fupériorité du génie.
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ceft ce que M. îe réda&ettr appelle encore un frondeur .
Au refte , fi j’ai cité deux pafîages d’une compilation dont le prodigieux fuccès a de quoi furprendre ceux qui fe font donné la peine de la parcourir \ ce n’eft; nullement pour venger Milton des bévues ou de là mauvaife foi dun écrivain fournis à l’obédience y c’eût été manquer à la gloire de Milton, & peut-être auffi me manquer à moi-même. J’ai feulement voulu faire voir dans quel efprit font rédigés la plupart des articles de ce diftionaire , qui touche je ne ne fais comment à fa feptieme édition * & contre lequel il eft à propos de prémunir la clafie nombreufe des leéteurs vulgaires , auxquels il femble principalement deftiné.
Après la défenfe du peuple Anglois 9 Milton ne crut pas encore être quitte envers fa patrie : il avoir commencé une hiftoire d’Angleterre , il la continua dans les intervalles que lui laifibient fes autres occupations : ceft encore au fein des libelles & des faèHons qu’il compofa ce monument éternel de fon génie, ce fublime poème dont il avoir tracé le plan en Italie , plufieurs autres ouvrages fortirent de fa plume féconde } les ups relatifs
à des marieres de liturgie , cFautres à des difcuffions politiques , mais Cromwel étant mort > & la nation paroiflant décidée à rappellerle fils de Charles pour le placer fur le trône ; Milton fit paroître un ouvrage dans lequel il traçoit un plan de République, & tâchoit de faire voir à fes compatriotes combien il étoit dangereux de rétablir la royauté. » Puifque nous fommes appellés à redevenir efclaves , du moins , dit-il y profitons du peu de temps qui nous refie pour prendre congé de la liberté. »
» Nous allons devenir la honte des nations libres & le jouet de celles qui ne le font pas. Efi-ce-là, diront les étrangers t cette nouvelle Rome qu’efl devenue cet édifice de liberté que les Anglois fe glorifioient de bâtir ? A peine en ont-ils eu jet-té les fondemens qu’ils font tombés dans une telle confufîon ( non de langues , mais de faélions ) que celle de Babel n’étoit rien auprès de la leuri ils n’en ont fait tout jufle que ce qu’il falloit pour les rendre à jamais ridicules aux yeux de toute l’Europe. — - En effet, que manque-t-il à notre honte ? Pour en être convaincus , nous n’avons qu’à jet-* ter les yeux fur nos voifins ; ces généreux
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Bataves | placés dans des cîrconftances tien moins favorables que les nôtres , & privés de prefque tous nos avantages, ont formé le même projet que nous : eh tien ! maintenant leur fort eft alluré* ils forment une République heureufe & floriffante j ils font libres ! r....
« Combien n’aurons-nous pas à nous repentir, lorfque, par le rétabliffement de la royauté , tous les maux que nous avons foufferts peferont de nouveau fur nous. Dans un pays libre les citoyens les plus remarquables négligent leurs propres affaires pour celles de la nation : ils en font les ferviteurs perpétuels (1), & c’eft à leurs frais qu’ils lui rendent les fervices les plus généreux & les plus pénibles : cependant il$ ne priment point au-deffus de leurs freres. Ils vivent fobrement dans leurs familles , où régné la paix & la fimplicité ; ils marchent dans les rues comme les autres hommes : Chacun peut les aborder , leur parler librement , familièrement & amicalement.
En fera-t-il de même fi nous avons un roi ? Non , fans doute. Il faudra l’adorer
<i) And Drudges to the public : mot à mot 5 hommes de peine du public e
comme un demi-dieu , non-feulement lui , mais les perfonnages les plus vils de (a cour : les individus des deux fexes qui la compoferont feront corrompus par le luxe , par la débauche & par des emplois (erviles , qui , pour être exercés à la cour , feront réputés honorables.
Nous aurons une reine qui ne coûtera pas médiocrement à la nation. Elle fera probablement étrangère & papifte. En outre, une reine douairière. Chacun aura fa cour et fa maifon , compofée d’un nombreux domeftique. Enfin , une famille royale qui ne fervira qu’à multiplier la troupe fervile , non feulement des valets , mais de la nobleffe aulique, dont les enfans, fans efpoir pour la patrie , mettront toute leur gloire à devenir maîtres - d’hôtel , chambellans , huiffiers , valets - de->chambre , & même de garderobe ».
« Cependant, ces prétendus nobles, plus ils feront avilis & dégradés par les opinions de cour contraires à toute efpece de vertu plus ils fe montreront vains & orgueilleux : les fubfides fans aucune utilité pour nous , payés comme le tribut honteux de notre fervitude, fe-* sont encore à la merci de ces vampires»
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Ils en détourneront le produit, le convertiront à leur ufage , & ne rougiront pas d’en faire une fource de débauches & de fcandaîeufes profufions....^.
C’eft ainfî que Milton cherchoit à diffuader fes compatriotes du projet de rétablir la royauté ; mais fes foins furent inutiles. Charles II revint à Londres * & Milton fut obligé de quitter fa maifon & de chercher un azyie où il pût être en sûreté. Du fond de fa retraite, il entretint une correfpondance fuivie avec tout ce qu’il y avait de plus célébré en Europe. Enfin , il fe trouva compris dans l’ammftie générale , avec la feule reftriction qu’il n’occuperoit jamais de charge publique. Cette exception, qui prouvoit peu de caraéfere dans le nouveau , roi , ne dut pas être très-afîligeante pour Milton. Il eft probable que , d’après fes principes , il eut refufé lui-même toutes les places qu’on auroit pu lui offrir dans le nouveau gouvernement. Quoiqu’il en foit , il reparut après l’amniftie , & ce qu’il y a de bien plus extraordinaire , il fe remaria pour la troifîeme fois.
Il avoit trois filles, auxquelles il fit apprendre à lire les auteurs des différentes langues qui lui étoient familières-
Ces jeûnes perfonnes lui en faifoient des lectures qui pouvoient être très-intéreffantes pour Milton , mais qui fans doute ne l’étoient guere pour fes filles ; car elles n’entendoient pas le fens de ce quelles lifoient : auffi ne tarderent-elles pas à fe dégoûter de cette occupation , & Mikon n’exigea point de leur complaifânce une chofe à laquelle elles ne pouvoient trouver aucune efpece d’agrément. L’homme qui toute fa vie avoit prêché la liberté , ne voulut pas être tyran dans fa famille * ce qui n’eft pas toujours vrai de la plûpart de ceux qui remplilfent la même million.
On peut confidérer Milton comme poète , comme profateur , comme homme public y & fous ces trois afpefts on lui trouvera des droits à f immortalité* Sa vie, comme celle de la plupart des perfonnages célébrés , fut mêlée de grands fuccès et de cruelles difgraces* Mais dans ces différentes polirions , qui font ordinairement l’écueil de la médiocrité, Milton fut toujours conferver l’attitude de Thomme fupérieur. Il mourut à Londres en 1 674, âgé de foixante-lix ans* Quelque temps avant fa mort il vendit fa bibliothèque , non par nécelïitê , comime on l’a prétendu , mais parce qu’il
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regardoit fa bibliothèque comme un meuble affez inutile à fes héritiers.
Maintenant on peut apprécier , à leur jufte valeur , les affertions que Voltaire s’eft permis fur le compte de Milton. S’il faut Cm croire , Milton , que les Anglois regardent aujourd'hui comme un poète divin étoit un très-mauvais écrivain en profe , Il refta pauvre & fans gloire .
Un poète , bel efprit & gentilhomme de la chambre , devoit être peu propre fans doute à juger par lui-même les écrits politiques du républicain..... Mais couk ment ce prodigieux Voltaire, toujours prêt à expédier un brevet d’immortalité au premier avorton du parnafle qui lui adrefloit quelques rimes adulatrices , a* t-il été fi fouverainement injuffce envers la plûpart des grands hommes, dont il devoit fi bien connoître le fecret & défendre l’héritage ?