CHAPITRE PREMIER
A.vez-vous cru, Saumaize , qu^en donnant continuellement aux rois le nom de peres des peuples , vous nous persuaderiez qu’il n’est point de différence entre un pere 6c un roi ? Qu’a de commun la qualité de pere avec celle de roi ? Chacun de nous doit son existence à son pere ; notre roi nous doit la sienne ; la nature nous a donné des peres à tous ; c’est nous-mêmes qui nous sommes donnés des rois ; les rois appartiennent donc aux peuples, 6c les peuples n’appartiennent point aux rois.
Cependant, fussent- ils des peres en effet, qu’en résulterait-il ? Nous sommes tenus , ce
saut vos paroles * de supporter la mauvaise humeur & la sévérité d'un pere ; eh bien ! nous en agissons de même avec un roi. Mais si un pere , quelle que soit l’étendue de son pouvoir , tue son fds , lesloix le condamnent à périr : pourquoi n’en seroit-il pas de même d’un roi ? pourquoi ne le soumettroit-on pas à la plus juste de toutes les loix ! Cette pré' rogative seroit d’autant plus monstrueuse , qu’on ne peut pas se dépouiller de la qualité de pere ; mais un roi peut abdiquer quand il lui plaît ; il ne tient qu’à lui de n’être ni le roi , ni le pere de sa nation.
Maintenant , si nous considérons ce qui vient de se passer dans cette isle $ moi , Anglais , & témoin oculaire de cet événement mémorable, je vous dirai, à vous étranger , de qui le prouvez si bien par la maniéré dont vous parlez de nos affaires politiques , je vous dirai que nous n’avons pas fait périr un roi ; mais que nous avons fait justice d’un ennemi ; d’un ennemi qui , pendant dix années consécutives , ne travailla qu’à mériter son supplice ; je vous dirai que nous n’avons point versé le sang du pere , mais du destructeur de sa patrie. Niez , si vous l’osez , qu’une nation ait le droit de déposer 6c de punir son tyran ?
plusieurs souverains , dites-vous , ont péri d'une mort violente , les uns parle fer , d'autres par le poison ; mais ces exemples sont bien moins déplorables que celui d'un roi traduit devant ses juges , & qui subit V arrêt de mort qu on a prononcé contre lui .
Quoi / le vœu de tontes les institutions
Sociales n’est-il pas qu’un criminel , quel que soit son délit , paroisse devant ses juges ? qu’il y parle pour sa défense ? que s’il a mérité la mort , on ne l’exécute qu’ après que les loix l’ont condamné > Seroit-il plus conforme à la justice , à l’humanité , de l’immoler aussi-tôt qu’on s’est emparé de lui? Pen* sez-vous qu’il y ait un seul malfaiteur qui p libre de choisir , hésitât à donner la préférence aux formes légales ? Pourquoi la voie la plus légitime de procéder contre un particulier, ne le seroit-elie plus lorsqu’il s’agit d’un prince ? Voudriez - vous qu’on l’eût fait périr en secret , afin qu’on travestît du nom d’assassinat, la juste vengeance d’une grande nation ; que tout le fruit d’un aussi rare exemple , fût perdu pour la postérité , ou: que ceux à qui la gloire en appartient, semblassent avoir fui la lumière & outragé clam destinement la justice & les loix ?
Eh ! n’avez vous donc pas senti le tort que vous faisiez à votre cause , en avouant que cet événement ne fut point l'effet d'une fac** tion parmi les grands , ni dune sédition parmi le peuple ; que la haine , la crainte , l ambition ri y eurent aucune part , & qu on ne se détermina qu après une longue & mûre dé* libération ? Si l’acte en lui - même est digne d’éloges , ses auteurs n’en sont que plus recommandables , puisque n’étant mus d’aucune passion , ils ont tout fait par amour dp la vertu. Pour moi, lorsque toutes les circonstances de cette révolution me reviennent à la mémoire , lorsque je me rappelle la fervente unanimité de l’armée & de la plus grande
partie du peuple des différens comtés du royaume , qui s’écrièrent à l’envi : faites justice d'un roi , auteur de toutes nos mise res ; j^y reconnois une impulsion divine , soit du côté des magistrats , soit du côté de la nation ; jamais les hommes ne se portèrent avec plus de courage , ni , de l’aveu même de nos adversaires , avec plus de réflexion à un acte digne des héros des premiers âges , & qui rappelle mieux les loix à leur véritable institution , c’est-à-dire , à ne faire acception de personne.
Toutefois, combien de ménagemens n'avonsnous pas employés envers le coupable ! Les droits réclamés au commencement de la guerre , & sans lesquels il n’y avoit plus pour nous ni liberté, ni sûreté ; ces mêmes droits, lorsqu’il a été notre prisonnier , nous les lui avons demandé de la maniéré la plus humble, la plus soumise. Ce n’est qu’après avoir épuisé toutes les démarches & tous les refus, qu’on a pris la résolution de mettre un terme à cette négociation. Enfin , si tous les liens qui nous unissoient à lui , ont été brisés , ce n’est pas lorsqu’il a commencé d’être notre tyran , mais lorsque nous avons reconnu l’impossibilité de le rendre meilleur.