CHAPITRE II
Vous définissez le roi : un être en qui réside le souverain pouvoir f qui n est responsable qu'à Dieu de toutes ses actions , qui peut faire ce qui lui plaît , & qui n est soumis à aucune loi .
Eh bien! Saumaize > je vais vous démontrer , non par mes propres raisonnemens , mais par les vôtres , et par les autorités que vous citez , qu’aùcune nation ne reconnut jamais à ses rois une aussi, étrange prérogative* Eli ! quel autre en effet, qu’un écrivain vendu au despotisme , auroit l’ame assez servile pour établir les droits de la royauté sur les excès de la tyrannie ? Cette doctrine est évidemment l’opprobre de la servitude ; car* s’il est permis à un roi de faire tout ce qui lui plaît , il n’en est aucun qui mérite le nom de tyran , il n’a qu’usé de ses droits ; il peut impunément violer toutes les loix divines et humaines ; jamais il ne sera coupable : il n’est point d’abomination à laquelle il ne puisse légitimement se livrer. Et l’on osera soutenir que ce prétendu droit des rois est fondé sur la loi clés nations , ou plutôt sur celle de la nature ! Est ce donc une brute qui parle, et qui vient nous apporter le code des tigres ? Comment honorer du nom d’homme celui qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour dégrader j pour avilir l’espece humaine; .ce-
îui qui calomnie 3a nature au point de sou* tenir que cette mere tendre ait voulu que nous Fussions la propriété des tyrans ? Doctrine impie , qui ne tend pas seulement à rendre ces derniers plus féroces <5c plus oppresseurs , mais à leur persuader qu’ils en ont le droit ; que ce droit résulte des lois de la nature et de celles de la société ! Une opinion plus absurde et plus monstrueuse , estelle jamais sortie de la bouche des hommes?
Mais examinons de plus près ce droit des rois, qui a reçu , dites-vous 9 la sanction des quatre parties du monde.
11 n’a existé que très-peu de nations assez courageuses pour ambitionner la liberté , ou assez sages pour la mettre à prolit : presque toutes ont eu des monarques ; mais elles ont voulu qu’ils fussent équitables : lorsqu’ils ont abandonné la justice pour être despotes, Dieu n’a pas été assez ennemi de l’espece humaine , pour la courber sous la nécessité de se soumettre à leur tyrannie ; ni aucune nation assez insensée pour s’imposer à elle* même de à ses descendans, la plus absurde, la plus inique la plus cruelle de toutes les loîx.
Vous nous citez un passage de Salomon; loin de récuser le témoignage de l’écriture , nous l’invoquerons nous-mêmes ; mais écoutons d’abord la parole de Dieu. Nous lisons dans le Deutérononome (î) : lorsque vous serez dans la terre que le Seigneur votre
Dieu vous a donnée , & eue vous direz : éia~ blissons un roi comme les nations voisines.
Que les hommes méditent ces paroles : n’est-il pas évident , par le témoignage de Dieu même , que toutes les nations ont le droit de se choisir la forme de gouvernement qui leur semble préférable; de la changer Sc de la modifier à leur gré ? Dieu le déclare expressément aux Hébreux, & les autres nations n’en sont pas exceptées. Observez encore que dans l’opinion même de Di e u , la gouvernement républicain est plus parfait & plus approprié à la nature de l’homme que le gouvernement monarchique ; car Dieu l’a institué iui - même pour son peuple , éc ce n’est qu’après bien des prières <5c avec une sorte de répugnance , qu’il lui a perm !s d’abandonner le premier, pour adopter l’autre.
Mais afin de donner à connoître , qu’en leur laissant la liberté de choisir le régime qui leur plairoit le mieux , il entendoit néanmoins que ce régime fût toujours fondé sur la justice , il voulut que s’ils élisoient un prince , ce prince fût soumis à des loix , 8c il les prescrivit lui-même. Il étoit défendu au roi d* accumuler une trop grande quantité de richesses , & de multiplier le nombre de ses chevauæ & de ses femmes : obligé dans ses actions personnelles de se conformer à des loix 9 comment auroit-il eu un pouvoir absolu sur les autres hommes P II lui étoit enjoint de transcrire , de sa propre main- , tous les préceptes de la loi , & de les observer , afin qu'il ne se crut pas supérieur à ses frères. Ainsi, relativement à l’obéissance ans.
îoix , i! n’y avoit pas de différence entre le roi & son peuple, Dieu l’a dit : les rois & leurs sujets sont freres .
Tel est le sentiment de Joseph, ce digne interprète du code de sa nation , le gouvernement républicain est le meilleur , dit- il ; ( 1) rien demandez pas d autres ; car c est assez d être soumis à Dieu. Cependant , si vous êtes possédés de la manie d avoir un roi ; qu'il se conduise par la loi de Dieu , plutôt que par sa propre sagesse , & sachez le réprimer s il aspire à devenir plus puissant qu'il ne doit être.
De même , Poison, contemporain de Joseph , de profondément versé dans la loi de Moyse , (2) dit au livre de l’institution d’un roi : le devoir du prince ri est pas seulement de commander ; il doit encore obéir : de ailleurs , ceux qui acquièrent une grande puis sance au préjudice de l état , & au détriment du peuple , ne méritent pas le titre de roi > mais le nom d ennemis , car leur conduite est la même . Bien plus , ceux qui nuisent > sous prétexte de gouverner , sont pires que des ennemis déclarés , parce quon peut se prému nir contre ceux-ci , tandis quil n est pas toujours aisé de dévoiler la malice des autres
Quand cette malice est connue, pourquoi ne les traiteroit - on pas comme de véritables ennemis ?
(1) 4e* livre des antiquités Judaïques.
(2) Sur laquelle il nous a laissé un long cosamen-
Mais , direz* vous peut-être , que pourroiton conclure même de ce principe , un roi doit observer les loix comme le dernier de ses sujets , je le veux : cependant s’il ne le fait pas , d’après quelle loi pourra-t-on le punir ?...
Je réponds : d’après celle qui condamne les autres hommes ; car je n’y trouve aucune exception. On n’a pas fait un code pénal exprès pour les prêtres , ni pour les magistrats. S’il étoit reçu qu’un roi ne peut pas être puni , lorsqu’il devient coupable , parce qu’il n’existe pas de loi positive qui le condamne , les magistrats & les prêtres pourroient également réclamer le privilège de l’impunité pour toutes sortes de crimes. Les rois sont donc incontestablement , d’après le texte sacré , soumis aux loix comme les autres hommes ; & ils ne doivent pas se croire supérieurs à leurs f reres.
Cependant on assure que Salomon prêche une autre doctrine : obéissez aux ordres de votre roi , dit il , car il fait ce qui lui plaît : oit est la parole du roi , là est le pouvoir ; & qui peut lui dire : que faites* vous (1) ?
Mais Samuel ne se borne pas à dire au roi ; qu e faite s- vous ? Il lui dit encore : vous avez agi follement , Qu’est-ce donc que le
(1) Eccl. ch. 8, v« 2. Ce passage, dit RJilton, ne regarde ni le Sanhédrin, ni la totalité de la nation 9 mais seulement les^ particuliers.
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précepte de Salomon ? Un avis sage qu’il donne aux particuliers d’éviter tous démêlés avec les princes. Sans doute il est toujours dangereux pour de simples citoyens d’avoir à leur disputer. Mais faudra -t-il que toute une nation n’ose élever la voix lorsqu’un roi la menace de sa ruine ? Le laissera-t-elle paisiblement fouler aux pieds des loix divines 8c humaines ? attenter à la vie des citoyens? brûler les villes , <5ç commettre tous les excès de la plus effroyable tyrannie ?
Ce prétendu droit des rois que vous cherchez à établir pour le malheur des hommes , n© provient pas de Dieu ; îî a plutôt une origine infernale ; le devoir de l’espece humaine est de s’y soustraire 8c non de s’y résigner ; 8c c’est bien ici qu’on peut dire avec l’orateur de Rome (1) , dont vous ne rougissez pas d’attester le sentiment ^ ce quoi » de plus juste qu’une guerre entreprise » pour échapper à l’esclavage ? car bien » qu’un peuple ait le bonheur de vivre sous ^ un bon roi , s’il est libre à ce roi de de-
venir méchant , la condition du peuple » est déplorable
Voilà, voilà ce qu’a dit la raison humaine imprimée de la main de Dieu dans tous les pays & dans tous les âges. Eh ! que nous fait après tout le gouvernement des Israélites ou l’espece de pouvoir qu’ils attribuèrent à leur souverain ? S’obstine-t-on à croire que
(1) 4?. PHilippicpie*
leurs principes fussent au - dessus des loix , eux qui ne purent supporter la domination des enfans de Samuel , 8c qui les déposèrent à cause de leur avarice P Que nous importe, quand nous savons que Dieu est irrité contre eux , uniquement parce qu’ils demandèrent un roi? que nous importe, quand Dieu qui nous donna le désir 8c les moyens d’être heureux , plaça dans la tytfannie la source de tous les maux? Soutiendra- t- on que le droit de nous en défendre cesse devant ce mot Roi ? Que la république soit pillée , dévorée ou asservie par son prince , souffre-t-elle moins de dommage que si elle 1 etoit par un brigand ou par des ennemis „ du dehors? Faudra t- il mettre en question, s’il est. permis de repousser 8c de punir les ennemis de la société quels qu’ils soient? Enfin n’est-on pas plus fondé à faire justice d’un prince qui, comblé d’honneurs par le peuple, a proféré le serment de veiller à son salut , 6c. qui néanmoins trahit indignement le plus saint des devoirs ?
~\/ ous multiplierez en vain les citations de l’écriture , pour établir de tels principes ; ii faudroit changer la nature de lame humaine pour les faire adopter. Si Dieu fut sourd aux prières des Juifs, s’il refusa de les délivrer de la domination des rois , c’étoit pour les punir de s’y être soumis contre sa volonté ; cependant il ne leur défendit ni de lui adresser des prières contre leur roi, ni de s’en affranchir par leurs propres efforts? Quant à nous qui n’ avons jamais demandé
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de roi contre la volonté de Dieu , 6c à qui Dieu n’en donna jamais , mais qui d’après nos 3oix en avons établi un conformément aux droits qu’ont toutes les nations de se choisir leurs chefs ; pourquoi ne nous applaudiroit-on pas d’avoir proscrit la royauté , puisque les Israélites péchèrent en la demandant ? Ou plutôt, nous avions un roi; nous avons adressé nos prières à Dieu contre lui ; 6c la toute puissance divine a permis que nous en fussions délivrés.
Les rois ne tiennent leur autorité que de Dieu seul : voilà vos paroles , Saumaize , & le cri de ralliement de tous les apôtres de la tyrannie. Mais nommez-les donc ces rois qui ne tiennent leur autorité que de Dieu? Où en a-t-il existé de cette nature? Saül , le premier roi d'Israël , n’auroit jamais régné , si le peuple n’eût désiré d’avoir un roi , même contre la volonté de Dieu ; & proclamé à Mizpah , il continua de vivre en simple particulier , gardant les troupeaux de son pere , jusqu’à ce que le peuple l’eût élu une seconde fois à GU gai. David , quoiqu’il eût reçu l’oint du Seigneur , ne fallutil pas qu’il lût reconnu par le peuple , & qu’il se soumît à un pacte respectif? Vous dites vous-même que Salomon lui succéda su?' le trône de Dieu & qu il fut agréable à tous : l’agrément du peuple étoit donc compté pour quelque chose. Mais si ces rois , 6c tdus*ceux de la postérité de David , régnèrent h la fois par la grâce de Dieu 6c par celle du peuple , les autres , de quelque nation
8c de quelque pays qu’on les suppose , n’ont été rois que par la volonté du peuple. La providence ne s’en est mêlée que comme de toutes les affaires de ce monde , grandes & petites , sur lesquelles sa vigilance est continuelle. Nous pourrions dire , à aussi juste titre, que nous ne dépendons que de Dieu, puisque nous sommes également ses enfans* Ceci ne porte donc aucune atteinte aux droits des peuples ; & puisque les rois tiennent leur souveraineté de ces mêmes peuples, il est de toute justice qu’ils leur rendent compte de l’usage qu’ils en font.
Si les rois tiennent leur couronne de Dieu , les peuples tiennent de Dieu leur liberté , car toutes choses proviennent de lui. C'est dans ce sens que l’écriture nous dit : Dieu place les rois sur le trône & les en fait descendre. Eh ! le peuple en effet n’estil pas la cause de leur élévation & de leur chute ? Les droits des peuples n’émanerent donc pas moins de Dieu que ceux des monarques : lorsqu’une nation s’est donnée un roi sans l’entremise expresse de la divinité , elle a le droit de le déposer , comme elle eut celui de l’établir. Eh / n’est-il pas plus divin de détrôner un tyran que de le proclamer ? Sans doute , Dieu se manifeste bien plus dans un peuple qui dépose un souverain inique, que dans un monarque qui opprime un peuple innocent. Dieu lui-même a autorisé le peuple à juger les mauvais princes , puisqu'il lui accorde (i) dî enchaîner les rois des
[i] Ps. 14.9.
nations , ce qui dans le langage de l’évangile désigne les tyrans , 6c d'exercer un droit sur ceux qui se glorifient de ne reconnoître aucune loi . Comment donc se prêter à cette opinion extravagante 6c impie qui veut que les rois, c’est-à-dire communément les mortels les plus indignes (1) , jouissent d’une assez grande faveur auprès du Tout-Puissant pour qu’ilait soumis le monde à leurs caprices, 6c que par égard pour eux seuls , Dieu ait voulu que l’espece humaine fût réduite à la condition des bêtes ?
1) The Worst of man.