‹ Théorie de la royauté, d'après la doctrine de Milton /Chapitre 8 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

.Âpres avoir suffisamment prouvé que les rois des Juifs étoient soumis aux mêmes loix que le peuple ; que l’écriture ne contient aucune exception en leur faveur ; que la raison de les autorités réprouvent également cette maxime monstrueuse, que les rois peuvent impunément faire tout ce qui leur plaît, de que Dieu les a soustraits a toute jurisdiction humaine , pour ne les soumettre qu’à son propre tribunal , voyons si l’évangile a consacré d’autres principes , & s’il est vrai qu’elle nous prêche une servitude réprouvée par l’ancienne loi.

Vous tirez votre premier raisonnement de la personne même du Christ. Mais hélas ! qui ne sait que , pour opérer le mystère de notre rédemption , il a voulu se réduire nonseulement à la simple condition de particulier , mais encore à celle d’esclave ? Et son but n’étoit pas uniquement de nous affranchir de l’esclavage du péché $ autrement que signifieroit ce passage du cantique de samere , où il est dit qu’il est venu dans le monde pour détrôner les puissans & pour élever les humbles f. Quel rapport ces expressions auroient-elles à la venue du Messie , s’il n’étoit effectivement arrivé que pour établir ou renforcer le gouvernement tyrannique , de faire à tous les chrétiens un devoir de la servitude ?

Rendez , dit- il , à César ce qui appartient à César y et à Dieu ce qui appartient à Dieu . Ce précepte ne ren ferme- t-ïl pas implicitement celui de rendre au peuple ce qui appartient au peuple ? Rendez à tous ce que vous leur devez , dit S. Paul (i). On ne doit donc pas tout à César ; notre liberté n'est pas la propriété de César , puisqu’elle est un bienfait du ciel ; la déposer aux pieds de César , ce seroit la profaner indignement , ce seroit commettre un véritable sacrilège : màis voyons quelle étoitla doctrine du Christ.

Les enfans de Zébedée ambitionnent un pouvoir éminent dans son royaume , dont ils se figurent que l’établissement ne tardera pas. J. C. les réprimande de fait connoître à tous les chrétiens l’espece de gouvernement qu’il desire voir instituer parmi eux. Vous savez 9 dit-il , que les gentils sont soumis à la domination des princes & à l autorité des grands. Il ri en sera pas de même parmi vous : quiconque voudra s a ggrandir , qu il soit votre ministre ; & quiconque vo adroit être votre

chef y qu il soit votre serviteur .

Quoi ! Saumaize , sur de pareils fondemens vous croyez nous persuader que nos rois sont les maîtres absolus de nous & de nos biens / c’est ainsi que la réfutation de votre doctrine se trouve presque toujours dans les autorités mêmes que vous attestez. Les Israélites demandoient un roi cùmme les autres nations . Dieu les en dissuada par plusieurs

[i] Dans la i3e. Epître aux Romains.

raisons

raisons que J. C. résumé ainsi : vous savez que les princes des Gentils exercent leur domination sur eux . Quoique irrité de leur demande , Dieu avoit accordé un souverain aux Juifs : pour prévenir une semblable obstination parmi les chrétiens, J. C. leur dit positivement : il rien sera pas de même parmi vous . Pouvoit-il s’exprimer d’une maniéré moins équivoque ? Vous ne reconnoîtrez point cette superbe domination des rois , dussentils se présenter sous le titre spécieux de vos bienfaiteurs ; mais celui qui voudra devenir grand parmi vous , quil soit votre ministre , Sc celui qui voudroit être le premier , ou votre roi , quil soit votre esclave (i). D’après le christ lui-même , un roi chrétien n’est donc que le ministre du peuple ; voilà donc ce que doit être tout bon magistrat ; ou il ne faut pas qu’il y ait de roi parmi les chrétiens, ou il faut qu’il soit le serviteur de tous.

Ce que la religion prescrit ici, la simple raison le commande. Platon ne vouloit pas que les magistrats fussent appelles les seigneurs , mais les gardiens & les serviteurs du peuple . Il ne vouloit pas non plus que les peuples fussent nommés sujets , puisque les magistrats & les rois sont à leurs gages. Ce qu’il vante par dessus tout, c’est une république dans laquelle les loix seules corn*

Ii] Luc 33,

iS

mander t mt hommes , & où les hommes ne sont jamais les tyrans des loix. .

Aristote établit les mêmes principes dans sss Politiques , & Cicéron au livre ues lois.

Or si telle a été l’opinion des hommes l»s plus sages , si les meilleures institutions civiles ont eu pour base que le souverain pouvoir résidoit dans la loi; si 1 évangile ne prêchant point une doctrine contraire a la raison, ni au droit des nations, n est- il pa» évident que l’apôtre, lorsqu’il nous recommande de nous soumettre aux pouvoirs, lorsqu’il nous dit que tout pouvoir vient de Dieu n’adresse pas seulement la parole aux particuliers , mais aux rois eux-memés ; car autrefois les anciennes loix etoient regardées comme l’ouvrage de Dieu; « et qu est-ce en effet que la loi , dit Cicéron , si ce n est la raison elle- même , cette émanation de la divinité oui commande le bien & prohibe le mal « ? L’institution de m magistrature propre à nous faire vivre sous 1 empire des Lix, aura donc, si l’on veut, une source divine ; mais les peuples ont incontestable, ment le droit d’élire tels ou tels magistrats, & de choisir la forme de gouvernement qui leur paroît préférable.

Vous- voulez , Saumaize , que les rois ne soient soumis à aucune loi ; & vous prétendez , cependant, qu’ils peuvent devenir counables du crime de le se majesté-, s ns souffrent qîon attente à leurs droits; ensorte pue, par une contradiction très - palpable ,

un roi peut tout 6c ne le peut pas ; il est coupable 6c il ne l’est point.

Vous nous dites qu e Dieu donna plusieurs nations en esclavage à Nabuchodonosor , roi de B abylone . Je conviens qu’il les lui donna pour un temps limité ; mais montrez-moi qu’iL nous ait donné à ce titre , seulement pour une demi* heure , à Charles Stuart. Il a permis sans doute qu’il nous gouvernât ; mais osera-t-on dire qu’il l’a ordonné ? D’ailleurs , si tontes les fois qu’un tyran est le plus fort , on veut que Dieu soumette le peuple à sa tyrannie , pourquoi , lorsque ce peuple a l’avantage , n’accorderoit-on pas également à Dieu l’honneur de sa délivrance ? Dieu sera l’auteur de la tyrannie et il ne le sera point de la liberté! La peste, la famine, la guerre, tous les autres fléaux dont il lui plaît d'affliger les nations, on pourra, on devra s’en délivrer à tout prix , quoiqu’on sacfye qu’ils viennent de Dieu , Sc il n’en sera pas de même de la tyrannie r Pourquoi , quand nous en avons lés moyens , ne secouerions nous pas cet avilissant fardeau ? Faudrat-il que l’impuissance d’un seul à faire le mal de tous se fortifie de l’intervention de la divinité , 6c que la force générale pour le bien commun ne jouisse pas du même privilège r Loin de nous , loin de tous les bons citoyens cette doctrine absurde 6c impie qui frappe toutes les sociétés d’une mort civile , 6c qui rabaisse la condition de l’espece humaine à celle des animaux les plus

fils , puisqu’ en suivant ces maximes , un petit n ombre de despotes auront un pouvoir ogal sur l’homme & sur la brute !

Quant à moi, je ne doute pas que la suprême puissauce ne résidé dans le peuple.

« Aussi , dit Cicéron , nos sages aïeux voulurent que la volonté du peuple lut la loi souveraine : c’est par cette raison qu on deiéroit au peuple romain le titre de majesté ». Pourquoi craindroit - on de soutenir qu’un roi n’est que le serviteur de sa nation , puisqu’un sénat , maître de tant de rois , s’honoroit de dépendre du peuple? Tibere lui-même, le plus pervers des tyrans , rendit hommage à cette éternelle vérité, lorsqu’au rapport de Suétone , il se tint pour offense par un citoyen qui lui donnoit le titre de seigneui . Sans doute il recornoissoit sa dépendance du peuple, lorsqu’adressantîa parole au sénat, il dit : « Peres conscripts , j ai déclare plusieurs fois , comme je le lais maintenant , qu’un prince à qui vous avez confie librement une aussi grande autorité , devoit servir à la fois le sénat & le peuple ; je ne me repens pas de cet aveu jusqu ici je me suis applaudi de vous avoir pour maître , je le fais encore ». Et pourquoi cette coutume , qui , au rapport de Tacite , obligent les empereurs à se prosterner devant le peuple en entrant au cirque ? Cette espece d adoration n’étoit-elle pas un aveu de la souveraineté

du peuple r ,

Sauroaize , vous n’avez pas pu regarder de bonne foi comme nouvelle, une opinion

adoptée dans tous les te par les philosoplies les plus sages 6c les politiques les plus célébrés. La vôtre n’a pas été puisée dans de pareilles sources. Le pape 6c son clergé en ont été les inventeurs , dans un siecle où ils n’avoient que très-peu de crédit. C'est par cette doctrine servile qu’ils sont parvenus à acquérir une immensité de pouvoirs 6c de richesses. Alors ils ont mis sou^ le jongles despotes mêmes qu’ils a voient bassement adulés. Pour maintenir la plus' intolérable de toutes les tyrannies, ils ont tâché de persuader aux peuples qu’il étoit de leur devoir de gémir sous l’oppression d’un mauvais prince , 6c que , pour s’en affranchir , il falloit absolument que le pape les déliât du serment de fidélité. Voilà les dignes auteurs de vos dogmes inhumains. C’est d’après eux que vous nous répétez : « que les rois n’ont que Dieu pour juge , 6c qu’aucune loi écrite ou non écrite , naturelle ou divine, ne les soumet à être jugés par leurs sujets Mais est- il une loi qui le défende ? Existe-til un seul code pénal qui excepte les rois de la peine due au crime ? La justice 6c la raison n’ordonnent-elles pas de punir indistincte raejoit tous les coupables ? Dieu dit dans Isaïe : fai créé le meurtrier pour dé - • truire : le meurtrier sera-t-il donc au-dessus des loix ?

Mais , dites- vous , Y état serait bouleversé . .. Qu’importe , si cette révolution doit opérer son salut ? Où en seroient les choses hupaaines s’il étoit impossible d’y toucher lorsqu’ dis#

empirent ? Le changement ne petit qtdêtre avantageux en ceci ; car le pouvoir du roi retourne naturellement au peuple qui l’en avoit investi. Il revient de celui qui abusoit à celui qui a souffert de cet abus. Rien n’est plus juste ni moins susceptible d’arbitrage. Les loix ne font plus acception de personne; tous les individus y sont également soumis ; 6c il n’existe plus de Dieu , de chair 6c de sang , espece d’être qui ne répugne pas moins à la politique qu’à la religion.

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