‹ Théorie de la syphilisChapitre 5 sur 8 · NOSOLOGIE · texte numérisé non relu

NOSOLOGIE

On peut diviser les classifications nosologiques en deux catégories : les unes vraiment médicales , dans lesquelles les auteurs ont cherché à prendre pour base la distinction des espèces morbides; les autres, plutôt physiologiques, dans lesquelles on a fait autant de maladies qu’il y a d’organes souffrants, de fonctions lésées, d’altérations organiques. Dans les dernières, on a cru faire de la nosologie, en ajoutant au nom de chacune des parties du corps une terminaison en ite, ou telle autre que l’on voudra. Mon intention n’est pas de faire le procès à ces erreurs médicales, qui ne tendent à rien moins qu’à la négation de la science, puisqu’elles en nient l’objet, je veux dire les maladies.

Aussi, négligeant complètement la méthode physiologique dans ses applications nosologiques à la syphilis, nous allons nous occuper seulement des classifications qui nous paraissent le plus médicales.

1 . Sauvages, i-sr- Cet auteur plaça la syphilis dans sa dixième classe des maladies, qui comprend les cachexies. C’est au cinquième ordre, qui contient les maladies cutanées , que se trouve rangée la syphilis, à côté du scorbut, de l’éléphantiasis, de la lèpre, de la gale et de la teigne.

Remarquons d’abord qu’en nous en tenant à la signification propre du nom de la classe, les cachexies, que la syphilis est loin d’être toujours cachectique, que le plus ordinairement même elle ne s’accompagne d’aucun symptôme qui dénote cet état particulier de l’économie. Quelle analogie ensuite la syphilis présente-t-elle avec le scorbut, la gale et la teigne ? ne serait-elle pas tout aussi bien placée dans la première classe des vices contenant les symptômes cutanés légers du ressort de la chirurgie, tels que les taches, élevures, excroissances,

ulcères, fistules, gerçures et carie? Toutes ces affections se trouvent en effet dans la syphilis, quelquefois même réunies ensemble.

Les douleurs ostéocopes , si fréquentes dans cette maladie, lui donneraient droit à une place dans la septième classe des douleurs.

L’écoulement uréthral syphilitique se rapporterait très-bien à la troisième classe des phlegmasies, et entrerait dans l’ordre des phlegmasies membraneuses. 11 trouve, du reste, sa place dans cette nosologie au trentième ordre de la classe des flux.

Et comme cette maladie n’est pas seulement une maladie de peau , elle se trouverait tout aussi bien classée ailleurs que dans l’ordre qui lui est assigné par Sauvages.

Ainsi, dans eette classification, la syphilis, trouvant place partout, n’est point classée, ce qui tient au défaut inhérent à cette nosologie trop symptomatologique. En effet, Sauv&ges, prenant pour modèle les classifications artificielles adoptées en histoire naturellepar les botanistes, établit pour base de sa nosologie l’étude des symptômes; c’est ce que fit également Linnée, qui disait : Symptomata se habent ad morburn ut folia et fulcra ad planlam. D’après Sauvages, la définition d’une maladie doitse borner à l’énumération des symptômes, qui suffisent pour déterminer son genre et son espèce, et la distinguer des autres : symptomata magis obvia et simul conslantiora agmen ducunt. Le genre d’une maladie devra également s’établir par l’énumération des signes au moyen desquels elle présente des rapports de similitude avec les maladies de la même classe et du même ordre, comme aussi par les signes qui la différencient de celles des autres classes et des autres ordres: ainsi, les symptômes les plus sensibles et en même temps les plus constants forment, pour Sauvages, le caractère essentiel, pathognomonique de la maladie. En faisant reposer sa nosologie sur l’appréciation des symptômes, il était bien difficile que Sauvages pût échapper au défaut qui consiste dans la multiplication infinie des espèces morbides par la séparation et l’isolement des symptômes principaux d’une même maladie : c’est en effet ce qui arriva. Beaucoup de symptômes devin-

rerit ainsi des maladies essentielles, et nous avons vu, en ce qui regarde la syphilis, qu’en prenant pour élément le symptôme dominant, la syphilis pouvait occuper un rang dans presque chacune des dix cesses établies par ce savant nosologiste.

2. Cullen. — Cullen plaça la syphilis dans la classe des cachexies qui comprend les dépravations de l’habitude naturelle de tout le corps ou d’une grande partie, sans pyrexie primitive ou névrose. Cette maladie se trouve dans le troisième ordre des maladies impétigineuses, dont elle forme, avec la scrofule, le scorbut,Téléphantiàsis, la lèpre, le pian, la plique et L’ictère, le quatre-vingt-unième genre: ainsi, en ce qui regarde la classification de la syphilis , nous aurions à peu près les mêmes reproches à adresser à Cullen qu’à Sauvages. En effet, comme nous l’avons déjà dit, la syphilis n’est pas toujours cachectique; elle peut bien présenter des altérations cutanées de formes impétigineuses, mais n’est pas tout entière dans ces lésions; et d’ailleurs, cette maladie offre des altérations qui pourraient se rapporter aux intumescences du deuxième ordre de cette même classe. Enfin, certaines autres affections syphilitiques trouveraient également place, et à bon droit, dans plusieurs des ordres qui composent la quatrième classe des maladies locales.

Ainsi, Cullen, dont la nosologie a fait disparaître du cadre des maladies essentielles de Sauvages bon nombre de lésions et de symptômes communs à plusieurs maladies, ne fit pas mieux en ce qui regarde la syphilis. Cet auteur, pour éviter cependant la multiplication des espèces morbides qu’il reprochait à la méthode nosologique de Sauvages, ne fit plus seulement reposer sa classification sur l’appréciation des symptômes propres aux maladies, mais encore fit intervenir la considération des causes, du traitement et du siège, comme pouvant servir à l’établissement des espèces, des genres, des ordres et des classes.

La classification de Sagar diffère peu de celle de Sauvages, et classe tout aussi mal la syphilis; nous ne nous en occuperons pas.

3. Selle. — Selle voulut fonder sa classification sur la nature même des maladies: d’après cet auteur, pour la déterminer, on doit interroger les symptômes, recourir,quelquefois aux causes prédisposantes, consulter l’ouverture des cadavres, et surtout chercher la mesure de ressemblance des maladies dans le traitement. Ainsi, Selle procéda des symptômes au traitement, du traitement à la cause matérielle, et de

à | a nature de la maladie. ; Ees défauts de cette classification sont trop évidents pour que mmü 2J ons besoin de nous y arrêter longtemps. En effet, pour ce qui regarde ta »J, n hilis, elle se trouve dans la quatorzième classe des maladies vénériennes . equi comprend deux genres, la gonnorrhée et le chancre. 11 suffit de dire que la syphilis ne se contracte pas toujours par les rapports sexuels , :qîî , e'ile"n est point, par conséquent, toujours une maladie vénérienne.Si du reste l’on prenait avec Selle rigoureusement le traitement des maladies comme base de classification, il y aurait autant d’espèces de syphilis que de traitements différents pour les affections de cette même maladie; et, comme il est certaines syphilis qui guérissent sans traitement, celles-ci devraient échapper à toute classification.

4. Pinel. — Pinel range la syphilis dans la cinquième classe des maladies organiques, qui comprend dix genres, qui sont ; la syphilis, lescorbut, la gangrène, le cancer, les tubercules, la scrofule* le rachitis, l’éléphantiasis des Arabes, l’éléphantiasis des Grecs, et enfin le yaws ou pian.

Dans le premier genre syphilis, eet auteur admet une espèce simple et des espèces compliquées avec la scrofule, les dartres, la gale, le scorbut, la goutte et l’hypoehondrie ; d’où résultent des syphilis scorbutiques, hypochondriaques, etc.

Nous trouvons d’ailleurs la blennorrhagiesyphilitique dans les phlégmasies des membranes muqueuses. Du reste, la syphilis n’ayant pas lé moindre rapport avec le scorbut, la gangrène et le cancer, par exemple, on comprend assez peu qu’elle se trouve placée & côté de ces dernières maladies, Qui ne voit, dans ces espèces comjvüqïiées de Pinel, une confusion complète qui résulte évidemment de cè 1 que des

symptômes isolés ont été pris pour la maladie tout entière, de manière à en faire des espèces distinctes?

Du reste, quoi de plus mal déterminé, dans la nosographie de Pinel, que cette classe des maladies organiques générales? Qu’est-ce qui la caractérise? est-ce la multiplicité des produits morbides répandus sur plusieurs points de l’économie ? est-ce l'unité du produit morbide, mais développé ou pouvant se développer simultanément sur points dans plusieurs tissus à la fois? C’est Ce que Pinel ne dit pas; et si la gangrène ne se trouve placée dans ce groupe que parce quelle peut se développer sur chacun des points quels qu’ils soient du corps, pourquoi le phlegmon n’y trouverait-il pas également une place, et au meme titre ? Si la dissémination d’un même produit morbide dans plusieurs points forme le caractère de cette classe, pourquoi y trouvons-nous des maladies qui nous présentent, dans leur cours, non plus seulement un même produit morbide, mais bien une diversité de produits morbides? Et^si cette diversité, au contraire, est le caractère de cette classe, pourquoi n’y trouvons-nous pas la goutte? pourquoi y trouvons-nous le scorbut, la gangrène, les tubercules?

Cette ciasse étant donc complètement fausse, la syphilis qui en fait partie ne peut être considérée comme classée.

Si donc jusqu’aujourd’hui la syphilis a échappé à toute classification nosologique, c’est que toutes ont le défaut de s’appuyer sur des caractères accessoires, tels que le siège, la cause , le degré d’inflammation, la durée, le traitement, tel ou tel symptôme plutôt que tel ou tel autre: toutes circonstances qui dans la maladie sont incapables de servir de base à une classification ; la meilleure preuve que nous puissions en donner se trouve dans ce qu’on vient de lire touchant les applications nosologiques à la syphilis.

Peut-on, aujourd’hui, faire mieux que ce qui a été fait, et répondre à la question que nous nous sommes posée en commençant ? C’est ce que nous allons examiner.

Pour arriver à constituer une bonne nosologie, deux conditions fondamentales doivent être remplies; il faut:

1° Bien établir et caractériser les différentes espèces morbides, les maladies essentielles, c’est-à-dire à existence propre, distincte, de manière à ne jamais confondre avec une maladie essentielle soit un sym ptôme, soit une lésion, soit une affection symptomatique.

Cette première condition est la principale, c’est même, à proprement parler, tout ce qu’il y aurait à faire , si l’on voulait s’en tenir à ce qui existe dans la nature.

2° Il faut, les maladies essentielles étant bien limitées et bien définies, en faire des groupes , les classer le plus naturellement possible d’après des caractères communs, et en cela il y a toujours un certain travail artificiel de l’esprit.

D’après ces principes posés par M. Teissier, qu’y avait-il à faire sous le rapport nosologique pour éviter l’écueil où sont tombés Sauvages, Cullen et tous les autres, qui n’ont que trop souvent dissocié les éléments des maladies ? Il fallait, avant tout, chercher les caractères nosologiques dans l’évolution des symptômes et des lésions constitutives, dans la marche des affections propres aux maladies , dans ce qui les nomme et les différencie beaucoup mieux que la cause, le siège , les symptômes , etc. etc., dont il faut cependant tenir compte : c’est ce que fitM. le docteur Tessier, dans ses leçons à l’école pratique, en établissant qu’il existe un groupe de maladies caractérisées par l 'évolution successive ou simultanée de divers produits morbides dans différents points de l'économie. Ainsi, diversité de siège, diversité de produits morbides, tel est le caractère nosologique des maladies qu’on peut désigner sous le nom de constitutionnelles. Dans ce groupe se trouvent la scrofule , la goutte, la syphilis et la lèpre (1).

Du reste, nous nous servons du mot constitutionnelles pour désigner ces maladies, parce qu’il est traditionnel dans la science, et nous devons dire qu’on ne doit y attacher d’autre sens que celui qu’exprime la définition du groupe.

(i) La lèpre contagieuse, celle qui sévissait au moyen âge dans nos contrées

En suivant celle méthode, nùuS échapperons à cette confusion que nous avons signalée dans toutes les nosologies précédentes. Les différents symptômes de la syphilis , toutes les affections qui la caractérisent, ne se trouveront plus ainsi dissociés, et constitueront une véritable unité. D’un autre côté , cette maladie se trouvera séparée de toutes celles qui n’ont rien de commun avec elle. 11 suffit, en effet, de jeter un coup d’œil sur le tableau que nous croyons devoir présenter ici de la syphilis, pour trouver la justification de ce que nous avons avancé.

Définition de la syphilis. — On peut définir la syphilis : une maladie contagieuse, transmissible par hérédité, caractérisée par l’évolution successive ou: simultanée de divers produits morbides sur plusieurs points de l’économie , et qu’on peut diviser de la manière suivante en trois catégories :

1° Toutes les variétés de chancre se développant toujours comme conséquence d’inoculation au point même d’application du principe virulent (accidents primitifs ); les abcès, les lymphites, les bubons virulents qui se développent à distance du chancre d’inoculation, et forment ainsi ce qu’on appelle les accidents successifs du chancre, de même nature que lui, comme lui pouvant se transmettre par inoculation.

2° L’induration du chancre, sa transformation en tubercule muqueux (plaque muqueuse, pustule plate, humide), l’induration des bubons, la chute des cheveux , le développement d’engorgements ganglionaires cervicaux (bubons secondaires) , la manifestation des diverses éruptions cutanées (syphilides), l’iritis, certains écoulements blennorrhoïdes, les douleurs affectant le caractère névralgique (accidents secondaires, symptômes de la première période de la syphilis constitutionnelle).

3° Les tubercules cutanés; les gommes sous-cutanées, sous-mu’ queuses, intermusculaires; les ulcères; les douleurs et rigidités musculaires ou articulaires ; le sarcocèle; les douleurs ostéocopes; les di-

verses altérations du tissu fibreux et osseux, tels que périostoseS, exostoses, caries, nécroses; enfin, certaines amauroses, migraines, dyspepsies, convulsions, etc. (accidents tertiaires de la syphilis, ou de la seconde période de la syphilis constitutionnelle).

Telles sont les diverses affections qui peuvent se montrer dans le cours de la syphilis, auxquelles elle imprime une marche propre. Bien que nous ayons dû, pour définir cette maladie, grouper ainsi tous les symptômes, toutes les lésions qui peuvent s’observer dans son cours, cependant, ce serait une erreur de croire qu’il faille toujours leur réunion et leur ensemble pour avoir le droit de conclure à l’existence de la syphilis dans les cas particuliers.

De même que, dans les espèces animales et végétales, on trouve des variétés qui , tout en présentant les caractères généraux de l’espèce, n’en ont pas moins leurs caractères particuliers qui les individualisent et les différencient; de même, pour la syphilis, qui constitue une espèce morbide, ou, pour parler plus exactement, un état morbide spécial, une maladie essentielle , nous trouvons dans les symptômes, les lésions, dans la marche de la maladie en général, dans celle des diverses affections en particulier, des caractères qut nous servent à établir ce que nous appelons des formes dans la maladie.

Par formes., nous n’entendons pas ces divisions, d’ailleurs bien fondées, qui partagent la syphilis en diverses périodes, et réunissent sous le nom de primitifs, secondaires et tertiaires, les symptômes qui appartiennent à chacune d’elles; car toutes trois, comme nous le verrons plus loin, peuvent se trouver dans la même forme. Çe qui constitue la forme dans la maladie, clest une différence dans révolution et l’ensemble des symptômes et des lésions, depuis le commencement jusqu’à la terminaison de la maladie : d’où il suit que, dans l’étude de chacune des formes de la syphilis, nous aurons à examiner la maladie dans toute son évolution. Ainsi donc, comme la syphilis ne se présente pas toujours avec une évolution identique , nous avons établi quatre formes: 1° la forme commune; 2° la forme bénigne;

3° la forme cachectique ou phagédénique; 4° la forme héréditaire.

A. Forme COMMUNE DE la SYPHILIS. — Dans la syphilis commune, on observe toutes les variétés du chancre, bien que , cependant, celle qui présente l’induration huntérienne soit de beaucoup la plus fréquente. Viennent ensuite les accidents successifs, puis ceux qu’on désigne sous le nom de constitutionnels, divisés par Hunter en deux périodes, et auxquels M. Ricord a donné le nom de secondaires et de tertiaires. Du reste, cette division est toute traditionnelle, car elle se retrouve de la manière la plus explicite dans Thierry de Hery, qui écrivait dans la première partie du 16 e siècle. Voici comment il s’exprime : « Les symptômes ou accidens communs de ccste maladie sont plusieurs, «des quelz les vns precedent, les autres suyuent, les autres suruiennent. « Ceulx qui precedent sont vlceres de diuerse nature en la verge , ar- «deur d’vrine ou pisse chaulde, bubons ou poulains : lesquelz seront «dictz précédés, parce que, encor qu’ils soyent equiuoques, et puis- «sent aduenir et non aduenir sans ou avec contagion d’icelle maladie, «ont neantmoins (le plus souuent) accoustumé de la précéder et « servir quasi comme d’aduant coureur.

« Les autres, que nous appelons suiuants ou consecjuutifz, sont pus- « iules et vlceres naissans par tout le corps, principalement aux parties «honteuses, au siégé, à la bouche, à la gorge, à la teste, au front et «aux emunctoires. Pareillement chute du poil communément dite pe- «lade, douleurs articulaires, souuent mobiles aussi, mais peu souuent « tophes ou nodositez.

«Les derniers, que nous appelons suruenants ou extraordinaires, « qui naissent apres les imparfaites et non méthodiques curations (cause «des récidives), sont douleurs fixes de toute la teste ou d’une partie «d'icelle, des bras, des iarnbes, principalement avec nodositez, ou «souuent sont les os carriez et corrompuz, vlceres uirulentz et pha- «gédéniques, communément dictz ambulatifz , scissures ou dartres «aux mains , piedz et autres parties du corps, vice provenant de cha-

h curie des concoctions, auec marasmation et amaigrissement d’iceluy » (note de M. Malgaigne, Ambroise Paré, t. 2, p. 553).

Comme on peut le voir, le tableau est nettement tracé; il serait même difficile aujourd’hui de faire mieux. Dans cette forme de la syphilis, la succession des symptômes se fait suivant un ordre, une régularité incontesîable. Ainsi, on ne voit jamais les accidents secondaires apparaître avant les primitifs. Les symptômes primitifs tantôt auront pu disparaître, lorsque viendront les symptômes secondaires, tantôt ils persisteront encore lors de l’apparition de ces derniers. Les symptômes tertiaires pourront également se montrer pendant le cours des secondaires, ou n’arriver que très-tardivement et sans la moindre combinaison.

Dans l’ordre de leur cessation, l’accident primitif disparaîtra ordinairement le premier, puis l’accident secondaire, puis le tertiaire; cependant on observera de fréquentes interversions dans cet ordre, ce qui, du reste, n’empêche pas que chaque accident en particulier puisse reparaître un plus ou moins grand nombre de fois indépendamment de l’accident qui l’a précédé ou de celui qui doit suivre. M. Ricord donne de ce fait une explication toute pratique, qu’il n’entre pas dans notre sujet d’exposer ici.

Les accidents consécutifs ne suivent pas toujours immédiatement les symptômes primitifs. L’ignorance de ce fait, qu’il y a des cas dans lesquels la syphilis ne manifeste ses produits qu’à des intervalles de temps plus ou moins considérables , a fondé la crédulité de ces hommes qui, après la disparition d’un symptôme existant, ne voient rien au delà, et se hâtent de conclure à une guérison radicale qui n’existe pas. Du reste, les diverses périodes de la syphilis commune se parcourent plus ou moins rapidement. Ce qu’il importe de savoir, c’est que la syphilis commune ne présente pas dans tous les cas l’ensemble des affections qui constituent chacune de ses phases.

Bien que nous n’ayons pas à donner ici la description de chacune des affections de la syphilis commune, nous devons dire cependant

1844. — Helot. • 3

que l’induratioh huntérienne du chancre, quelle que soit, du reste, sa variété, qu’il soit régulier, phagédénique ou gangréneux, est un caractère tellement positif qu’on peut presque à coup sûr, lorsqu’on la constate, prédire que des manifestations secondaires se montreront dans les six semaines ou deux mois qui suivront l’infection. Cette induration du chancre n’apparaît ordinairement que dans le second septénaire, ou plus tard, et jamais avaht le cinquième jour du début. Avec cet état d’induration du chancre, les bubons, ordinairement multiples, sont en général indurés et indolents.

D’après des détails qui me sont fournis par un de mes collègues, le chancre induré serait assez rare chez la femme, et le chancre non induré serait assez souvent suivi d’accidents consécutifs. Ce fait, qui serait le résultat d’observations faites à l’hôpital deLourcine, mérite examen , car il est en opposition avec l’opinion de M. Ricord, qui regarde comme fort, rares les accidents consécutifs après le chancre non induré.

Les accidents consécutifs les plus immédiats de cette forme sont lès syphilides exanthématiques, les tubercules muqueux de la vulve, dé l’anus, des bourses, de la bouche, de l’arrière-gorge. Le développement de ces tubercules muqueux de la gorge constitue l’angine syphilitique secondaire. Les plaques muqueuses de l’urèthre, du vagin, du col de l’utérus, de la cavité du col, déterminent certains écoulement blennorrhoïdes secondaires. Les rhagades, les fissures, ont souvent leur point de départ dans l’ulcération de plaques muqueuses. Pour ce qui est relatif aux diverses variétés d’éruptions cutanées et leur ordre de succession, on peut consulter les notes de M. Ricord à l'ouvrage deHunter, l’excèllente thèse de mon collègue et ami, M. Legendre, ainsi que l’ouvrage que vient de publier M. Cazenave.

La destruction de la voûte palatine , du voile du palais avec ou sans altération des os, conséquènce la plus ordinaire de la fonte purulente dé pètites gomiïies ou tubercules sous-muqueux, est une affection tertiaire. J’en dirai autant des ulcérations profondes avec perte de substance de la langue, qui surviennent également à la suite du ra-

tnollissement suppuratif d’un ou de plusieurs tubercules. La syphilide serpiglneuse et tuberculo-ulcéreuse est aussi une affection qui ne se rapporte plus aux accidents successifs, immédiats du chancre. La phthisie laryngée syphilitique est due à l’altération des cartilages du larynx, ou seulement d’une partie plus ou moins étendue de la muqueuse laryngée, altération en tout point semblable à celle qui s’observe; à cette même période de la maladie, dans l’arrière-bouche. On comprend tous les accidents que peut occasionner cette affection.

M. Ricord admet deux^variétés de sarcocèle syphilitique: l’une, qui consiste dans l'induration du testicule avec hypertrophie; l’autre, qui est fort rare, et dans laquelle se montrent des productions gommeuses analogues à celles que nous observons dans toute autre partie du corps.

En dehors des altérations syphilitiques des os, des douleurs ostéoeopes, etc., l’exostose peut amener, par la compression du cerveau, de la moel|e ou de quelques nerfs, certaines paralysies locales ou générales.

Ce court aperçu que je viens de présenter suffira au but que je me propose.

Je dois dire , en terminant ce qui est relatif à la forme commune, que, d’après l’opinion de M. Ricord, cette forme est peut-être moins fréquente que la forme bénigne ; d’où il suit que le nom de forme grave de la syphilis serait peut-être plus convenable; mais comme cette opinion n’est point généralement admise, nous lui laisserons le nom d & forme commune jusqu’à ce que le fait de la fréquence relative soit établi d’une manière incontestable.

B. Forme bénigne. — La forme bénigne est caractérisée uniquement par l’évolution des accidents primitifs et successifs. Dans cette forme, on peut, comme dans la syphilis commune, observer toutes les variétés de chancre, moins le chancre induré dit buntérien , qui, d’après les recherches de M. Ricord, est si constamment suivi d’accidents consécutifs, que son induration spécifique forme presque le caractère

pathognomonique cle la forme commune à la période primitive. Le chancre régulier non induré appartient plus particulièrement à la forme bénigne; il peut s’accompagner de lymphites, d’abcès du tissu cellulaire, et de bubons, qui, de même nature que le chancre, en suivent la marche, à part toutefois les circonstances de siège, d’étendue, etc. etc.

Le caractère ordinaire, sinon constant, de ces accidents successifs du chancre dans la syphilis bénigne, c’est d’avoir une marche inflammatoire, d’abcéder plus vite et plus souvent que dans la forme commune, où les bubons sont plus ordinairement indurés et indolents, en rapport, du reste, avec le chancre.

Nous avons tout lieu de penser que la valeur attachée par M. Ricord à l’induration est rigoureusement exacte, sinon d’une manière absolue, au moins d’une manière relative. En effet, bon nombre de chancres non indurés ne sont point suivis d’accidents consécutifs. En tout cas, ce qui fait le caractère de la forme bénigne , c’est de ne présenter que la période primitive. Une fois guéris, les accidents primitifs et successifs ne sont suivis d’aucun autre, la maladie est jugée, et l’on n’a pl us à attendre les tardives et funestes manifestations de la forme commune. Il y a beaucoup de malades qui, bien que n’ayant jamais fait de traitement spécifique, n’ont jamais eu de symptômes constitutionnels; c’est un fait d’expérience incontestable et incontesté. Aussi est-ce cette forme de la syphilis qui a fait le triomphe spécieux de la doctrine physiologique, qui a trouvé, dans la guérison radicale des malades, en l’absence de tout traitement spécifique, un argument que ses partisans ont fait valoir contre la spécificité de la maladie, contre sa nature contagieuse, contre l’utilité des mercuriaux.

C. Forme CÂCHECTIQüE OU PHAGÉDÉNIÔUE. — Dans la syphilis phagédénique, comme dans la syphilis bénigne, nous ne trouvons que les symptômes primitifs et successifs, qui ne sont jamais suivis de symptômes consécutifs; mais les ulcères qui se rapportent à cette forme sont phagédéniques ou rongeurs, serpigineux, gagnent de proche en proche, guérissent d’un côté, tandis qu’ils s’étendent de l’autre, amè-

nent ainsi des pertes de substance considérable, ont une durée indéterminée, et peuvent conserver pendant plusieurs années la propriété inoculable. Mais ce n’est pas seulement sur les caractères anatomiques du chancre, sur son étendue, sa durée, le décollement de ses bords, etc. etc., que nous nous fondons pour établir une forme distincte des précédentes ; car, dans la forme bénigne et dans la forme commune, on observe quelquefois le chancre phagédénique, bien qu’ordinairement il ne soit pas serpigineux. Mais ce qui distingue fondamentalement la syphilis phagédénique des autres formes, c’est que les malades qui en sont frappés tombent dans le marasme, conséquence naturelle des troubles fonctionnels considérables qui surviennent pendant le cours de la maladie. On voit en effet, de temps en temps, la fièvre s’allumer, durer plus ou moins, disparaître, puis revenir sans régularité. La peau, devenue terreuse, se recouvre tantôt d’éruptions eczémateuses, tantôt de taches hémorrhagiques, en même temps que les gencives deviennent saignantes. Il n’est pas trèsrare de voir se faire, à la surface des ulcères, des hémorrhagies abondantes, tandis que les digestions se troublent, que les malades sont en proie à des dyspepsies, à des diarrhées colliquatives, à des hémorrhagies intestinales. Cet état grave est soumis à des alternatives en rapport avec les progrès de l’ulcère, et les malades finissent par tomber dans un état de consomption vraiment cachectique. La maladie peut même se terminer par la mort; mais lorsqu’on est assez heureux pour obtenir la cicatrisation des ulcères, le malade peut revenir à une santé parfaite ^ et n’avoir rien à craindre pour la suite.

D. SYPHILIS HÉRÉDITAIRE. — Nous avons cru devoir séparer de la forme commune la syphilis héréditaire, parce qu’elle a une marche tout à fait distincte. En effet, dans les trois formes précédentes nous avons retrouvé constamment la première période ou période primitive de la syphilis, qui, dans celle-ci, manque complètement. L’enfant qui naît avec la syphilis naît avec des symptômes consécutifs ; et si, au moment de sa naissance, il ( se présente avec l’apparence de la,

santé, on voit bientôt se développer des éruptions secondaires caractéristiques. Lorsque ces enfants, ordinairement chétifs, n’étant point convenablement traités, résistent aux progrès de la maladie, on observe que, dans la succession des symptômes, elle affecte une marche plus rapide que dans la syphilis commune : ainsi, j’ai vu un enfant qui, six mois après sa naissance, avait une perforation de la voûte palatine qui venait de se produire tout récemment; sa mère avait une syphilis constitutionnelle très-avancée.

D'après le tableau que nous venons de présenter des formes de la syphilis, on peut voir que le principe sur lequel reposent nos divisions est fondé, comme nous l’avions annoncé, sur l’évolution des symptômes et des lésions caractéristiques , et sur la marche de la maladie ; que, sur ce même prinèipe, s’établissent également les rapports d’analogie qui existent entre la goutte, la scrofule et la syphilis, rapports qui n’échapperont à personne, pour peu qu’on veuille se souvenir de la multiplicité des produits morbides qui se montrent dans la scrofule et la goutte, simultanément ou successivement, comme, du reste, nous venons de le voir pour la syphilis. De plus amples détails nous éloigneraient du but que nous nous sommes proposé , mais il nous reste encore à présenter quelques considérations touchant la blennorrhagie, dont quelques auteurs font une forme de la syphilis. C’est une question grave en litige, et dont nous devons aborder la solution.

La blennorrhagie n’est pas une forme de la syphilis. — Et d’abord, pour faire de la blennorrhagie une forme de la syphilis, il faudrait qu’il y eut identité d’espèce; or, pour conclure à cette identité, il faudrait retrouver dans la description de la blennorrhagie et de la syphilis une concordance dans la marche, c’està-dire dans les symptômes, dans les lésions, dans le mode de leur évolution, dans leur durée, dans l’ordre de succession; car, dans la maladie, tout est défini, depuis le début jusqu’à la terminaison. C’est

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donc dans les caractères qui seraient communs à la blennorrhagie et à la syphilis qu’il faudrait rechercher s’il y a ou non identité de nature.

1° 11 existe une blennorrhagie essentielle complètement distincte de la syphilis ; on confond avec cette blennorrhagie essentielle tous les écoulements qui peuvent se manifester dans le cours de plusieurs maladies, et en particulier dans le cours de la syphilis : ainsi donc, si nous arrivons à établir que l’écoulement uréthral ou uréthro-vaginal est commun à plusieurs maladies essentielles, que chacun de ces écoulements a des caractères particuliers qui permettent de le distinguer des autres écoulements symptomatiques ; si nous établissons une différence entre l’écoulement symptomatique de la syphilis et l’écoulement symptomatique de la blennorrhagie, nous aurons résolu le problème nosologique que nous agitons.

La solution de cette question est de la plus haute importance ; car, sans nosologie, il n’y a pas de distinction possible entre les maladies; et, pour ce qui concerne la blennorrhagie et la syphilis, on comprend la nécessité dé l’établir, si réellement elle existe.

On donne le nom d 'écoulement uréthral à l’excrétion d’une matière muco-purulente par le canal de l’urèthre. Ce que nous disons de cet écoulement sera applicable, à beaucoup d’égards, à l’écoulement qui se fait par le vagin, et, dans quelques circonstances, par l’anus.

Cet écoulement présente des caractères très-importants : tantôt il est contagieux, c ? est-à^dire susceptible de reproduire la maladie particulière connue sous le nom de blennorrhagie; tantôt il est inoculable et reproduit le chancre syphilitique; tantôt, au contraire, il n’est ni contagieux ni inoculable.

Quels sont les caractères de ces divers écoulements ?

L’écoulement blennorrhagique contagieux non inoculable, c’est-àdire ne pouvant produire par inoculation la pustule caractéristique du chancre, consiste dans une matière plus ou moins abondante, blanchâtre, demi-transparente au début, qui devient de plus en plus

jaunâtre tirant plus, ou moins sur le vert, accompagnée d’une douceur plus ou moins vive, quelquefois seulement pendant ou après l’émission de l’urine , dans d’autres circonstances se faisant sentir d’une manière gravative au périnée. Chez la femme, la blennorrhagie vaginale s’accompagne parfois de douleurs utérines avec fluxions ovariques. Du reste, rien de plus variable que l’intensité des symptômes inflammatoires pendant la durée de la blennorrhagie.

Au bout d’un certain temps, lorsque l’état aigu a disparu, la matière de l’écoulement devient moins abondante, plus blanche, et tache moins fortement le linge.

L’écoulement inoculable est ordinairement moins abondant; quelquefois il consiste uniquement en un petit suintement purulent grisâtre, ayant tous les caractères du pus ehancreux. Dans quelques circonstances, on peut constater, en écartant le méat urinaire, la présence d’un chancre de l’urèthre. Quelquefois le chancre, situé plus profondément , s’accuse seulement par un petit noyau d’induration, par la sensation douloureuse que détermine le toucher, et enfin par l’extension même du chancre au dehors produisant une perforation.

Le plus souvent, le produit de suppuration du chancre se trouvant mélangé au produit muco-purulent d’une blennorrhagie, il est impossible de trouver dans les caractères physiques de la matière de l’écoulement un caractère distinctif, bien quelle présente parfois quelques stries sanguinolentes, ou d’une coloration plus grisâtre.

Le caractère de l’écoulement non inoculable et non contagieux est très-difficile à établir; car on s’est peu occupé, que je sache, de le différencier des autres, du moins pour les caractères physiques.

En général, la matière de cet écoulement est beaucoup plus muqueuse , plus blanche, plus transparente ; c’est un simple produit catarrhal plus ou moins abondant. Tantôt il succède à une blennorrhagie, sous le nom de suintement habituel, tantôt il est la conséquence de l’usage de certaines boissons fermentées, telles que la bière, ou de quelque autre agent d’irritation.

Les circonstances dans lesquelles s’observent ces divers écoulement sont très-différentes. L’existence de ces divers écoulements est un fait incontestable, et je pourrais presque dire incontesté; aussi serait-il superflu de nous étendre davantage sur ce point.

L’écoulement simplement contagieux ne s’observe que dans la blennorrhagie, qu’elle siège dans l'urèthre, le vagin, ou bien sur la conjonctive.

Pour ce qui est de la propriété contagieuse de la blennorrhagie, elle est prouvée par l’expérience de tous les jours, et n’est pas sérieusement contestable. Les expériences de Benjamin Bell en seraient, s’il était nécessaire, une démonstration péremptoire; ces expériences sont parfaitement connues. L’introduction du muco-pus blennorrhagique dans l’urèthre de deux étudiants en médecine au moyen d’une sonde produisit un écoulement abondant, douloureux, qui, chez l’un d’eux, amena un phimosis.

Voici, du reste, comment s’expriment MM. Cullerier et Rattier (Dict. de méd., t. 10, p. 479) :

« La blennorrhagie peuts’inoculer très-bien en plaçant dans l’urèthre, à une petite profondeur, une bougie chargée de pus blennorrhagique, qu’on laisse en contact seulement quelques instants; de telle sorte qu’on ne peut, en aucune façon, attribuer l’écoulement qui se manifeste et qui se prolonge à l’irritation mécanique , puisque l’uréthrite dépendant de cette cause ne dure ordinairement que quelques jours. »

En ce qui regarde la propriété non inoculable du muco-pus de la blennorrhagie, d’après le relevé publié par M. Ricord dans son ouvrage, p. 528, de 1831 à 1837, 635*inoculalions de blennorrhagie ont été pratiquées à l’hôpital du Midi; sur ce nombre, qui comprend des blennorrhagies de toutes sortes, à l’état aigu, à l’état chronique, et de sièges très-différents, pas une seule inoculation châncreuse n’a été obtenue depuis ce temps : le chirurgien, chaque année, confirme ce résultat par ,de nouvelles recherches, qui concluent toujours à

1844. - Helot. 4

prouver la propriété non inoculable de l’écoulement blennorrhagique.

M. Marion, à l’hôpital de Louvain, est arrivé à un résultat semblable. Hunter,qui admettait l'identité de la blennorrhagie et du chancre, convenait cependant que l’écoulement blennorrhagique n’était que trèsexceptionnellement inoculable. Babington , son commentateur, qui connaissait très-bien cette exception, n’en regarda pas moins ces deux maladies comme parfaitement distinctes, par les raisons que nous dirons plus loin.

Nous venons de voir que la matière de l’écoulement blennorrhagique n’était point inoculable , ne produisant point la pustule caractéristique du chancre; que, par conséquent, le mode de contagion de la blennorrhagie était différent de celui de la syphilis. Suivons maintenant la blennorrhagie dans son évolution : pendant la durée du second septénaire, rarement plus tôt, souvent beaucoup plus tard, sous l’influence d’un refroidissement, d’une fatigue quelconque, d’écarts de régime, et souvent sans cause appréciable, on voit survenir un gonflement testiculaire désigné sous le nom à'orchite blennorrhagique, A'épididymite. Cette inflammation existe avec ou sans gonflement apparentdu cordon testiculaire, s’accompagne d’ordinaired’une diminution notable dans la quantité de l’écoulement uréthral. L’épididymite offre une marche plus ou moins aiguë; sa durée est rarement moindre de deux septénaires. Elle affecte surtout l’épididyme; le testicule, en général, participe peu à l’inflammation: il se fait d’ordinaire un épanchement plus ou moins abondant dans la tunique vaginale. La terminaison incomparablement la plus commune est la résolution. Pendant la durée de la blennorrhagie, il n’est pas très-rare de voir survenir des arthrites blennorrhagiques pouvant affecter plusieurs articulations à la fois. Elles sont caractérisées par un gonflement plus ou moins considérable, avec ou sans changement de couleur à la peam, ordinairement beaucoup moins douloureux qu’il ne l’est dans l’arthrite rhumatismale aiguë. Ce gonflement est dû, pour la plus grande partie,

à un épanchement synovial dont la résorption se fait quelquefois longtemps attendre.

L’ophthalmie blennorrhagique est une affection grave qui produit un gonflement considérable de la muqueuse oculo-palpébrale, et un écoulement muco- purulent analogue à celui de la blennorrhagie. Cette affection peut avoir les plus graves conséquences, amener rapidement la fonte purulente de l’œil.

La roséole, qu’on observe pendant la durée de la blennorrhagie qu’on attribue d’ordinaire à l’administration des préparations de cubèbe et de copahu, et que M. Cazenave a observée comme conséquence de blennorrhagie même en l’absence de tout traitement, est essentiellement distincte de la roséole syphilitique; elle a une durée beaucoup plus fugace,et ne ressemble en rien, quant à l’aspect, quant aux symptômes concomitants, quant à la terminaison, à l’éruption macuculeuse, qu’on observe peu de temps après l’infection chancreuse et pendant la durée même du chancre.

La blennorrhagie détermine quelquefois dans le voisinage de l’urèthre chez l’homme, dans les grandes lèvres chez la femme, de petits abcès qui n’ont rien de commun avec les abcès virulents chancreux de la syphilis.

Les lymphiles et les bubons , qui peuvent survenir pendant la durée de la blennorrhagie , surtout lorsqu’elle est très-inflammaloire, ne sont point chancreux.

La matière de l’écoulement de la blennorrhagie, répandue sur la peau, sur le gland, détermine quelquefois un érythème et même des exulcérations irrégulières , à la surface desquelles s’exhale un liquide muco-purulent analogue à celui de l’urèthre; ces écoulements de la face interne du prépuce sont désignés sous le nom de balanite, balano-posthite, blennorrhagie bâtarde. Mais ces exulcérations et l’écoulement qui les accompagne n’ont rien de commun avec le chancre de ces régions.

Lorsqu’un malade a eu plusieurs blennorrhagies , ou lorsque la

même a duré fort longtemps, il reste parfois un léger écoulement connu sous le nom de suintement habituel. Si la blennorrhagié est susceptible d’entraîner après la guérison des conséquences morbides ultérieures, elles nous sont parfaitement inconnues; car la blennorrhagie essentielle ne produit, que l’on sache, jamais rien au delà de sa terminaison, sauf certaines altérations locales, telles que les rétrécissements.

Telles sont les diverses affections de la blennorrhagie.

2° L’écoulement inoculable s’observe seulement lorsqu’il existe un chancre. Voici les faits sur lesquels repose cette proposition. Après avoir dit (JDict. de méd., p. 531) comment l’inoculation pouvait toujours reproduire le chancre, MM. Cullerier et Rattier ajoutent: « On n’obtient pas de résultat semblable en inoculant le pus de la blennorrhagie au moyen de la lancette; et il semble, quant à présent du moins, qu’il n’y a pas identité entre ce pus et celui qui est fourni par les ulcères primitifs. »

Pendant les années qui s’écoulèrent de 1831 h 1839, M. Ricord a pu constater vingt-neuf fois, par l’inoculation,la présence de chancres larvés de l’urèthre qui étaient accompagnés d’un écoulement plus ou moins abondant. Pendant l’année 1836 M. Marion, à l’hôpital de Louvain, reconnut quatre fois la nature syphilitique de l’écoulement par la production d’un chancre au moyen de l’inoculation.

Pendant l’année 1840, je n’ai vu que cinq blennorrhagies qui ont produit, par l'inoculation, la pustule caractéristique du chancre. Dans un cas, le chancre de l’urèthre siégeait dans la région bulbeuse; le progrès du chancre amena un abcès dans cette région : à l’ouverture, le pus inoculé, comme la matière de l’écoulement, par l’urèlhre, a donné lieu à la production d’un chancre. Dans deux autres cas , le chancre siégeait aux environs de la fosse naviculaire; l’un fut également suivi d’un abcès, dont le pus fut inoculé avec résultat positif; l’autre s’indura, et fut suivi d’accidents constitutionnels: les deux autres chances étaient visibles en écartant le méat urinaire.

Hunter a vu une fois le produit de l'écoulement uirélhral développer le chancre par inoculation. Benjamin Bell a produit le chancre de l’urèthre en introduisant dans le canal, au moyen d’une sonde, le pus chancreux.

Ne voit-on pas quelquefois l’écoulement uréthral amener des inoculations sur le gland ou le prépuce ? L’existence des chancres de l’urèthre donnant lieu à un écoulement est donc incontestable; et elle est même démontrée par l’anatomie pathologique. M. Ricord a pu constater l’existence de chancres jusque dans la vessie. Du reste , le fait de l’existence de chancres de l’urèthre a été reconnu par Astruc, Spangenberg, Swediaur; et dans ces derniers temps MM. Capuron, Lisfranc et beaucoup d’autres, en ont vérifié l’exactitude.

Ainsi, l’existence du chancre uréthral est parfaitement incontestable ; il existe donc une blennorrhagie symptomatique de la syphilis. Mais ici se présente la question de savoir si la syphilis et la blennorrhagie peuvent exister simultanément chez le même individu : c’est encore incontestable, témoin le chancre du prépuce et la blennorrhagie uréthrale. Ne voit-on pas souvent, chez la femme, la blennorrhagie uréthro-vaginale coïncidant avec la présence d’un chancre développé en un point quelconque ?

Et ce qui n’est pas moins positif, c’est qu’un écoulement blennorrhagique uréthral peut exister en même temps qu’un chancre de l’urèthre.

En effet, lorsque le chancre de l’urèthre existe seul à une plus ou moins grande profondeur, l’écoulement ayant tous les caractères du pus de chancre, peu abondant, est proportionné à l’étendue de la surface ulcérée, et s’inocule fatalement; tandis que, le plus souvent, lorsqu’il existe en même temps que le chancre une blennorrhagie, l’écoulement, beaucoup plus abondant, affecte la marche et les caractères de l’écoulement blennorrhagique , ce qui rend le diagnostic du chancre plus difficile, même au moyen de l’inoculation, attendu le mélange du pus chancreux avec le muco-pus blennorrhagique; de telle sorte qu’il faut quelquefois , pour réussir dans l’inoculation , y

revenir à plusieurs reprises, et attendre que l’écoulement mucopurulent soit moins ahondant. Du reste, la blennorrhagie vaginale s’accompagne quelquefois de chancre; au milieu d’une balanite blennorrhagique, on constate également, dans quelques circonstances , un ou plusieurs chancres ; pourquoi en serait-il autrement pour l’urèthre?

M. Ricord explique l’existence de l’écoulement mueo-purulent de l’urèthre compliquant le chancre par l’action irritante du pus chancreux, qui, sur la muqueuse de l’urèthre, n’agit pas seulement d’une manière spécifique pour produire le chancre, mais encore à la manière d’un corps étranger irritant , comme le ferait une sonde. Quoi qu’il en soit de cette action, l’existence simultanée de la blennorrhagie avec le chancre de l’urèthre dans bon nombre de circonstances est un fait incontestable.

3° Les écoulements qui ne sont ni contagieux ni inoculables, qui, en un mot, n’appartiennent ni à la blennorrhagie ni à la syphilis, sont ou essentiels ou symptomatiques ; les écoulements essentiels sont le catarrhe simple des buveurs de bière, ainsi que ceux qui se développent sous diverses autres influences irritantes, telles que l’introduction d’une sonde, etc.

Les écoulements symptomatiques sont le catarrhe uréthral symptomatique de la goutte, de la scrofule, du rhumatisme et de la syphilis consécutive.

Comme tous ces écoulements, excepté le dernier, ne sont point en question au point de vue qui nous occupe , nous n’avons plus à parler que de l’écoulement symptomatique de la syphilis secondaire : voici l’explication qu’en donne M. Ricord.

Le développement de tubercules muqueux ou plaques muqueuses dans le vagin, à la vulve, à l’anus, aux bourses, dans le plis gériitocrural, détermine uni écoulement mueo-purulent. Comme, d’autre part, on observe quelquefois des écoulements uréthraux dans la syphilis secondaire, M. Ricord admet, par analogie, l’existence, dans le canal, de plaques muqueuses semblables à celles qu’il observe dan*

le vagin, par exemple. On voit, par ce que nous venons de dire des divers écoulements qui se font par l’urèthre, qu’il existe des différences radicales entre eux; que la propriété non inoculable de la blennorrhagie contagieuse suffirait à elle seule pour différencier cette maladie de l’écoulement symptomatique du chancre syphilitique uréthral ou larvé.

Sur quoi donc repose la confusion que les auteurs font de la syphilis et de la blennorrhagie? Quelle est la cause de cette erreur médicale? Nous allons la trouver dans les preuves elles-mêmes qu’ils prétendent donner de l’identité de nature de ces deux maladies.

Quels sont les caractères communs à ces maladies qui justifieraient une semblable confusion ?

La blennorrhagie a , comme la syphilis, pour siège ordinaire, les organes génitaux : je dis ordinaire, car nous connaissons la blennorrhagie de l’œil , la blennorrhagie anale, comme du reste nous connaissons, pour la syphilis, le chancre de la conjonctive, de la paupière, de l’anus , etc., etc. Mais quand bien même le siège serait identiquement le même, on ne devrait en rien conclure en faveur, je ne dis pas d’une identité, mais seulement d’une analogie entre ces deux maladies; car à combien d’affections distinctes dans leur nature le même organe n’est-il pas soumis ?

La blennorrhagie a encore de commun avec la syphilis une contagion par des commerces impurs; mais nous avons démontré que l’une était radicalement distincte de l’autre.

Si, comme l’a cherché à établir Hunter, et beaucoup d’autres avec lui , le virus vénérien ne diffère dans ses effets que par la nature des tissus sur lesquels on le dépose, et suivant des conditions de vitalité spéciale propre à chacun des organes qui peuvent être le siège de son développement, le même virus, transporté d’une muqueuse où il produit la blennorrhagie sous l’épiderme d’un point quelconque de la peau, y devrait produire un chancre comme le fait le virus syphilitique. C’est, en effet, sur ce fait exceptionnel que Hunter, qui avait constaté une fois que le pus de la blennorrhagie pouvait

produire un chancre par l'inoculation, est arrivé à conclure à l’identité de la syphilis, et généralement on accepte très-volontiers, sans commentaires, sans objection, cette démonstration. Dans ce cas, l’inoculation est un fait très-important et conclut juste ; on ne sera pas aussi facile dans l’appréciation de la valeur des inoculations pratiquées par M. Ricord; mais qu’importe? avant tout, arrêtons-nous à ce fait. La blennorrhagie et la syphilis ne sont qu’une même maladie , la différence de produit lient à la différence de siège.

Pourquoi donc, dans le lieu où la blennorrhagie produit un écoulement muco-purulént, la syphylis produit-elle quelquefois non pas un écoulement semblable , mais le chancre ? Personne n’ignore et ne conteste aujourd’hui les chancres de l’urèthre. Ne voit-on pas, dans des circonstances particulières, tantôt le chancre de l’anus, tantôt la blennorrhagie anale ? Nous connaissons la blennorrhagie du prépuce et du gland, a-t-elle rien de commun avec le chancre de cette région? et cependant le siège est le même. Y a-t-il la moindre analogie entre l’ophthalmie blennorrhagique et le chancre de l’œil ? cependant le siège est encore le même.

Voyons maintenant ee qu’a fait M. Ricord pour éclairer la question, car là est la solution. D’après ses recherches, le virus syphilitique, déposé sous l’épiderme , sur les muqueuses, sur une plaie, y produit nécessairement un chancre; ce fait est établi parle résultat d’un nombre considérable, je dirais presque effrayant, d’inoculations artificielles. Et du reste, la contagion ordinaire n’en est-elle pas une preuve de tous les jours ? Si on venait opposer le résultat négatif de quelques inoculations particulières ( et du reste, M. Ricord donne l’explication de ces rares insuccès ), je répondrais qu’en présence d’un fait aussi général, il faut être en réserve d’opposition, en conséquence de faits isolés qui souvent n’ont de valeur que par la mauvaise inter^ prêtation qu’on leur donne.

Ainsi, pour la syphilis, le fait général, je dirais volontiers constant, c’est la propriété de reproduire par le pus du chancre inoculé un chancre identique.

Dans l’immense majorité des cas, au contraire, pour la blennorrhagie, le muco-pus, inoculé à plusieurs reprises, ne peut produire le chancre; donc, le plus ordinairement, la blennorrhagie n’est point chancreuse. Jusque-là , en affirmant cette proposition de l’aveu de tout le monde, ce chirurgien est resté dans le vrai. S’écartera-t-il de l’expression rigoureuse des faits quand il s’agira de la blennorrhagie qu’il dit syphilitique ? c’est ce qu’il s’agit d’examiner.

Certaines blennorrhagies, inoculées, produisent un chancre, et dans ce cas, il en conclut à la nature chancreuse de l’écoulement, à la présence d’un chancre dans l’urèthre; voilà, dit-il, l’explication de la syphilis constitutionnelle après la blennorrhagie. Du reste , il est d’autant plusen droitd’agir ainsi, que l’inoculation n’est pas sa seule preuve, et que, dans bon nombre de circonstances, le chancre de l’urèthre a pu être vu et touché.

Mais, diront les partisans de l’identité de nature de la blennorrhagie et du chancre , qu’importe à la question qu’il y ait des chancres de l’urèthre dont la présence puisse être accusée par l’inoculation , si cette même inoculation ne peut rien prouver touchant la blennorrhagie sans chancre, qui est le cas le plus ordinaire? Et d’abord, je vous prie de remarquer que l’inoculation, appréciée à si pqu de valeur quand elle prête l’appui de la démonstration expérimentale à l’opinion de la non-identité de ces deux maladies, était un argument sans réplique lorsque le chirurgien anglais en tirait la conséquence que combat M. Ricord ; mais voyez où est le sophisme ! La blennorrhagie, dit Hunter, est inoculable quelquefois, comme le chancre, ce qui prouve que le chancre et la blennorrhagie sont deux produits morbides qui, bien que distincts dans quelques-uns de leurs caractères, n’en reconnaissent pas moins constamment une même cause, un même principe: d’où l’identité de nature.

Telle est la manière de raisonner de Hunter et de ceux qui partagent son opinion. Du particulier, Hunter conclut au général: quelquefois, donc toujours; est-ce logique ?

18 U-Helot. 5

M. Ricord dit, au contraire: Le chancre est constamment inoculable lorsqu’il n’est pas en voie de réparation ou de cicatrisation; la blennorrhagie ne l’est presque jamais : donc, presque jamais la blennorrhagie n’est chancreuse ou syphilitique. Puis, de ce fait général, descendant aux cas particuliers, il recherche pourquoi et comment certaines blennorrhagies exceptionnelles sont syphilitiques ; et voici comment il raisonne : ordinairement, la blennorrhagie n’est point inoculable; le chancre, au contraire, l’est. Si donc nous pratiquons l’inoculation de la blennorrhagie, et qu’il se produise un chancre, nous serons parfaitement en droit de conclure que, dans le produit de sécrétion inoculé et produisant le chancre, il y a autre chose que dans le produit de la blennorrhagie ordinaire, qui ne s’inocule pas.

Reste à démontrer que ce quelque chose de plus n’est que le produit inoculable d’un chancre caché. Le fait n’est contestable que dans le cas où le résultat de l’inoculation est la seule preuve qu’on puisse donner de l’existenee d’un chancre uréthral; car, quand il se voit et qu’on le touche, le doute est exclu. Or, comme nous savons que le chancre seul peut produire le chancre, puisque aucun produit de suppuration autre ne saurait y donner naissance, il faudrait donc faire exception pour la blennorrhagie seule, qui alors, sans changer de nature, changerait ses propriétés, de manière à acquérir un je ne sais quoi qu’on ne dit pas, qui, n’étant pâs le chancre, en aurait une des propriétés fondamentales.

La conclusion toute naturelle est donc que l’inoculation artificielle ou accidentelle établit une distinction fondamentale entre la blennorrhagie et le chancre : voilà toute la conséquence que nous tirons des faits que nous venons d’exposer.

Mais poursuivons notre examen. On nous accorde facilement cette distinction : qu’importe, en effet, que le chancre ne soit pas la blennorrhagie, et la blennorrhagie le chancre, si les conséquences du développement de l’une ou de l’autre sont les mêmes, eu égard aux symptômes consécutifs? La syphilis ne peut-elle pas avoir deux modes distincts de contagion, deux séries différentes d’accidents primitifs ,

correspondant, l’une au chancre, l’autre à la blennorrhagie , et concluant toutes deux à la syphilis constitutionnelle? Où est la preuve, enfin, que tout accident primitif de la syphilis soit de nécessité chancreux? Assurément, si tout ce que supposent ces propositions était démontré vrai, nous n’hésiterions pas à voir dans la blennorrhagie une forme de syphilis; mais en est-il ainsi? non. En effet, non-seulement la blennorrhagie n’a rien de commun avec le chancre comme principe de contagion , mais encore elle n’offre absolument rien qui puisse établir une relation quelconque entre les accidents consécutifs de l’une ou de l’autre maladie. Ainsi, lablennorrhagie s’observe nonseulement chez l’homme, mais encore chez les animaux; le chien y est très-sujet, et si la blennorrhagie n’est qu’un symptôme primitif de la syphilis, pourquoi le chien serait-il exempt des manifestations secondaires qu’elle pourrait produire uniquement chez l’homme? Si la blennorrhagie; est commune à l’homme et aux animaux,et qu’elle soit de même nature que le chancre, pourquoi ce dernier aurait-il pour domaine exclusif l’espèce humaine? Car enfin, c’est un fait acquis à la science , que l’homme seul peut être atteint de syphilis : le chancre n’a jamais pu être inoculé aux animaux. Hunter, M. Ricord, plusieurs autres , nousmême avons échoué d’une manière constante dans les tentatives souvent répétées d’inoculation du chancre aux diverses espèces animales ; et du reste a-t-on jamais observé la syphilis constitutionnelle chez les animaux?

Nous avons suivi ces deux maladies dans leur évolution et leur, marche, et à cet égard qu’ont-elles de commun entre elles ? Le chancre n’est pas la blennorrhagie, puisque chacun d’eux peut exister simultanément ou séparément, et que le chancre seul est inoculable. L’ophthalmie blennorrhagique n’est point le chancre de l'oeil.

L’orchite blennorrhagique n’est pas le sarcocèle syphilitique; l’hydarlrose blennorrhagique ne s’observe pas comme conséquence du chancre ; le chancre a des conséquences ultérieures que n’a pas la

blennorrhagie; les lymphites et lesbubons qui accompagnent quelquefois la blennorrhagie contagieuse ne sont point chancreux.

D’où vient donc que cette distinction n’est point encore généralement admise ? c’est qu’il existe un point de contact entre la blennorrhagie et la syphilis qui rend quelquefois la distinction de ces deux maladies bien embarrassante.

Voici la difficulté tout entière, car je ne veux point la dissimuler.

La syphilis à la première période se manifeste par des chancres dont les caractères sont bien connus (c’est le fait ordinaire), et quelquefois par des exulcérations superficielles plus ou moins régulières.

Ces exulcérations s’observent non-seulement sur le prépuce ou le gland, pour constituer la balano-posthite, mais se rencontrent sur le col de l’utérus, les parois du vagin, et vraisemblablement dans l’urèthre. On comprend dès lors combien il est facile de les confondre avec la balanite blennorrhagique ou même avec la blennorrhagie exulcéreuse. En effet, cette dernière a pour caractère un écoulement mucopurulent qui peut s’accompagner d’exuicérations...

Eh bien ! dans le eas où une balanite est ulcéreuse , comment déterminer si elle est ou n’est pas syphilitique ? Voilà le problème.

Nous ne pouvons assurément pas établir la distinction comme l’a fait M. Ricord, car on nous reprocherait, avec raison , de prouver le même par le même, de faire, en un mot, une pétition de principe.

En effet, M. Ricord, en affirmant que le chancre consiste tout entier dans le pus inoculable qu’il sécrète, et en regardant comme accessoires tous les autres caractères, se crée une difficulté immense. Le chancre est inoculable, c’est vrai ; mais voilà une exulcération qui n’a qu’une ressemblance très-éloignée avec le chancre, qui même ressemble beaucoup mieux à l’exulcération d’une blennorrhagie; M. Ricord l’inocule, et il affirme que c’est un chancre. Mais comme il s’agit de déterminer ce qui est inoculable et ne l’est pas, si le chancre l’est seul, on ne peut pas supposer résolu ce qui est en question, et dire : c’est inoculable,, donc c’est un chancre.

En faisant cette objection à M. Rieord, M. de Castelnau a eu parfaitement raison. Que M. Rieord. en considération même de son opinion, que je crois vraie, me permette donc de m’écarter de sa démonstration , pour arriver du reste à la même conclusion.

Car, quand bien même l’exulcération syphilitique primitive ne serait pas le chancre, il suffit qu’elle puisse le produire pour la distinguer fondamentalement de l’exulcération blennorrhagique, qui ne le peut pas. Sans doute, il est très à regretter qu’on ne puisse pas aujourd’hui tracer d’une manière nette et précise les caractères distinctifs de l’affection exulcéreuse syphilitique de celle qui n’est que blennorrhagique. Nous en convenons, les caractères* de la lésion en elle-même, ceux qu’on pourrait tirer de sa marche propre, etc., nous manquent en grande partie; c’est une lacune à combler. Mais dès qu’il existe une difficulté de diagnostic entre ces deux affections, on n’a pas le droit d’en conclure à l’identité. D’autant mieux que, distinctes entre elles par la propriété inoculable de l’une, elles ont encore un caractère de distinction nosologique dans la marche ultérieure de la maladie dont elles dépendent. En effet, celle qui peut produire le chancre peut produire le bubon chancreux, peut être suivie d’accidents consécutifs.

Celle, au contraire, qui n’a;pu produire le chancre à»aucune époque de son évolution n’a pas produit le bubon syphilitique, n’a pas été suivie d’accidents consécutifs; c’est ce qui résulte des expériences de M. Rieord.

En conséquence, la balanite ulcéreuse, la blennorrhagie même, si l’on veut, pourvu qu’elle soit ulcéreuse, inoculable, resteront pour nous syphilitiques et distinctes de l’affection exuleéreuse de la blennorrhagie, jusque ce qu’on nous- ait démontré que ce qui n’est pas inoculable présente la même évolution morbide que la syphilis.

Nous avons vu que la blennorrhagie essentielle n’était que conta gieuse sans être inoculable. La balanite qui existe san» exuteération n’a' jamais pu être inoculée. D’autre part, il est parfaitement incontestable qu'il* existe des balanites ulcéreuses qui sont inoculables, comme du reste il y en a qui ne le sont point. Voilà le fait. Que la balanite uleé-

reuse inoculable soit ou non une affection distincte du chancre , peu importe; comme la blennorrhagie avec ou sans exulcérations n’est point inoculable , il s’ensuit que cette propriété inoculable forme déjà une distinction, et quelque difficulté que présente le diagnostic des exulcérations blennorrhagiques et syphilitiques, il n’en est pas moins vrai que les auteurs qui reprochent , avec raison , à M. Ricord d’avoir établi la valeur de l’inoculation sur une pétition de principe , en supposant démontré ce qui est en question , raisonnent absolument de la même manière que lui dans l’établissement des preuves qu’ils fournissent contre son opinion.

Ils supposent que des blennorrhagies, des balanites non inoculables, peuvent être syphilitiques , et c’est précisément ce qui estjjen question. Ont-ils présenté un seul fait qui établisse qu’une balanite qui, à aucun moment de sa durée , n’a été inoculable , ait produit les accidents consécutifs du chancre? Non. Eh bien! nous attendrons leur démonstration pour être de leur avis.

Nous pourrions nous en tenir à ces considérations, mais il ne sera pas superflu, je pensé, d’entrer dans l’examen des faits, que les auteurs apportent à l’appui de leur opinion.

Hunter rapporte, p. 172, l’observation suivante :

Obs. — « M... contracta deux fois la gonorrhée, et fut guéri chaque fois sans l’emploi du mercure. Deux mois après chacune de ces maladies, il fui pris des symptômes de la syphilis constitutionnelle. La première fois, ces symptômes consistèrent dans des chancres à la gorge, qui furent combattus avec succès par l’usage externe du mercure; la seconde fois, la syphilis constitutionnelle se manifesta par des pustules cutanées contre lesquelles on eut recours également aux frictions mercurielles, et qui furent guéries. »

Je le demande : que conclure d’un fait semblable? Où est la description des blennorrhagies? Que nous dit-il des qualités de l’écoulement, du siège de la douleur? A-t-il cherché à reconnaître s’il y avait ou non un chancre uréthral ? Les deux blennorrhagies ont-

elles eu la même marche, la même durée ? Ce sont aufant de questions qu’il est impossible de décider. De quel droit Hunter conclut-il de cette double manifestation secondaire , que je ne veux pas contester, à la nature syphilitique des deux blennorrhagies ? Ne suffiraitil pas que la première eût été syphilitique pour tout expliquer? Ce fail n’a donc aucune valeur. Voyez, du reste, comment Babington apprécie les preuves fournies par Hunter; après les avoir résumées, voici comment il s’exprime : « Cependant, l’identité du virusde la gonorrhée et de celui du chancre a été révoquée et! doute et combattue par des raisons qui méritent d’être prisées... Hunter affirme qu’on observe des cas dans lesquels de véritables chancres sont produits sur les parties qui sont baignées par la matière de l’écoulement gonorrhéique, et en même temps il reconnaît que ces cas sont extrêmement rares. Mais si rien n’est plus commun que de voir des excoriations se for mer sur la surface du gland ou à la fnce interne du prépuce, par suite du contact du pus de la gonorrhée..., pourquoi ne revêtent-elles pas les caractères du chancre? pourquoi n’infectent-elles pas toute l’économie ? A coup sûr, leur innocuité apporte, en faveur de la diversité des virus, une preuve négative plus concluante que la preuve positive qui pourrait être déduite en faveur de l’identité de la production trèsrare de chancres véritables... On ne peut nier qu’il ne se présente des cas dans lesquels les symptômes constitutionnels paraissent être la conséquence d’une gonorrhée; mais ils sont si rares qu’ils doivent être plutôt considérés comme des anomalies dont nous ne pouvons point encore rendre compte, que comme des faits capables de renverser les résultats de l’expérience de chaque jour... On a dit que souvent les femmes qui ne sont atteintes que de la gonorrhée communi-. quaient des chancres aux hommes qui ont des relations avec elles; sans vouloir nier positivement ce fait, je dois faire remarquer qu’il a rarement été démontré d’une manière satisfaisante , si même il l’a été. Les investigations des chirurgiens ont été évidemment 'imitées aux parties externes de la génération; l’intérieur du vagin n’a pas été exploré. Or, il est certain que des chancres peuvent exister dans cette région

profonde... Si, en outre, on prend en considération les moyens de déception dont on enveloppe toujours tout ce qui concerne les relations sexuelles, on sera obligé de convenir que l’assertion qui précède mérite peu de confiance. »

Puis, en parlant du fait dans lequel Hunter a pu produire un chancre par l’inoculation du pus gonorrhéique , il ajoute : « Tel qu’il est, ce cas reste seul opposé aux résultats de l’expérience générale et à des expérimentations qui ont pour appui l’autorité de Benjamin Bell.»

Mais ces anomalies, dont Babington ne pouvait point encore se rendre compte, M. Ricord ne les a-t-il pas expliquées ? IN’en a-t-il pas donné la clef, en nous montrant que ces chancres larvés de l’urèthre, du vagin et du col de l’utérus, de la bouche, de ]a langue, n’étaient point aussi rares qu’on pourrait le supposer?

J’ai vu deux malades qui sont venus se faire traiter, à l’hôpital du Midi, d’une syphilis constitutionnelle : la nature de l’éruption n’était point douteuse; l’un en accusait une blennorrhagie qu’il avait encore; le résultat de l’inoculation ayant été négatif, on procéda à un examen plus minutieux, et on trouva un chancre induré de l’anus, que démontra l’inoculation. Le second, qui accusait d’abord une blennorrhagie ancienne, avait un chancre de la langue, et même avoua comment il l’avait contracté.

M. Gibert, dans son Manuel des maladies vénériennes, reconnaît l’existence des blennorrhagies simples et des blennorrhagies syphilitiques, comme la plupart des auteurs; mais il rejette bien loin l’idée que le chancre puisse être la lésion caractéristique de la blennorrhagie syphilitique. Il était dès lors indispensable de nous donner les caractères distinctifs des deux espèces d’écoulement : car enfin, si la présence ou l’absence du chancre n’est pas ce qui rend la blennorrhagie syphilitique ou non syphilitique, sur quoi donc M. Gibert fonde-t-il sa distinction? Ih la fonde uniquement sur ce fait que des accidents consécutifs se sont parfois montrés après une blennorrhagie ; mais là n’est pas la question : qu’il y ait des blennorrhagies qui soient suivies de symptômes consécutifs, c’est incontestable. Ce

qu’il importe dé savoir, ; c‘est si ces blennorrhagies étaient avec ou sans chancre. Au reste , voici le résumé des faits qu’il apporte à l’appui de sa thèse.

M. Gibertcite l’observation deSwediaur lui-même, quidit avoir contracté , à l’âge de vingt-quatre ans , une blennorrhagie sans la moindre apparence de chancre. Cet écoulement ayant été supprimé, il s’ensuivit une rétention d’urine. L’introduction de la sonde fut difficile, produisit une petite déchirure qui donna un peu de sang, d'où l'absorption du virus. Aussi survint-il, quelques semaines après, pendant la nuit, une douleur au sternum qui fut prise pour une douleur rhumatismale. La même douleur devint, au bout de quelques jours, plus forte et fut accompagnée de la tuméfaction de l’os. La guérison fut obtenue par les mereuriaux. La nature syphilitique de la tuméfaction du sternum serait-elle démontrée , ét elle est très-contestable, peut-on rien conclure, touchant la blennorrhagie, sur les renseignements qu’il en donne ?

«Plus d’une fois, dit M. Gibert, nous avons eu occasion d'observer des malades qui n’étaient d’abord affectés que de blennorrhagie, et chez lesquels des chancres se formaient aux parties génitales une ou deux semaines plus tard; alors on pouvait supposer que la blennorrhagie et les chancres étaient le résultat d'une seule infection dont les effets multiples ne s’étaient pas développés. » En même temps, puisque nous sommes dans les suppositions, pourquoi n’admettrait-on pas qu’un chancre aurait pu échapper d’abord au premier examen de M. Gibert? Pourquoi ne pas regarder ces chancres comme étant le résultat d’inoculations successives, produites au moyen du pus d'un chancre profondément situé, qui aurait passé inaperçu? Cet auteur a vu, après la blennorrhagie, des bubons, des roséoles, des papules, des ulcères consécutifs; il a vu, comme feu Cullerier, comme M. Lagneau, ce qu’il regarde comme très-concluant, des symptômes primitifs divers, contractés par plusieurs individus ayant puisé le mal à une source commune, blennorrhagique ou autre.

Mais aü reste, voyons les faits qu’il cite.

1844 .—Helot. 6

Le premier appartient à M. Lagneau : c’est un négociant, arrivé à Paris, qui a commerce avec une jeune fille : il en résulte des chancres , bien que la jeune fille visitée n’offre qu’un écoulement peu abondant.

Ne demandez pas comment elle fut visitée , car M. Gibert vous répondrait : « Ici les amateurs du nouveau ne manqueront pas de s’écrier que feu Cullerier ne se servait pas du spéculum, et que, s’il eût connu cet instrument, il aurait pu sans doute découvrir par son moyen des ulcérations du col de l’utérus. Je me borne à dire ici par avance que j'en doute fort...!!! »

M. Gibert doute ; est-ce pour cela qu’il affirme d’une manière si explicite que, dans ce cas, la blennorrhagie n’était point virulente ?

Cet auteur a encore vu deux sœurs ayant eu commerce avec un même jeune homme qui avait un écoulement bénin depuis six mois; il en était résulté pour les deux jeunes filles des végétations ou chouxfleurs. Qu’est-ce qui prouve que ces végétations étaient bien syphilitiques ? M. Gibert se croit dispensé de le dire.

Qu’importe, je vous le demande, pourcequi regarde un autre fait emprunté à M. Lagneau, que deux jeunes gens ayant eu commerce avec une jeune fille aient contracté, l’un un chancre, l’aiitreuneblennorrhagie ? Celte femme ne pouvait-elle pas avoir à la fois les deux maladies en même temps? M. Lagneau dit bien qu’elie n’avaitqu’un écoulement, mais comment s’en est-il assuré? Voilà ce qu’il s’agirait de savoir, ce que nous ne savons pas, et ce qui fait que celte observation est pour nous sans valeur.

11 ne s’agit pas de savoir si les livres et les journaux regorgent, comme l’affirme M. Gibert, d’observations propres à attester le fait de l’infection syphilitique constitutionnelle par la blennorrhagie. Ce qu’il importe de savoir, c’est ce qu’elles valent, vous allez en juger par la suivante.

Obs.—« M. G. ., âgé d’une quarantaine d’années, d’une constitution

lymphatique ét cependant robuste, me consulta, au commencement de l’année 1834, pour des engorgements durs, peu douloureux, presque sans changement de couleur à la peau , que je pris d’abord pour des anthrax bénins, mais qui se terminèrent par résolution. Le premier se montra à la jambe, le second à la joue ; celui-ci dura environ une quinzaine de jours. Quelque temps après, un nouvel engorgement survint à la face interne du prépuce, près de la base du gland , s’ouvrit, et donna lieu h une ulcération assez étendue, qui ne me parut pas offrir des caractères bien tranchés.

«M. G..., père de famille, homme laborieux et rangé, dont je connaissais depuis longtemps les habitudes sédentaires et sages, ne me paraissait en aucune manière devoir i#u*f>ecté. Lui-même affirmait n’avoir eu depuis longues années de rapport qu’avec sa femme, restée pure au physique comme au moral.

«Cependant l’ulcération s’étendait, se prolongeait, et, malgré les dénégations réitérées du malade, j’eus recours, au bout d’un mois environ, aux pansements avec une pommade mercurielle qui améliora sensiblement la plaie. La cautérisation avec la pierre infernale, répéiée deux fois, acheva la cure.

« M. G... se trouvait entièrement guéri, lorsqu’il vit survenir, vers la fin de l’été, une éruption dont les caractères aie me permettaient plus de doute. Dès lors j’affirmai à M. G..., qui ne pouvait m en croire, que très-certainement il était atteint d’une maladie vénérienne constitutionnelle, et que, par conséquent, il avait éprouvé antérieurement quelque vérole primitive. A force de fouiller dans ses souvenirs, M. G... finit par se rappeler un léger écoulement éprouvé plus de vingt ar:s auparavant.

« Cet écoulement avait été si bénin et de si courte durée , qu’il avait â peine frappé son attention , d’autant plus qu’un médecin, consulté à cette époque, avait pleinement rassuré le malade sur les suites d’une affection qui devait être jugée tout à fait innocente, et qui se dissipa en effet d’elle-même en très-peu de temps.

«Jamais, depuis lors,M. G... n’avait rien éprouvé qui pût être rapporté à une affection vénérienne , et j’eus toutes les peines du monde à le persuader de la nécessité d’un traitement mercuriel. »

Suivent les détails relatifs aux symptômes secondaires, qui se résument dans l’existence d’une syphilide papulo-squameuse, de tubercules plats ulcérés de l’anus, des Lèvres, de la gorge, etc. Je passe sous silence ce qui est relatif au traitement, puisque les considérations qui en résulteraient n’éclairciraient en rien la question qui nous occupe.

J’ai peine à comprendre qu’un homme aussi distingué que M. Gibert, dont l’esprit judicieux est si connu , ait pu nous présenter cette observation à l’appui de la thèse qu’il soutient.

M. G... consulte M. Gibert pour des engorgements que M. Gibert prend pour des anthrax bénins. Qu’y a-t-il de syphilitique dans ces engorgements? En quoi se lient-ils au développement d’un engorgement qui paraît quinze jours après à la face interne du prépuce? Ce dernier s’ouvre, et donne lieu aune ulcération assez étendue: qui nous dit que ce n’est point un abcès chancreux ? Est-ce parce que l’observateur n’y reconnaît pas des caractères bien tranchés? 11 eût été bien plus simple de nous donner la description de l’ulcère et de nous en rendre juges.

Les qualités du malade, bien connues de M. Gibert, devaient rendre la confidence plus difficile. Nous ne pouvons donc attacher aucune importance à la déclaration de M. G...

Cependant cette ulcération s’étend, se prolonge pendant un mois, et ne s’améliore que sous l’influence de pansements avec une pommade mercurielle et de cautérisations.

Toute description manque, c’est vrai, et cependant je ne crains point d’affirmer que cette ulcération était un chancre; et voici comment je le prouve.

D’abord , cette ulcération, M. Gibert l’a regardée comme syphili-

tique : j’accepte son jugement, mais j’affirme que ce ne pouvait pas être un ulcère consécutif, car les ulcères consécutifs n’ont point la marche indiquée dans l’observation. En effet , les ulcères consécutifs, qui succèdent à un tubercule de la peau, se cicatrisent, aussitôt que la suppuration a éliminé le produit du tubercule . à moins qu’il ne se développe, à côté, d’autres tubercules qui successivement arrivent à suppuration ; comme, d’autre part, ces tubercules consécutifs n’existent pas seuls d’ordinaire, et s’accompagnent de diverses autres lésions ou de tubercules semblables, disséminés à la surface du corps ou groupés sur quelques points, nous sommes en droit de conclure que l’ulcère en question n’était point consécutif, puisque tels n’ont point été ses caractères.

Mais ce n’est pas la seule raison que nous puissions en donner. Trois mois plus tard , surviennent des manifestations consécutives de l’ordre secondaire , de celles qui se rapprochent le plus de l’accident primitif, de celles qui ne se montrent jamais vingt ans après ..l’infection, surtout lorsqu’une éruption tuberculeuse, qu’on supposerait consécutive, se serait montrée antérieurement. Ainsi donc le tubercule ulcéré n’est point consécutif, parce qu’une éruption qui, dans l’ordre de succession , devait le précéder, n’est venue qu’après. Si cet ulcère n’est pas un symptôme consécutif, comme il est si ordinaire de voir survenir la forme éruptive qu’il décrit, clans les trois ou quatre mois qui suivent l’infection primitive, M. Gibert conviendra que cette coïncidence est arrivée bien malencontreusement pour sa théorie ; il avouera que nous ne sommes pas bien téméraire en regardant l’ulcération dont il parle comme chancreuse, malgré les dénégations du malade.

Les malades n’ont-ils pas toujours à la disposition du médecin, dans leurs souvenirs, de préférence à un chancre actuel ou récemment passé, une blennorrhagie très-bénigne, qu’on désigne sous le nom d 'échauffement P

Dans une autre observation , que l’auteur que nous critiquons em-

prunte à M. Lagneau, il s’agit d’un jeune homme, marié depuis trois ans, et chez lequel il survient des symptômes consécutifs. Voici comment M. Lagneau s’explique sur les antécédents qui pouvaient lés expliquer. « Désespéré de voir les traitements ordinaires tout à fait infructueux... et pressé d'ailleurs par mes questions, il se décida à m'avouer qu’il avait eu une blennorrhagie trois ans avant son mariage, et que la cohabitation répétée avec sa femme,qui était jeune etjolie, avait donné lieu à un retour assez faible de l'écoulement. »

Vous le voyez, les malades conviennent bien plus facilement d’une blennorrhagie que d’un chancre, et sans nous arrêter à l’idée que rien n’empêche d’admettre, je veux dire la nature chancreuse de la blennorrhagie, ce qui est loin d’être impossible, op avouera qu’un homme qui convient si difficilement d’une blennorrhagie, qu’on est obligé de tant presser, ne mérite pas autant de confiance que veut bien lui en accorder M. Lagneau.

Oui, j’en conviens , à chaque page on trouve dans les auteurs des observations de blennorrhagie qui ont été suivies de manifestations constitutionnelles; ouvrez l’ouvrage de Baumès, celui de M. Cazenave, vous en trouverez un très-grand nombre. Ces observations, rapportées par les auteurs, je les divise en deux catégories: la première, qui est de beaucoup la plus nombreuse, dans laquelle le médecin ne constate que la syphilis constitutionnelle , dont la cause n’est attribuée à une blennorrhagie ancienne qu’en conséquence des affirmations des malades; la seconde, dans laquelle le médecin peut à la fois constater et la blennorrhagie et les symptômes constitutionnels. La première de ces deux catégories ne pourrait être alléguée, comme témoignage de présomption qu’autant que la seconde catégorie aurait force de preuve; or, elle ne l’a pas; car, dans ces observations, ou bien il n’est rien dit qui puisse nous faire supposer que l’examen ait été fait dans le but de reconnaître si des chancres compliquaient ou non la blennorrhagie, ou bien l’examen a été fait sans qu’on dise ni comment ni quand. Comme du reste on sait qu’un chancre peut guérir assez

rapidement, si l’on examine trois semaines ou un mois après le début de la maladie, on ne pourra du moins pas affirmer, s’il n’y a pas actuellement de chancre, qu’il n’y en a pas eu ; toute la question est dans l’existence ou la non-existence du chancre conjointement avec la blennorrhagie, et comme elle n’est point résolue d’une manière péremptoire, l’on ne peut avoir le droit, en ce qui regarde les faits qu’on nous oppose, de conclure à la relation de cause à effet entre la blennorrhagie et les symptômes constitutionnels.

En effet, est-il logique d’opposer sans cesse des faits incomplets, exceptionnels, sans permettre qu’on les discute , qu’on les interprète, à ceux que confirme l’expérience de tous les jours?

Je pourrais multiplier les faits du genre de ceux que nous avons rapportés, sans beaucoup avancer la solution du problème: aussi je m’arrête dans mes citations.

M. Gibert, dans le chapitre où il traite de la marche générale et de la causé delà syphilis ( p. 503 et suivantes), rapporte, en .ce qui concerne la question qui nous occupe, les opinions d’un grand nombre d’auteurs : celles de M, Rieord, que nous connaissons; celles de M. Ruef, dô'ct'eur-médecin à Strasbourg, qui est parfaitement de l’avis de M. Ricôrd. Ce médecin de Strasbourg s’exprime ainsi: « 1° La blennorrhagie est une màiàdie différente de la syphilis. 2° La non-identité du virus blennorrhagique et syphilitique est démontrée, non-seulement par le résultat de l’inoculation, mais encore par une foule d’autres considération cliniques. 3° La blennorrhagie peut donner lieu à des symp^ tômes secondaires, mais qui diffèrent de tous ceux qui suivent les chancres. » Mais ni les expériences de M. Rieord , ni celles deM, Ruef, de M. Marion, ni l’opinion de Cullerier et Rallier, ne sauraient influencer la conviction de M. Gibert, subjugué qu’il est par i’importnnce des faits que nous venons de critiquer. Et, c.omme il tient à ce qu’il soit bien établi que, dans sa manière de voir, les inoculations ne peuvent rien, il s’exprime de la manière suivante, p. 531 : «Expliquer comme le fait M. Rieord les syphilis constitutionnelles qui succèdent

chez l'homme à la blennorrhagie, par la supposition de chancres de l’urèthre (inappréciables à l’œil, a cause de la profondeur à laquelle ils se sbnt formés), concurremment avec l’écoulement, c’est se coutenter d’une hypothèse que rien ne justifie : d’une part, en effet, des éeouleménts aigus, chez la femme, se sont montrés contagieux (1) sans que le spéculum ait fait reconnaître d’ulcère vaginal ou utérin ; et, d’autre part, l’observation sur l’homme vivant, non plus que les recherches cadavériques, ne sont favorables à l’opinion qui admet les ulcères de l'urèthre comme cause de blennorrhagie. »

Je ne puis mieux faire que d’opposer à M. Gibert le passage suivant des notes de M. Ricord à l’ouvrage de Hunier, p. 178.

« Lorsque j’ai pris dumuco-pus ou du véritable pus provenant d’une muqueuse que je n’avais pas préalablement explorée, et que j’ai pu obtenir les résultats positifs de l’inoculation , j’ai dû conclure à l’existence du chancre caché. Ce diagnostic rationnel a toujours été vérifié, chez la femme, à l’aide du spéculum, qui, dans ces cas, n’a jamais manqué de mettre le chancre à découvert; chez l’homme, il a été souvent facile de voir l’ulcère spécifique plus ou moins profondément dans l’urèthre par l’écartement des lèvres du méat; d’autres fois , trop profondément situé, le chancre ne s’est trahi au dehors que par le développement d’une induration plus ou moins étendue, ou bien encore par la perforation et l’envahissement des parties extérieures; enfin, l’anatomie pathologique est verrue ajouter le dernier argument qui devait emporter la conviction. J’ai montré à l’Académie de médecine deux urèthres appartenant à des individus morts avec des symptômes de blennorrhagie, chez lesquels j’avais diagnostiqué des chancres uréthraux, et qui en étaient effectivement affectés à des profondeurs différentes, et l’un d’eux jusque dans la vessie. »

(1) Contagieux ne veut pas dire inoculable.

Ces deux observations sont rapportées en détail dans la Clinique iconographique de M. Ricord , et accompagnées du dessin.

Je ne puis m’empêcher, en terminant cet examen critique, de m’étonner de cet étrange abus de langage qui tantôt nous présente la blennorrhagie comme cause de syphilis constitutionnelle, et tantôt comme unique symptôme de cette même syphilis constitutionnelle.

Comme les faits rapportés par les auteurs ne prouvent pas contre nous, en conséquence de ce que nous avons dit précédemment, nous nous croyons en droit de conclure que le nom de maladies vénériennes, nom sous lequel on ne prétend désigner que la syphilis, est l’expression d’une confusion complète, qui fait qu’on englobe dans la syphilis plusieurs maladies distinctes, parce qu’elles ont pour siège les organes de la génération et pour point de départ les rapports sexuels. Donc, la blennorrhagie est une maladie distincte de ta syphilis, essentielle comme cette dernière, dont elle nest point une forme.

1844 — Belot.

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