SECONDE PARTIE
ÉTIOLOGIE.
L’étude : des causes de la syphilis nous présentera à considérer une prédisposition générale commune à tous les hommes, et eu même temps propre uniquement à l’espèce humaine; des prédispositions spéciales à quelques hommes en particulier, et enfin les causes occasionnfll§S;ijSPUS!rinfluence desquelles elle se développe.
Tous les hommes,: à quelque race qu’ils appartiennent, de quelque pays qu’ils soient , sous quelque climat qu’ils vivent , sous quelque influence extérieure qu’ils se trouvent, sont sujets à la syphilis; et si la contagion n’est pas ; également facile chez tous, l’inoculation artificielle peut toujours la faire naître en toutes circonstances et sur quelques points que ce soit de l’économie. Nous avons vu plus haut, en parlant de la blennorrhagie, que la syphilis né s’observait point chez les animaux, que le chancre en leur était point inoculable ; c’est un fait bien établi, incontestable, et qui démontre qu’elle est propre à l’espèce humaine.
Pour ce qui regarde les prédispositions spéciales, elles sont relatives soit à la plus ou moins grande facilité avec laquelle les individus peuvent contracter la syphilis, soit à la forme qu’affectera la syphilis dans les cas particuliers. Il est positif que tous les hommes ne sont pas également prédisposés à la syphilis ; il en est chez lesquels on serait obligé de l’inoculer pour lavoir se développer. Quelques-uns peuvent presque impunément cohabiter avec des femmes souillées, tandis que d’autres contractent cette maladie toutes les fois qu’ils s’y exposent. Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de donner une raison valable de ces différences d’aptitudes; on a dit que les individus lymphatiques, dont la peau est plus fine, se trouvent dans la condition d’une inoculation plus facile; mais on ne sait rien de précis touchant
les conditions idiosyncrasiques qui font que, dans les cas particuliers, la syphilis affecte la.forme commune plutôt que les autres, et réciproquement. De même, dans la forme commune, il est impossible de prévoir quels seront les accidents qui se montreront, quels seront ceux auxquels échappera le malade. Les circonstances qui font varier l’évolution de la maladie dans la succession des symptômes sont tellement irrégulières , qu’il est impossible de déterminer, a priori, quelles seront les affections qui se présenteront dans le cours de la maladie.
Les individus qui se trouvent dans un mauvais état de santé, dont la constitution est appauvrie, seront plus exposés, en contractant la syphilis, à voir se développer chez eux la forme phagédénique ; c’est du moins ce qui semble résulter des observations de M. Ricord.
Causes occasionnelles. — Sans vouloir entrer, dans le détail des diverses opinions qui ont été émises, depuis l’origine de la syphilis , touchant les causes qui ont produit son développement, nous devons cependant,tout en laissant de côté l’influence des astres, des inondations, du chaud, du froid, et de tant d’autres agents extérieurs invoqués tour à tour ou simultanément pour expliquer l’invasion et la propagation de la maladie; nous devons, dis-je, examiner si la syphilis fut réellement épidémique en même temps que contagieuse, comme l’ont pensé la généralité des auteurs, ou si elle ne fut, à l’époque de son apparition, que contagieuse comme aujourd’hui. Ainsi, nous avons à étudier deu* ordres de causes, qui correspondraient à la nature épidémique et à la nature contagieuse de la maladie ; comme aussi sa transmissibilité par l’allaitement et l’hérédité.
1° Nature épidémique de la syphilis. *— La nature épidémique de la syphilis est bien loin d’être établie par des faits aussi concluants que la nature contagieuse. En effet, la transmission par contagion est tellement incontestable, qu’admise de tout temps, elle ne fut niée que par l’école physiologique , qui,,comme on Je sait, fit table rase de tous les
faits médicaux. Examinons sur quels fondements repose l’opinion qui admet la nature épidémique de la syphilis, au moins dans l’origine. Pour citer quelques-uns des documents que nous avons recueillis dans la collection des auteurs réunis, sous le nom de Apkrodisiacus, par Aloysius Luisinus, nous dirons que Jean Almenar, Espagnol, admettait, au chapitre 2, page 161, deux causes: «Quarum prima est «sola influentia vel aeris corruptio, per quam causam evenisse pie « credendum est in religiosis. » Puis, après avoir développé la seconde cause, qui n’est autre chose que les différents modes de contagion , il revient à la première, pour dire que l’infection par l’air est extrêmement rare; il y attache, du reste, si peu d’importance, qu’il termine sa discussion en exprimant un doute sur ce qu’il vient de dire, s’adressant au lecteur par ces mots : «Quod tuæ considerationi re- « linquo, » comme si la question lui avait paru assez douteuse pour ne pas lui permettre de se prononcer.
Benedictus, en admettant la nature contagieuse de la maladie, reconnaît également sa nature épidémique : «Id est quod respirando at- «trahimus, ut spiritus eujus attractione vivimus.»A l’appui de cette defnière opinion, il cite l’exemple d’un jeune homme qui, certainement, n’avait eu aucun rapport avec une femme infectée (il en est si convaincu qu’il en prend Jupiter à témoin, per Jovsm! mais c’est toute la preuve qu’il en donne); et cependant ce malheureux jeune homme avait contracté la maladie en embrassant une femme affectée de syphilis. L’exemple est assez mal choisi, comme on peut le voir, car les embrassements devaient être autrefois ce qu’ils sont aujourd’hui, un mode de contagion. Aussi, comme s’il eût lui-même quelque doute sur son affirmation, après s’être efforcé de prouver l'influence des astres sur cette maladie, il cherche à accommoder la théorie des causes de la syphilis avec la théorie générale de Galien; puis il ajoute : « Propterea nolo te turbari ubi quispiam asseveret ho- « minem Gallico morbo aliquando corripi posse, nulla cum infecta « muliere habita coitione, nulloque commercio. » Ne semble-t-il pas plutôt faire une concession à la honte que donner une preuve positive?
D’après l’opinion de Massa, la nature épidémique de la syphilis serait incontestable, mais les faits sur lesquels il s’appuie ne sont rien moins que concluants. Il a vu, en effet, beaucoup de malades, chez lesquels la maladie n’était pas douteuse, et qui ne l’avaient point contractée directement (simple allégation sans preuve), ce dont on peut parfaitement douter, surtout quand on voit cet auteur ajouter comme preuve, qu’il connut en particulier trois enfants, lesquels certainement n’avaient point eu de rapports sexuels, et avaient été allaités par une femme saine, qui néanmoins avaient la syphilis. Observons tout de suite que cet auteur ignorait la transmission héréditaire de cette maladie, tout aussi bien qu’Antoine Musa Brassavole, qui professait la même opinion sur la nature épidémique de la syphilis, en s’appuyant positivement sur l’observation d’un de ses cousins, jeune enfant, qui avait contracté la syphilis pour avoir couché avec sa mère, atteinte de ce mal.
On peut voir, par ce petit nombre de citations, qui du reste sont les plus explicites que nous ayons pu recueillir (la plupart des autres auteurs se contentent d’affirmer le fait, sans rien présenter à l’appui), combien cette opinion est pauvre en preuves directes. Aussi, Gabriel Fallope combat-il cette opinion, et la rejette-t-il complètement. S’il était nécessaire d’avoir une opinion sur des faits accomplis déjà si loin de nous, nous serions d’autant plus volontiers de l’opinion de Fallope, que, si réellement la syphilis avait régné épidémiquement au 15' siècle, elle n’aurait vraisemblablement pas manqué de nous apparaître quelquefois encore avec le caractère épidémique : car il est d’observation que les maladies qui se sont une fois montrées épidémiquement manifestent de temps en temps la propriété de transmission épidémique; il suffit en effet de citer la variole, la scarlatine, la rougeole, la coqueluche, et tant d’autres.
Il est donc bien permis d’élever quelque doute touchant une opinion pourtant si généralement accréditée, surtout lorsque nous savons que le génie de la maladie, qui fait qu’à certaines époques elle se montre avec un caractère de gravité plus grande, de transmission plus
facile, petit expliquer parfaitement les ravages de cette maladie au 15 e siècle, bien qu’elle ne fût, alors comme aujourd’hui, que contagieuse. Qu’importe , au reste, qu’elle ait été autrefois épidémique et contagieuse, si aujourd’hui elle a perdu la première de ces deux sortes de transmissibilité? et ce dernier fait est incontestable.
Examinons maintenant la nature contagieuse de la maladie et ses modes;de transmission.
Contagion de la syphilis .— La question relative à la contagion de la syphilis a excité de grands débats et de grandes contestations; les partisans de la méthode physiologique se sont trouvés singulièrement embarrassés de ce fait médical : aussi ont-ils cru plus commode d’en nier l’existence; quelques-uns, moins hardis, ont cherché à en atténuer; la valeur par des explications que je ne veux pas examiner.
Ce qui fit naître les grandes controverses des auteurs au sujet de la contagion de la syphilis, c’est qu’ils ont tous plus ou moins confondu, non-tseulement des affections étrangères à la syphilis , mais encore les diverses manifestations syphilitiques, sans distinction de périodes : ainsi, parce que la blennorrhagie, parce que le pus des ulcères secondaires n’étaient point inoculables , on s’est hâté de conclure que le chancre primitif ne l’était pas davantage ; on n’a vu dans le chancre qu’un résultat de malpropreté, que la conséquence toute naturelle de l’irritation que des rapports sexuels intempestifs ou trop répétés pouvaient déterminer dans des organes où l’orgasme vénérien venait s’ajouter à toutes ces causes mécaniques d’irritation.
Et d’abord, établissons que, si la syphilis est contagieuse, elle ne l’est pas à toutes ses périodes. Les accidents primitifs sont les seuls qui puissent se transmettre par inoculation , les manifestations secondaires ne sont point susceptibles de ce mode de transmission ; le chancre seul est susceptible de se communiquer par contagion. Nous avons déjà donné plus haut le résultat des expériences de M. Ricord sur la propriété inoculable du chancre. De 1831 à 1837, d’après son relevé , 517 inoculations de symptômes constitutionnels de la syphilis
ont été pratiquées sans réussite; depuis cette époque, toutes les nouvelles expériences de M. Ricord , et elles n’ont pas été moins nombreuses, sont venues confirmer le résultat que nous venons de donner. Ces faits prêtent leur appui à l’opinion de Hunter, qui non-seulement admet que le sang, la salive, le lait, la sueur, le sperme, etc. etc., d’une personne infectée, ne peuvent contaminer les tissus sur lesquels on les dépose, mais encore qui nie formellement la possibilité d’inoculer le pus provenant d’une lésion secondaire.
Du reste, voici comment s’expriment à ce sujet MM. Cullerier et Rattier : «Le pus des ulcères primitifs ou chancres, pris à quelque période que ce soit de leur existence, mais principalement lorsqu’ils ne sont pas très-anciens , et que le produit de sécrétion morbide n’a pas été altéré par le contact de l’air ou de quelque substance capable de réagir sur lui, et porté sous l’épiderme ou sous l’épithélium au moyen d’une'lancette, ou seulement appliqué sur une surface cutanée ou muqueuse privées de leur membrane protectrice, détermine, au lieu même de l’insertion, une inflammation de nature et déformé particulière, qui nous paraît caractéristique... Nous avons plusieurs fois inoculé sans succès le liquide séro-purulent exhalé à la surface des papules syphilitiques vulgairement appelées pustules muqueuses, et nous avons été d’autant plus surpris de ne pas réussir, que cette forme morbide nous paraît constituer le symptôme le plus constant et le moins équivoque de la syphilis générale, et que, d’un autre eôté , nous avons observé quelquefois, sa transmission par le coït... Ce fut également sans résultat que furent pratiquées des inoculations avec le pus provenant de végétations et d’ulcères consécutifs de toutes sortes. » Ces auteurs diffèrent cependant de M. Ricord , en ce qu’ils n’admettent pas la propriété inoculable des bubons, en ce que, bien que n’admettant pas non plus la possibilité d’inoculer le tubercule muqueux et les végétations , ils pensent néanmoins que ces deux dernières affections sont susceptibles de se transmettre par le coït. Mais voici la cause de l’erreur dans laquelle sont tombés ces auteurs, erreur du reste si commune. Les tubercules muqueux peuvent apparaître peu*
dant la durée de l’accident primitif, se développer a son voisinage ; on voit même quelquefois le chancre se transformer en tubercule muqueux. Dans ces cas , il est facile de comprendre une contagion que , du reste , l’inoculation artificielle accuserait également; car alors, ou bien le chancre existe avec sa propriété inoculable au milieu des tubercules muqueux, ou bien, non encore transformé complètement, il peut, au moyen du pus qui le recouvre, opérer la contagion.
«Assurément, dit M. Gibert, les tubercules plats et la végétation sont susceptibles de se transmettre par contagion dans le coït, et cependant l’art ne peut les inoculer.» Très-bien; nous ne demanderons point de faits à l’appui de cette assertion , mais nous serions bien aise de savoir ce que ces tubercules transmettent : ce n’est pas le chancre , puisqu’ils ne sont point inoculables ; seraient-ce des tubercules muqueux? Mais pourquoi, par l’inoculation , ne produisent-il pas des tubercules muqueux , comme le chancre produit le chancre? Gomme l’opinion de MM. Cullerier, Rattieret Gibert, ne repose que sur des faits incomplètement observés et mal interprétés, nous devons nous en tenir à celle professée par M. Ricord ; il résulte, en effet, de ses expériences, que, toutes les fois que la matière inoculée d’un tubercule muqueux a été prise en un point assez éloigné de l’ulcère primitif, pour que le mélange des deux produits ne puisse se faire, le résultat de l’inoculation a été négatif.
Quelques auteurs admettent encore que la syphilis constitutionnelle peut naître d’emblée de rapports infectants qui n’auraient produit aucun symptôme local. Une semblable opinion ne peut reposer que sur les assertions des malades, et nous savons ce quelles peuvent valoir en cette matière. Du reste, elle est si contraire à l’idée qu’on doit se faire des maladies, qua priorie Ile semble impossible. En effet, comment admettre que la maladie commence par où elle finit d’ordinaire ? Qui expliquerait cette interversion ? On n’a jamais vu les symptômes primitifs se montrer après les secondaires; pourquoi les secondaires se montreraient-ils les premiers? Je nie donc, jusqu’à ce qu’on le prouve, que la syphilis constitutionnelle puisse se
montrer après des commerces impurs sans la moindre manifestation locale.
Je m’explique, du reste, pourquoi cette opinion a cours encore aujourd’hui. C’est que quelques auteurs très-estimes, et qui méritent de l’être à beaucoup de titres, ont néanmoins contribué à répandre la confusion, en désignant sous le nom de syphilides primitives les éruptions syphilitiques qui se montrent pendant la durée du chancre.
Parce qu’il n’est pas rare de voir les symptômes consécutifs de la syphilis se montrer tardivement et rester dans l’individu en puissance de développement, on n’a pas manqué de dire, mais seulement par analogie, car les auteurs n’en donnent point la démonstration, qu’après des rapports infectants, le principe morbide pouvait ne rien produire d’abord localement, et se montrer ensuite avec toute sa puissance d’action. Voilà les fondements de cette opinion. Que dire de l’opinion qui admet que, par le coït, un individu sain peut devenir malade, bien que l’autre n’ait actuellement aucun symptôme syphilitique, et uniquement parce qu’autrefois ce dernier aurait eu la syphilis?
De semblables idées ne trouvent d’appui que dans une crédulité aveugle.
Maintenant que nous avons démontré que les manifestations consécutives ne sont point transmissibles par inoculation, que le chancre seul est inoculable , nous devons exposer les différents modes suivant lesquels se font ces inoculations; en un mot, comment s’opère la contagion de la syphilis.
Elle diffère suivant que le pus virulent est déposé sur la peau ou sur une muqueuse. L’ulcère qui en est la conséquence se développe toujours au point même d’application du principe virulent. L’épithélium des muqueuses n’est qu’un faible obstacle à l’inoculation. Aussi i’infection par les muqueuses est-eile beaucoup plus fréquente que par la peau.
mi.—Helot. ; v ' 8
Pour que l’inoculation se produise sur la peau, il faut qu’elle soit le siège d’une écorchure, d’un dépouillement quelconque de l'épiderme.
La lancette peut produire le chancre en quelque point de la peau quelle dépose , sous l’épiderme, le pus virulent.
Les envies qui se forment au voisinage des ongles sont des circonstances qui expliquent les inoculations auxquelles sont exposés les accoucheurs.
Les piqûres de sangsues sont des voies d’inoculation fréquentes; en un mot, toutes les excoriations , quelles qu’elles soient.
Les baisers sur la bouche, lorsque l’une des personnes qui s’embrassent est affectée de chancre de cette région, peuvent être une occasion d’infection.
La succion du lait peut être une occasion de développement de chancre soit chez la nourrice, soit chez l’enfant, lorsque l’un ou l’autre est affecté de chancre soit à la bouche, soit au sein.
Du reste, il est parfaitement inutile de faire une longue énumération des circonstances spéciales qui peuvent produire la contagion; elles sont généralement connues. Il nous suffit de dire que, pour que l’inoculation puisse se produire, il faut que le chancre soit à la période de progrès; car s’il était déjà en voie complète de réparation, le pus qui s’exhalerait à sa surface n’aurait d’autres propriétés que celles du pus qu e fou r n it u n e plaie sim p le.
Le développement du chancre an lieu même où a été déposé le principe virulent est tellement bien établi, qu’il serait inutile d’insister plus longtemps sur ce point. Mais ici se présente nécessairement la question si débattue du bubon d’emblée; presque tous les auteurs ayant admis ce mode d’infection syphilitique, nous devons examiner avec soin sur quoi repose cette assertion. Le pus d’un chancre, sans rien produire au point sur lequel il est déposé, peut-il produire un bubon virulent ? voilà ce qu’il faut examiner.
Il s’agit ici évidemment d’une question de fait; c’est donc l’expérience que nous devons interroger: c’est ce que nous allons faire, en suivant
pas à pas la tradition médicale, recherchant les faits qui sont de'nature à prouver l’existence de cette variété de bubons.
On entend par bubon d’emblée les bubons syphilitiques qui se montrent comme premier symptôme de syphilis, qui apparaissent en l’absence de tout chancre, qui sont la première expression syphilitique Ce n’est pas encore le lieu d’exposer les explications que les auteurs en donnent: ce sera l’objet d’une discussion spéciale dans la pathogénie. Pour le moment, toute la question est de savoir si cette transmission syphilitique est prouvée par les faits. Nous commençons par dire, cette question ayant été l’occasion de vives polémiques dans ces derniers temps, que nous sommes tout à fait désintéressé, que nous ne tenons pas à ce qu’il y ait ou n’y ait pas de bubons d’emblée, par la raison que nous ne serions ni plus ni moins embarrassé de ce fait que nous ne le sommes de tout autre réputé incontestable. Ainsi, nous allons établir avec impartialité les pièces du procès, et l’on pourra juger.
Ambroise Paré , dans son chapitre, 29, des Bubons, qui du reste n’est qu’un extrait de l’ouvrage de Thierry de Hery (p. 200 à 201 ), dit, en parlant des bubons : «Aucuns d’eux sont accidents précédant la verole. »
Astruc dit également que les uns viennent uniquement et immédiatement d’un commerce impur.
On trouve quelques passages dans la collection des auteurs réunis par Aloïsius. sous le nom d'dphrodisiacus, relatifs à ce mode de contagion. Ainsi, apud Alex. Traj. Petr., p. 1325, on lit ces mots: t< Bubo «aut stalim apparet antequam aliud malum in corpore cernatnr, aut «postquam uscuscula pénis sanata sunt. »
Van Swieten , citant Astruc, donne l’explication des bubons d’emblée, dont il suppose l’existence sans la prouver.
On trouve dans Gabriel Fallope le fait suivant : «Coïvit adolescens «cumfœmirta: supervenit torpor, mœstitia, et post duos dies apparet « bubo parvus, non dolorosus , non valde crescens. Significatur quod «morbus lenis est et ineipiens. »
Swediaur, Bertrandi, nous offrent des observations de même valeur que la précédente.
M. Lagneau dit , à l’appui de son opinion sur le bubon d’emblée : « Nous avons dans ce momentrci sous les yeux le cas d’un jeune officier qui, n’ayant jamais eu la vérole, s’est aperçu, depuis quelques jours, de deux bubons inguinaux, dont le volume est déjà considérable. Ces tumeurs ont commencé à paraître un mois après le commerce avec une femme suspecte, sans avoir été précédés de chancres, de gonorrhée, ni de la moindre irritation aux parties génitales. Les faits de ce genre, ajoute-t-il, sont très-ordinaires... et sont très-faciles à expliquer, si on admet que la vérole puisse être contractée d’emblée, c’est-à-dire sans qu’aucun symptôme primitif ait précédé l’infection générale.»
M. Schall, médecin de Strasbourg, rapporte , dans sa thèse , le fait sui vant, que M. Lagneau cite également : « Et ego vidi blennorrhagico «supervenire bubonem axillarem inflammatorium, nee difficile mihi «erat explicare bubonis causam, quoniam æger miles, de munditia pa- «rnm sollicitus, mentulam suarn materie blennorrhagica continuo «madentem sæpius p.ertractans, digitum a curato vix panaritio epi- « dermide adhuc destitutum eontaminaverat ; unde illi bubo subaxil- « laris. »
M. Gibert, dans son Manuel des maladies vénériennes, admet comme un fait incontestable l'existence des bubons d’emblée, et pour en faire la preuve, il cite les observations que nous venons de lire; puis il ajoute : « Chez un étrangçp qui réclama mes soins , il y a trois ans, deux bubons affectant le même siège étaient survenustrois semaines au plus après le coït. Le temps d’incultation n’a été que de dix jours pour un jeune homme que j’observai à peu près dans le même temps, et chez lequel une tumeur vénérienne se manifesta à l’aine gauche. » Je pourrais multiplier des citations de ce genre, sans beaucoup faire avancer la solution.
Je ,me perupelfrai seulement de faire observer à M. Lagneau que, dans le fait qu’il rapporte, l’absorption a été bien lente, que la contagion n’est établie que sur des rapports suspects.
Si, du reste , les faits de bubons d’emblée sont aussi fréquents que le prétendent MM. Lagneau et Gibert, pourquoi cette pénurie qui fait que les différents auteurs se copient successivement sans beaucoup ajouter aux preuves qu’ils donnent?
On ne me jugera assurément pas bien difficile de trouver que le dire deM. Lagneau , de M. Gibert, n’est pas plus concluant que celui de Fallope , de M. Schall, et de plusieurs autres. Que dire de semblables faits ? Je trouve parfaitement inutile d’entrer en discussion à leur sujet ; car, de quelque manière qu'on les envisage, il est impossible de leur attacher la plus minime importance : ce sont des allégations pures et simples, qui ne sauraient faire preuve.
Où est la preuve que ces bubons étaient syphilitiques? Est-ce que tout engorgement ganglionaire est de nécessité syphilitique? comme du reste le bubon syphylitique a une marche et des caractères qui lui sont propres; tant que nous ne les trouverons pas clairement exposés nous serons en droit de regarder les observations qui n’en tiendraient pas compte, comme étant sans valeur.
Hunter admet les bubons d’emblée ; mais il ne s’occupe pas de faire la preuve de son opinion.
M. Baumès, de Lyon ( Précis théorique et pratique sur les maladies vénériennes, t. î , p. 30 et suiv., 1840),. donne huit observations de bubons d’emblée. Je ne puis faire mieux que de citer l’appréciation qu’en a faite mon ancien collègue et ami, M. le docteur Mac Carthy, dans sa thèse inaugurale soutenue avec tant de distinction.
«Dans les cinq premières observations, les glandes inguinales s’engorgent après un coït, leur seul antécédent vénérien. Aucune ulcération , aucune blennorrhagie, n’accompagnent leur développement. Dans les deux premiers cas, les bubons n’ont pas suppuré ; dans les trois autres, la suppuration a eu lieu, mais l’inoculation n’a été pratiquée qu’une fois, et sans résultat. Les bubons sont dit volumineux, superficiels, et en même temps immobiles; singulière description, dont les termes me semblent contradictoires. Dans tous, un grand nombre de ganglions sont engorgés. Ainsi, le siège de la tumeur dans l’aine,
et un coït antécédent, voilà lés seuls caractères en vertu desquels M. Baumes croit devoir diagnostiquer la syphilis , et faire subir à ses malades des traitements mercuriels prolongés. Il nous semble que tous les caractères des cinq tumeurs se rapportent complètement à ceux qui appartiennent au bubon strumeux. M. Baumès pense-t-il donc que les lymphatiques inguinaux ne sont susceptibles de devenir malades que sons l’influence de la syphilis ?
« Dans les trois derniers cas, l’inoculation a produit la pustule caractéristique : aussi les bubons ont-ils un aspect tout différent de celui des cinq cas que nous venons d’analyser. Dans le premier de ces trois cas. deux jeunes ouvriers se présentent à M. Baumès, l’un porteur de deux bubons, l’autre de deux chancres à la verge ; ils affirment avoir eu des rapports avec la même femme. Ce malade n’avait pas de chancres à la verge, j’en conviendrai sans peine; mais pourquoi l’anus na-t-il pas été examiné? Pour ma part, ces deux malades me sont singulièrement suspects, et je suis porté à voir, dans leur inquiétude simultanée, une forte présomption en faveur d’une infection par des voies honteuses. Sans doute, l’anus n’ayant pas été examiné, par un oubli inconcevable, on ne peut l’affirmer; mais on n’a pas non plus le droit de la nier, et, parlant, ce fait de bubon virulent réputé d’emblée est nul, puisque j’ai démontré la possibilité, je pourrais dire la probabilité d’un chancre anal.
« La septième observation se rapporte à un malade que M. Baumès n’a vu qu’un mois au moins après l’infection primitive, temps plus que suffisant pour rendre compte de la cicatrisation d’un chancre.
«Enfin , dans la huitième, le malade avait en même temps que deux bubons virulents, une blennorrhée : on a inoculé les bubons; on s’est bien gardé d’inoculer la sécrétion uréthrale. M. Baumès s’est assuré qu’il n’y avait pas de chancre par l’introduction d’une sonde dans le canal, moyen nouveau assurément, mais dont il est à regretter que M. Baumès n’ait pas songé à expliquer la valeur; ainsi, dans ces deux derniers cas, il a pu exister un chancre. Que devient donc cet écha-
faudage de bubons virulents d’emblée si laborieusement construit ? De huit observations, il ne reste absolument rien.
«Je m’abstiens, pour le moment, de toute réflexion : j’ai seulement voulu montrer ce que ces observations laissaient à désirer, au point de vue de M. Ricord, pour devenir concluantes. »
J’arrive au mémoire que M. de Castelnau a publié dans les Archives. Et d’abord, je prie mon collègue et ami de ne voir dans ce que je vais dire que l’expression de l’indépendance scientifique, qui fait que l’amitié n’est point un titre à n’étre point critiqué.
Après avoir invoqué le témoignage de M. Lagneau , de M. Gibert, et de M. Baumes, il nous présente les faits suivants, qu’on peut analyser de la manière suivante.
r OBSERV. — Gald... (Catherine), entrée le 19 mai, a éprouvé depuis huit jours de vives cuissons aux parties sexuelles, accompagnées d’un écoulement jaunâtre. Elle ignore ce qu’avait l’individu avec lequel elle a contracté ta maladie. Le 20 mai, l’examen fait constater une rougeur du vagin, un écoulement abondant, et pas la moindre ulcération , mais deux engorgements inguinaux.
Le traitement des bubons consiste dans l’application de sangsues, de cataplasmes, d’un vésicatoire avec la solution de sublimé.
Le 14 juin, le bubon droit s’est ouvert; le 10, il offre Xaspect chancreux avec induration rouge foncé autour de l’ouverture. Le 23, il n’y a plus d’aspect chancreux à droite. A cause de son écoulement, la malade reste à l’hôpital jusqu’au 29 octobre.
11 e OBSERV. — Per... (Marie), entrée le 22 mai, éprouva il y a dix jours, trois ou quatre jours après le dernier coït, de vives cuissons et un écoulement jaunâtre. Elle alla trouver M. Ricord, qui, à ce qu’ii paraîtrait, n’aurait point constaté de chancres. Le 23 mai. un examen ne fait découvrir aucune ulcération : on constate dans la région inguinale droite une tumeur d’un pouce environ dans son plus grand diamètre, superficielle, rouge foncé, dure et douloureuse; elle paraît
offrir un peu de fluctuation du côté de son extrémité interne. Le 24 , la peau est très amincie, on applique un morceau de potasse caustique.
Le 1 er juin, l’eschare se détache et laisse à découvert une ulcération h fond gris, à bords rouges, indurés, taillés à pic, en un mot, un véritable chancre.
Le 5, l’ulcération conserve encore l’aspect chancreux : elle s’est étendue et est devenue plus douloureuse.
Le 8, la douleur a beaucoup diminué, mais l’aspect chancreux persiste.
Le 13, il n’y a plus d’aspect chancreux.
Le 30, elle sort guérie.
III e ObSERV. Pell... (Marguerite), entrée le 8 septembre, il y a huit jours, une semaine après le dernier coït, s’aperçoit que son linge est taché, et éprouve quelques douleurs en urinant. Le 9, l’examen ne fait constater aucun ulcère en aucun point. Le bubon développé abcède ; deux inoculations acidentelles se font au voisinage : ainsi, point de doute sur la nature syphilitique du bubon.
Voilà l’analyse des trois faits qui appartiennent à M. de Castelnau. Nous avons pris dans chacune des observations ce qu’il y avait d’important relativement à notre sujet.
Comme réflexion générale, je dirai que nous sommes loin de trouver dans ces observations la précision et l’exactitude désirables. Pourquoi donc mon estimable collègue s’est-il, cette fois, départi dé cette observation minutieuse, nette, précise, qui montre à tout le monde comment on a procédé à l’examen, quelles précautions on a prises pour n’être point trompé , qui décrit avec une scrupuleuse rigueur tout ce qui est relatif à la maladie. Ici, nous ne retrouvons mèmè pas la description de l’ulcère chancreux. Cependant, nous savons quç M. de Castelnau, par des sentiments que nous nous empressons de louer, s’est plusieurs fois inscrit contre l'inoculation arti-
ficielle comme moyen de diagnostic, inoculation qu’il juge dangereuse et inutile.
C’était, ce me semble, une raison de plus pour insister d’avantage sur l’évolution, la marche, la durée, les caractères anatomiques, les qualités du pus, etc. etc. Dans ces caractères bien appréciés, développés avec le talent qui caractérise notre ami, même en l’absence de l’inoculation artificielle, j’en suis sûr, M. de Castelnau aurait trouvé de quoi convaincre M. Ricord lui-même, que le bubon était réellement un chancre ; tandis qu’aujourd’hui, nous nous trouvons placé dans la nécessité de convenir , qu’en l’absence de toute description qui eût établi la conviction , on ne peut considérer ces faits que comme des allégations qui méritent examen, sans doute, qui doivent motiver de nouvelles recherches, mais non comme des preuves de l’existence du bubon d’emblée. Ne pourrait-on pas, en effet, demander en quoi consistait l’aspect chancreux ? Peut-on admettre que dire: iulcération conserve l'aspect chancreux, elle s'est étendue , est devenue plus douloureuse... l'aspect chancreux persiste... il n'y a plus d'aspect chancreux... c’est là donner la description méthodique du chancre? La première observation nous prouve que M. de Castelnau a cru à la nature chancreuse du bubon; et attacherait-on au témoignage de M. de Castelnau la plus large confiance, ce que nous serions, du reste, tout disposé à faire, ce ne serait toujours qu’une preuve de présomption et non une preuve matérielle.
L’induration signalée dans la première observation pourrait bien n’étre que le résultat de l’application de la solution caustique de sublimé, qui produit quelquefois l’induration, à ce point qu’elle a été donnée comme preuve du peu de valeur de l’induration dite kuntérienne du chancre. Dès lors on voit combien il était important d’assigner à l’ulcère en question des caractères précis.
Dans la deuxième observation, les bords taillés à pic ne peuvent constituer un caractère qui établisse l’existence du chancre ; car ils peuvent être le résulat de la potasse caustique. J’en dirai autant du
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caractère d’induration, qui pouvait n’être que l’effet de la cautérisation, Le fond gris d’un abcès, au premier jour de l’ouverture par la potasse, prouve que l’abcès n’est point détergé, mais non qu’il soit cbancreux. Ces observations me paraissent donc laisser trop à désirer* pour qu’on puisse leur attribuer l’importance que l’auteur y attache. On peut sans doute trouver dans l’évolution du chancre un moyen de diagnostic en dehors de l’inoculation artificielle; mais encore faut-ii, pour conclure à l’existence du chancre, des caractères positifs qui entraînent ia conviction, et ces caractères nous manquent dans les cas que nous venons de citer. Aussi pour nous ces faits ne sont-ils point une démonstration.
Pour la troisième observation, qui cependant n’est guère plus complète que les deux autres, nous ne contesterons pas la nature ehancreuse du bubon, bien que cependant toute pustule, toute ulcération se développant au voisinage d’un bubon, ne soit pas nécessairement un chancre. De telle sorte qu’on serait tenté de demander à l’auteur de ce mémoire pourquoi il. ne nous a pas dit ce qui avait établi sa conviction sur la nature chancreuse, car, encore une fois, affirmer un fait n’est point en donner la preuve.
Daps ses observations, M. de Castelnau indique approximativement l’époque du dernier coït. J’avoue que je ne saurais attacher grande valeur aux inductions qu’on pourrait en tirer, car rien ne dit que ce soit le dernier coït qui ait été le coït infectant. Ne sait-on pas qu’un chancre peut exister longtemps dans le vagin, sur le col, à la fourchette ou partout ailleurs, sans que sa présence soit accusée par la douleur?
Dans ces trois observations, je trouve la dureté des bords signalée comme caractéristique. Mais cette induration aurait été spécifique, et, dans aucun cas, les malades n’auraient présenté de symptômes secondaires? J’ai peine à le croire. En effet, ces malades sont restés assez longtemps à l’hôpital pour qu’on ait pu constater les affections secondaires s’il y en avait eu> O n sait, en effet , qu’alprs qu’il n’y a point de traitement mercuriel, les symptômes secondaires se montrent or-
dinairement dans les six semaines qui suivent l’induration d’un chancre. Ces observations ne nous disent pas qu’il y ait eu un traitement mercuriel prescrit, ne parlent point d’accidents constitutionnels, et nous mettent presque en droit de conclure que l’induration signalée n’était point spécifique. Ainsi donc nous ne pouvons voir dans les faits de M. de Castelnau autre chose qu’une affirmation par laquelle l’auteur déclare avoir cru trouver une preuve en faveur de l’existence du bubon d’emblée. Sans doute ceux qui connaîtront M. de Castelnau attacheront beaucoup d’importance à son témoignage; mais encore a-t-on le droit d’exiger quelque chose de plus.
Dans les trois cas cités les malades étaient affectéesjde blennorrhagie antérieure au développement du bubon. M. de Castelnau n’a pas trouvé dans son exploration de chancres à bords arrondis, taillés à pic,décollés, à fond grisâtre, etc. etc. Mais croit-il être bien sûr qu’un chancre superficiel n’a pu échapper à son investigation ? Jusqu’au jour où l’auteur a cru pouvoir affirmer la nature chancreuse du bubon, un seul examen a été fait, et cependant, il faut convenir que cet exatnen est assez difficile pour qu’on doive y revenir à plusieurs fois. C’est souvent pour n’avoir pas regardé à plusieurs reprises qu’on n’a pas vu un chancre qui eût tout expliqué ? Enfin , serait-il impossible d’admettre qu’une exulcération superficielle inoculable ait pu guérir avant l’examen? Est-ce beaucoup préjuger que d’affirmer, en présence de faits si exceptionnels, et qui du reste laissent tant à désirer, le fait général, surtout quand on sait toutes les causes d’erreur qui peuvent nous écarter de la vérité? Et il ne faudrait pas croire que l'erreur soit seulelement possible chez les femmes, non , elle est encore facile chez l’homme : ainsi, un étudiant en médecine, très-distingué assurément, qui suivait l’hôpital du Midi, auquel il était attaché, contracta une blennorrhagie. Celle-ci, quoique peu abondante, persistait cependant. Une éruption générale se développa; comme il n’admettait pas la nature syphilitique de la blennorrhagie, le voilà chaque jour à la recherche du chancre uréthral qu’il supposait exister, et toujours sans résultat,
lorsqu’etifin il finit par constater un chancre, en écartant le méat urinaire. Soit que l’ulcère, siégeant plus profondément d’abord , ne soit devenu manifeste qu’au moyen d’une inoculation successive, soit que le chancre, en s’étendant, se soit rapproché de l’orifice de l’urèthre, toujours est-il que, si les accidents secondaires étaient venus un peu plus tard chez une autre personne qui n’eut pas soupçonné l’existence du chancre, la blennorrhagie eût définitivement passé pour syphilitique et non chancreuse, et s’il était survenu un bubon virulent, c'eût été un bubon d’emblée. Je livre ce fait à l’appréciation des homme* qui sont de l’opinion que nous combattons.
M. de Castelnau a cherché dans les observations de M. Ricord des armes contre M. Ricord, c'est toujours permis, suivons-!e.
Dans la quatrième observation empruntée à M. Ricord, il s’agit d’un chancre de l’urèthre, d’un bubon symptomatique ayant produit par l’inoculation la pustule caractéristique.
Toute l’argumentation de M. de Castelnau se résume ainsi: pour expliquer la nature syphilitique du bubon dont l’inoculation avait produit la pustule caractéristique, M. Ricord se fonde non plus sur un écoulement uréthral démontré virulent par l’inoculation, mais sur ce qu’on aperçoit, à 2 lignes de profondeur, en écartant les lèvres du méat urinaire , une plaque de la grandeur d’une petite lentille , dont la surface granulée indique le siège d’un ulcère en réparation.
Ce fait prouve seulement que M. Ricord n’a pas voulu dissimuler la difficulté.
Un fait se présente, comme exeeprion, en contradiction, du moins apparente, avec son opinion : il recherche, il trouve une surface granulée; et comme il ne peut avoir de doute sur la nature syphilitique du bubon, comme l’expérience lui a appris que ces bubons ont pour antécédent le chancre, il voit dans ce reste d’ulcération une présomption. Est-elle plus hardie que celle de M. de Castelnau, qui se croit en droit de conclure à l’absorption directe du virus pour produire un bubon, parce que, trois semaines, un mois après que le principe virulete à été déposé, il ne retrouve pas la lésion locale ? Que le fait rap-
porté par M. Ricord ne soit point une démonstration en faveur de 3a non-existence des bubons d’emblée, j’y consens; mais que M. de Castelnau veuille s’en emparer, comme d’une démonstration en faveur de l’opinion contraire, j’en conclus que, lorsqu’on est réduit à de semblables preuves pour établir un fait qu’on dit si général, on accuse par là même la pauvreté de sa démonstration.
Pour ce qui est relatif à la cinquième et à la sixième observation, il s’agit, dans la première, d’un chancre larvé du canal, et dans l’autre d’un chancre du col utérin ayant donné lieu à la production de bubons syphilitiques reconnus tels par l’inoculation.
Dans le premier cas, comme il ne restait du chancre de l’urèthre que l’induration et que l’inoculation n’en fut point pratiquée, M. de Castelnau reproche à M. Ricord la facilité avec laquelle, quand il en a besoin, en dehors de l’inoculation, il conclut d’une induration à l’existence du chancre. Mais si , dans l’opinion de M. de Castelnau, l’inoculation est un moyen inutile, pourquoi reprocherait-il à M. Ricord de se fonder sur un caractère de la lésion incontestablement trèspositif auquel M. de Castelnau accorde la plus grande importance, puisqu’il prit grand soin, dans les observations qui lui sont propres, d’en tenir compte.
Dans la septième observation, il s’agit d’un chancre larvé de l’urèthre, s’étant abcédé au niveau de la fosse naviculaire, ayant donné lieu à un bubon, l’inoculalioft ayant démontré que l’écoulement uréthral, l’abcès et le bubon étaient syphilitiques.
Au sujet de cette observation , M. de Castelnau semble insinuer que la formation de l’abcès aurait bien pu être postérieure au développement du bubon, et par conséquent ne pourrait servir à expliquer le bubon.
Mais quoi! dans le cas présent, une induration de l’urèthre au niveau de la fosse naviculaire fait soupçonner un chancre en ce point : pour le savoir, l’inoculation du pus sortant par l’urèthre est pratiquée. Le résultat est positif, donne la pustule caractéristique; le bubon qui s’est développé étant inoculé donne un chancre. D’autre
part, comme si le chancre de l’urèthre n’était point suffisamment démontré par l’induration de la fosse naviculaire , par l’écoulement qui se fait par l’urèthre, par le résultat de l’inoculation artificielle, le progrès de ce même chancre détermine un abcès virulent qui donne également lieu, par l’inoculation, à la pÙStule caractéristique. Qu’importe que labcès soit postérieur à la formation du bubon! l’abcès virulent ne se serait point développé sans la maladie de l’urèthre préexistante au bubon ; or, il est démontré que celle-ci est chancreuse. Cela ne suffit-il pas pour expliquer la virulence du bubon ?
La huitième observation a pour titre: Chancre enkysté ou débutant par un abcès des bourses. Inoculation, donnant un résultat positif. -~ Dans cette observation, deux chancres siègent sur la peau de la verge, Un abcès Se développe dans la peau , au niveau des bourses. De quelque manière qtt’on veuille expliquer la nature chancreuse de cet abcès, qu’a de commun ce fait avec les bubons d’emblée ? Que cet abcès soit le résultat d’une lymphite, ou que M. de Castelnau ne puisse pas s’expliquer le transport du pus par le tissu cellulaire, que nous importe? Un chancre se développe, un abcès se montre plus tard en un point éloigné; cet abcès, quel qu’il soit, pour personne ne pourra être le premier symptôme de la syphilis, puisqu’il fut précédé de chancre. En conséquence cette observation ne saurait prouver l’existence du bubon d’emblée.
Mais d’où vient que M. Castelnau , à propos du bubon d’emblée, nous apporte des observations de chancres uréthraux suivis de bubons, c’est que, suivant cet auteur, existeraient-ils réellement, ces chancres ne pourraient être considérés comme la cause des bubons. v En effet, dit-il, rappelons-nous le principe suivant : Pour qu’un bubon puisse' être un symptôme de succession, un symptôme produit par le transport du pus dans les ganglions lymphatiques par les vaisseaux afférents, il faut nécessairement que l’ulcération chancreuse se trouve en rapport direct d’absorption avec le ganglion affecté.»
■0ÿ', M. de Castelnau Stippoée qù’il n’y a aucune communication
lymphatique de l’urèthre, du col utérin aux glandes inguinales; il regarde cette supposition comme parfaitement acquise, comme démontrée par les recherches anatomiques, et il en tire la conséquence toute simple que le chancre , dès lors, n’est pour rien dans la formation du bubon. Eh bien, la supposition de M. de Castelnau est toute gratuite ; elle est fausse. M. Bonami, dont le talent d’anatomiste n’est point contestable, reconnaît, qu’il existe des communications très-positives et même nombreuses entre les lymphatiqu.es de l’urèthre et ceux de la verge. Je dirai également que mon collègue, M. Aubry, dans sa thèse, soutient la même opinion. Pour ce qui regarde le cas particulier qui nous montre un chancre du col accompagné d’un bubon virulent , il fuit avouer que les, lymphatiques du col de l’utérus ne se rendent pas directement aux gangjions inguinaux. Mais qui oserait dire que,, dans le cas présent, il n’y avait point une anomalie ?
Du reste, puisqu’il y avait un chancre du col, est-il impossible d’admettre l’existenee antérieure d’un autre chancre, déjà cicatrisé, dont les rapports auraient été plus directs avec les glandes inguinales? Enfin , comme M. Aubry a également constaté que le, réseau lymphatique du col utérin communique avçc le réseau de la partie antérieure du vagin (cette disposition peut être reconnue sur la pièce que M. Aubry a déposée au musée de la Faculté) ; comme, d’autre part, les vaisseaux de la partie antérieure du vagin vont à l’aine ; je ne vois pas comment cette explication théorique pourrait être plus favorable à l’opinion de M. de Castelnau que ne le sont les faits qu’on vient de lire.
Ainsi, pour nous, résumer en ce qui regarde le bubon d’emblée, ou bien les auteurs ont pris pour des engorgements ganglionaires syphilitiques les bubons scrofuleux qui s’observent dans les régions inguinales tout aussi bien qu’au col, tout aussi bien que dans les aisselles; ou bien , le bubon étant réellement chancrëux, ils en ont méconnu , par une raison quelconque,, le potin&.d&départ. Du reste, puisqu’il est démontré que, pendant la durée du chancre, il peut survenir des
bubons purement sympathiques, c’est-à-dire qui ne sont point chancreux , comme du reste il arrive dans la blennorrhagie, est-il si difficile de comprendre comment des rapports sexuels exagérés , et tant d’autres causes, telles que la fatigue , la marche forcée , etc. etc., peuvent contribuer au développement de certains engorgemens inguinaux ?
Comme il est impossible raisonnablement d’admettre que tous les engorgements inguinaux , quels qu’ils soient, sont de nature syphilitique, nous n’avons aucune raison d’admettre comme tel le bubon d’emblée, puisqu’il est démontré que cette affec jon n’a aucun des caractères syphilitiques, et présente une marche complètement distincte du bubon virulent ; ce qui résulte incontestablement des expériences de M. Ricord.
Je ne veux pas entrer ici dans la description de chacune des variétés de bubons symptomatiques, de la scrofule, de la blennorrhagie, de la peste, du cancer, de la variole, etc. etc. Qu’il me suffise d’avoir démontré que les observations de bubons d’emblée rapportées dans les auteurs ne concluent absolument à rien , attendu qu’elles ne s’appuient, pour fixer la nature syphilitique, que sur un coït suspect, une affirmation de malade, qui le plus souvent n’a pas été vérifiée par un examen attentif.
Enfin , nous devons signaler comme une cause d’erreur très-importante cette action non spécifique de la syphilis qui, dans quelques circonstances, met en jeu la scrofule, qui se substitue en quelque sorte à la première.
La conclusion toute naturelle de la discussion que nous venons d’établir, c’est que l’existence du bubon d’emblée n’est point prouvée. Et comme, d’autre pàrt, cette opinion des auteurs ne repose que sur la confusion des diverses affections ganglionaires, nous sommes en droit de nous en tenir au fait général, affirmé par M. Ricord : que le pus chancreux ne peut produire d'emblée le bubon virulent, sans lavoir, au préalable, amené le développement d'un chancre an lieu même où il
été déposé,
En effet, cette proposition de M. Ricord reposant sur des expériences nombreuses, qui établissent que le pus des bubons réputés d’emblée n’est point inoculable, contrairement à ce qui arrive dans les bubons virulents, elle ne saurait être infirmée par des faits aussi incomplets et aussi mal observés que ceux que nous venons de rapporter.
Lallaitement est-il une cause de propagation de la syphilis?
Boerhaave disait: «Quægeneratione, lactatione, contractatione, sa- « liva , sudore, liquido genitali, exhalatione, contagio est. »
Van Swieten, au sujet de la contagion par l’allaitement, rapporte le fait suivant :« Millier quædam, solita sugendo evacuare puerpera- « rum mammas, ulcus venereum habebat in ore ; quod celabat, ne quo- «tidiani lucri jacturamfaceret; unde plures, et quidem melioris sortis, «matronas infecit pessime... Infantes qui infectarum matrum lac hau- « serant, inficiebantur pariter, et maxima pars illorum periit. »
Hunter niait à la fois et la transmission héréditaire delà syphilis, et la possibilité de la transmettre par l’allaitement. Mais Babinglon affirmait que, « lorsqu’un enfant, ayant des ulcères dans l’intérieur de la bouche , suce le sein d’une femme saine, il arrive le plus souvent que des ulcères se forment sur le mamelon. Or, ces ulcères ne ressemblent point aux fissures qui sont si communes sur les mamelons des femmes qui donnent à teter, et qui ne déterminent ordinairement aucune perte de substance; mais ce sont des ulcères rongeants, qui, avant qu’on ait pu en obtenir la cicatrisation, détruisent la totalité ou la plus grande partie du mamelon. Ils déterminent enfin, en général, dans l’aisselle, un engorgement glandulaire, qui toutefois passe rarement à la suppuration. Au bout de quelques semaines, il survient des affections morbides de la gorge, des éruptions ou des nodus qui ne diffèrent en rien des formes ordinaires de la syphilis constitutionnelle.
1844. — Beiot.
« Lorsqu’une femme, après avoir été infectée de cette manière par un nourrisson qui n’a sucé qu’un sein, donne à teter à un autre enfant bien portant, l’infection n’est point communiquée à celui-ci si elle a bien soin de ne lui donner que le sein opposé, et de ne jamais mettre dans sa bouche le mamelon qui a été sucé par l’enfant malade. Mais si cette précaution n’est point prise, et que les deux seins soient présentés indistinctement aux deux enfants, l’enfant bien portant contracte à la face interne des lèvres des ulcères qui sont suivis d’une éruption squameuse de la peau, exactement semblable à celle qu’on observe sur le corps d’un enfant qui a reçu l’infection de sa mère. »
Gp pourrait ci ter, à l’appui de l’opinion de la transmission dela syphilis parTaUaitement, un grand nombre d’observations. Chaque auteur eni offre quelques-unes qui toutes tendent à prouver qu’un enfant peut communiquer un chancre à sa nourrice, ou que la nourrice, ayant un ulcèreau sein, peut le communiquer à l’enfant : il n’y arien en cela que de très-façile à comprendre, c’est un procédé d’inoculation du chancre incontestable.
Mais là n’est pas la question : un enfant, ayant la syphilis consécutive, peut-il la communiquer à sa nourrice? eh bien, non ! car il a été démo*)itré que les- symptômes consécutifs n’étaient point contagieux. Mais la nourrice, ayant la syphilis consécutive, peut-elle la eommunftqvsar à soa nourrisson au moyen do son lait vicié ? Voilà ce qu’il importerait de résoudre. Je dois dire:que j’ai beaucoup cherché peur trouver dans, les. auteurs un seul fait:probant, sans le rencontrer. Ainsi, donc, la, propagation de la syphilis par l’allaitement proprement dit doit être regardée comme très-problématique, sinon comme tout à fait impossible. De là, il ne faudrait pas conclure que j,e regardé conatse indifférent de donnera un enfant une nourrice ayeut, la,syphilis consécutive.
Voici, du reste, le résumé d’une observation que j’ai recueillie avec soin dans le service des nourrices, à l’hôpital Neeker.
Une femme était venue se faire soigner pour une syphilis qu’elle
avait contractée, disait-elle, d’un nourrisson qu’elle allaitait en même temps que son propre enfant.
La nourrice avait une syphilide papuleuse générale, des tubercules muqueux de là gorge. J’interrogeai cette femme sur les symptômes qu’avait présentés son enfant, qui venait de mourir quelques jours auparavant : il était chétif, venant mal, avait des boutons à l’anus, aux parties; aussi me dit-elle en pleurant qu’elle croyait bien avoir contracté du ma! de l’enfant qu’elle me montrait avec pitié, comme une victime des parents, qui l’avaient trompée en le lui confiant.
Peu rassuré sur ses déclarations, j’examinai le nourrisson avec grand soin. Je reconnus facilement qu’il n’avait point la syphilis, que l’éruption dont il était recouvert n’était qu’un simple eczéma si fréquent chez les enfants. Bien convaincu, dès lors, que cette femme était dans l’erreur ou me trompait, je lui demandai si elle était mariée; sur sa réponse affirmative, je la pressai de questions, et elle finit par me dire qu’elle ne savait pas ce qu’avait son mari, mais qu’il était à l’hôpital Saint-Louis ; qu’il avait une maladie de peau pour laquelle on le traitait depuis trois mois; qu’il avait eu mal à la gorge; qu’il avait depuis longtemps des douleurs dans les os qui l’empêchaient de dormir. Dès lors, plus de doute, la maladie était ancienne, antérieure à la naissance de l’enfant. Ainsi, le père, la mère, et l’enfant, qui mourut dans le marasme avec un? éruption au voisinage de l’anus, avaient la syphilis constitutionnelle; mais le nourrisson qui avait teté le lait de cette femme vérolée , bien que mal venant et chétif, ne présentait aucun symptôme manifeste de syphilis.
Hérédité. — L’hérédité de la syphilis est aujourd’hui parfaitement incontestable , la plupart des auteurs l’ont admise; mais il ne faudrait pas considérer l’infection chancreuse des enfants au passage pendant le travail de l’accouchement comme des cas de syphilis héréditaire. Je pourrais rapporter ici un très-grand nombre d’observations qui établiraient ce fait; mais à quoi bon discuter ce qui est généralement admis , et qu’on peut vérifier chaque jour dans la pratique?
Cependant je dois dire que l’infection par le père n’est point matériellement prouvée par des faits incontestables, et qu elle est plutôt admise par analogie.
Pour qu’un enfant soit affecté de syphilis après la naissance, il Faut que la mère présente une syphilis secondaire à la seconde période. Autrement, si la syphilis de la mère est déjà à la troisième période, l’enfant présentera beaucoup plus tôt les attributs de la scrofule que ceux de la syphilis.
Telles sont les considérations que je m’étais proposé de donner sur l’étiologie de la syphilis.